LIVRE XVIII
dans la main du vesir, qui est une sorte d'émanation active du souverain. Ainsi, dans les
I temps les plus reculés' de l'histoire persane et
i turque, apparaissent Piran-Weise , le sage vesir, dans le Turan, et Dschamasb , contempo-
> rain de Serduscht (Zoroastre), dans l'Iran; Bisurdschimihr , le vesir de Nuschirwan-lc-Juste ; Joseph, à la cour de Pharaon ; Daniel , à la cour de Suse; et, d'après les annales orientales,
: Aszœf , grand vesir de Salomon. Rarement cette haute dignité se transmit par héritage dans la même famille , comme on le vit dans celle des Barmekides, sous le chalifat; dans celle deNisamul-Mulk , sous la dynastie des Seldschuks,
.et dans la famille Dschendereli, sous les Ottomans, depuis le sultan Muradler jusqu'à Mohammed II, qui, avec la tète de Chalil, abattit
jCette race de vesirs, puis gouverna seul. Lorsque, au bout d'une année, le sultan nomma un [.nouveau grand vesir, il lui confia seulement la conduite de l'armée, comme au généralissime,
limais lui-même présida le divan en personne;
,ce fut seulement sous l'administration de ke-
t-duk-Ahmed-Pascha, le conquérant deKaffa, (le la Karamanie et d'Otrante, qu'un jour un Turkman, couvert de haillons, parut dans la salle du divan, et demanda, dans le langage grossier de ses compatriotes : Lequel d'entre vous est donc le bienheureux empereur (1)?
! Mohammed fut enflammé de colère, et le grand vesir saisit cette occasion pour représenter au sultan que , pour ne plus exposer à l'avenir sa personne sacrée à une telle méprise, il serait mieux d'abandonner aux vesirs le soin des affaires du divan. Le conquérant accueillit la proposition; et, dès ce moment, l'administration
.resta exclusivement aux vesirs, et particulièrement entre les mains du premier d'entre eux. Pendant quatre jours consécutifs, le samedi, e dimanche, le lundi, et le mardi, le grand ve- ;ir, précédé des autres vesirs, des kadiaskers, les defterdars et des nischandschis, se rendait lans la salle du divan, au sérail : à l'entrée de a salle du conseil, les premiers arrivés s'arrè-
r aient, les autres faisaient de même, tous croisant les bras sur la poitrine, et cachant soigneusement leurs mains dans leurs man-
(t) Ssolaksade , fol. 64, I.t.
TOM. I
ches(l) ; le grand vesir traversait leurs doubles rangs, et entrait le premier danslasalle; lesautresmembres dudivan suivaientdeux par deux, desorte quelespremiersarrivés devant la porte en franchissaient le seuil les derniers (2); en passant devant les rangs des conseillers, le grand vesir leur donne un salut qu'ils lui rendent. Sur le sofa où il prend place, siègent, à sa droite , les autres vesirs et les kadiaskers , à sa gauche, les defterdars et les nischandschis ; devant lui se tiennent les maîtres des requêtes, qui exposent les affaires ; le reis-effendi , ou secrétaire d'État , est aux pieds du sofa ; le grand chambellan et le maréchal de la cour , avec leur cortège de chambellans et de tschauschs inférieurs , ajoutent à la pompe de ces séances , et le tschaucschbaschi, ou maréchal de la cour, qui maintient l'ordre , est appelé le beg du divan.
Les insignes de la dignité de vesir sont les trois queues de cheval, dont les beglerbegs portent seulement deux ; une seule queue distingue les sandschak-begs. Aux vesirs seuls appartient le salut de bénédiction ( alkisch ) , qui a remplacé complètement le salut byzantin de longues années. Dans l'été , ils portent des surtouts en velours, avec des boutons et des lisérés d'or ; dans l'hiver, ce vêlement est garni de fourrures (3). Les revenus annuels des vesirs furent d'abord de 100,000 aspres; puis, on les éleva à 200,000; les fiefs dont ils étaient en outre investis leur produisaient cinq ou six fois cette somme(5). Une immense distance entre les vesirs ou paschas à trois queues et le grand vesir est marquée par des prérogatives exclusivement réservées à ce haut dignitaire : l°la garde du sceau impérial , avec lequel , les jours de divan , sont scellées les portes du trésor et de la chancellerie; 2° le droit de tenir un divan particulier, l'après-midi, dans son palais, qui s'appelle la haute porte ; 3° l'escorte du maréchal de la cour et de tous les tschauschs , depuis son palais jusqu'au sérail, et du palais impérial chez lui, et les vendredis, lorsqu'il se rend à la mosquée; 4° la visite des kadiaskers et des
(1) Ainsi 'que cela se faisait déjà au temps de Xenophon , Histoire grecque , I. u.
(2) Aali.
(4) /but.
defterdars, touslcs mercredis, coiffés du turban de cérémonie, avec lesquels il se rend àlacour; 6° l'apparition des officiers de l'ctrier impérial, tous les lundis , dans le divan; G" la procession solennelle, lorsqu'il va faire sa prière le vendredi a la mosquée, sous l'escorte des t^chauschs (messagers d'État), des tschaschnegirs (écuyers tranchants), et des muteferrikas (fourriers de la cour), avec leurs bonnets de cérémonie : 7° la visite hebdomadaire de l'aga des janitschares, qui ne se fait que tous les mois aux autres vesirs; 8° l'inspection de la ville et des marchés , faite avec l'escorte du juge de Constantinople, de l'aga des janilschares, du préposé des marchés, et du préfet de la ville (Muhtesib et Ssubaschi);9° la visite hebdomadaire des magistrats et des sandschak-begs, coiffés du turban de cérémonie, revêtus du costume officH, tandis que ces fonctionnaires ne se rendent que rarement chez les autres vesirs , et avec leurs vêtements ordinaires; 10° les félicitations et les vœux officiels qu'il reçoit aux deux fêtes du bairam, des autres vesirs, des defterdars, des begs , des magistrats et des généraux de l'armée.
Les secondes colonnes de l'empire et du divan, sont les kadiaskers, ou juges de l'armée. Depuis la fondation de l'empire ottoman jusqu'à la fin du règne de Mohammed , un seul juge de l'armée avait été chargé de décider les questions litigieuses en Turquie et en Asie; dans la dernière année du conquérant, lorsque Mesih-Pascba, après la malheureuse issue du siège de Rhodes , à son retour à Constantinople, fut déposé de sa dignité de vesir, dont fut investi le juge de l'armée Magnesia-Tschelebisi, et que Molla-Kastelani remplaça ce dernier, le grand vesir Mohammed-Pascha-Karamani , sous lequel furent arrêtées la plupart des dispositionsdu kanunname, et qui était ennemi personnel de Kastelani, représenta au sultan que , puisqu'il y avait quatre vesirs dans le di van, on pouvait bien, à l'avenir, instituer deux juges d'armée , dont l'un déciderait les affaires d'Europe , tandis qu'a l'autre seraient remises celles d'Asie (1). Sa proposition fut adoptée, et Hadschi-IIasansade devint le collègue de Kaste-
(1) Ssolaksade, fol. 64, et dans Hadschi-Chalfa . Tables clironolojjiques , p. 187.
lani , comme premier juge d'armée d'Anatoli. A;:rîs ces dignités, les plus hautes dam l'ordre judiciaire, étaient celles de précepteui du sultan et des princes (chodscha), et de premier interprète de la loi (mufti). Plus tard sousSuleiman le Législateur, la charge demuft, fut élevée à la tête de l'ordre judiciaire. On ap pelle mufti, celui dont la sentence est décisivt, et sans appel, tout légiste qui, consulté dan;, des cas douteux, donne un avis décisif, d'aprè: lequel le jwge(kadi) agit ensuite. C'est de ce muftis que le conquérant obtint les deux fet was si importants dans l'histoire ottomane dont l'un légitima l'exécution du roi de Bosnie malgré la garantie de la vie, qui lui avait et donnée sous le sceau du serment, et dont l'au" tre consacra le fratricide pour assurer la succès sion au trône. La place de premier mufti d l'empire, après la conquête de Constantinople. fut conférée au juge de la capitale, Chisr-Beg; puis au juge d'Andrinople, ensuite à un mu derristm recteur d'une haute école, et devin1 permanente ; mais alors le mufti n'avait aucun' influence décisive sur l'expédition des affaires1 i et n'occupait point dans l'ordre judiciaire 1|< premier rang ; au-dessus de lui se roaintenaien les deux kadiaskers d'Europe et d'Asie, et apr<|; ceux-ci le chodscha du sultan et le juge d Constantinople. Les émoluments ordinaires d» kadiaskers étaient calculés à raison de 500 a près par jour , mais les épices les décuplaienj Ces dignitaires avaient alors le droit d'étu admis les jours de divan à l'audience du sultan1 immédiatement après les vesirs, et de lui préj senter directement leur rapport des affaires; les mardis et les mercredis exceptés, ils te naient tous les après-midi un divan particule dans leur propre demeure , où se rendaient Iij juges et les recteurs des collèges. Ils nommaiei à tous les emplois de kadis et de muderris, daii leurs déparlements respectifs, à l'exception dt; places de kadis d'un produit quotidien d lôO aspres, et de muderris d'un revenu c 40 aspres, comme à Constantinople, Andrinc pie et Brusa; le grand vesir s'était réservé c faire occuper ces postes.
Les defterdars ou teneurs de livres pour I« comptes des finances sont la troisième colom de l'empire : que le mot defter, registre des in pots, soit passé originairement du grec dans