LIVRE XVIII
sionnës durant les trente années du règne du conquérant, aucun d'eux n'aurait acquis une ■véritable renommée sans l'influence exercée par îles grands modèles contemporains de la poésie ipersane etdschagataïenne ; c'est à Dschami et à Mir-Alischir que fut dérobée la flamme dont les premiers grands écrivains turcs éclairèrent la poésie ottomane. Ainsi que sous Murad 1er, le •poète Scheichi , en composant son Chosrew et .son Schirin , avait suivi les traces de Nisami , le ipremier grand poète épique romantique des iPersans , de même l'auteur de Jusuf et de Suleicha , de Leila et de Medschnun, se montra imitateur ou même se borna en grande partie au rôle de traducteur de Dschami, qui a traité l 'les mêmes sujets dans son épopée des cinq et des sept. Ahmed-Pascha, le premier lyrique des Ottomans, après de grands efforts pour s'élever par ses propres forces, ne put enfin prendre son essor qu'après s'être inspiré des Ghaselesde Mir-Alischir (1). Dschemali composason i poème romantique de Humai et Ilamajun, à l'imitation de celui de Mir-Alischir , auquel il 1 iemprunta même le titre (2), et Schehdi, à l'in- Hstar de Firdewsi , tenta de traiter l'histoire ot- I tomane sous la forme épique ; mais, après avoir l achevé quatre mille distiques, il fut interrompu par la mort (3). Scheich Gulscheni en i écrivit quarante mille, dans l'esprit du Mes- 1 uewi de Dschelaleddin-Rumi , et le poète mysi tique Alehi , dont le tombeau à Jenidsche War- 1 darest encore aujourd'hui un but de pèlerinage, après avoir reçu la consécration dans 'l'ordre des Nakschbendis, et avoir vécu long- ( temps avec Dschami , dota sa patrie de plusieurs œuvres mystiques enpro-e et envers. : Non-seulement le conquérant appelait auprès . de lui les vesirs poètes ; mais il passait encore des heures fréquentes avec d'autres enfants les muses; il affectionnait surtout les Persans; et, quoique parfois, lassé par leurs excès, leurs .penchants à l'ivresse du vin et de l'amour, il les bannit de la cour, ou les punit même de la prison, il leur montra le plus souvent une jrande indulgence (4). D'après l'exemple du
(1) Latifi, p. 74 , puis dans les anthologies d'Ahdi , de >ebi , Aascbikbasan , Kinalisade.
(2) Aaschik-Hasau , Aali.
(3) Ibid.
(4) Latifi, p. 283.
sultan, ses grands vesirs, tels que Mahmud et Mohammed - Karamani , ses vesirs , comme Amed-Pascha et Rasim - Pascha , appelèrent d'autres poètes autour d'eux , et les admirent dans le cercle de leur famille (1).
Sous le règne du conquérant, près de soixante légistes marchèrent d'un pas égal à celui des poètes dans la carrière de la gloire et des travaux de l'esprit. Dans ce grand nombre qu'il nous suffise de signaler quatre des plus fameux ulémas. Le premier qui se présente est mollah Kurani , précepteur du sultan Mohammed, alors que celui-ci n'était encore que prince et gouverneur de Magnésia, et que, livré à l'indiscipline, il se refusait d'apprendre à lire le Koran. Le sultan Murad envoya le mollah Kurani avec un bâton à la main , l'autorisant à en faire usage contre le prince. Kurani, homme austère, d'un caractère peu flexible , peu disposé aux ménagements et à la crainte, annonça nettement au prince quelle était sa mission. Mohammed lui rit au nez, et Kurani le châtia aussitôt en le frappant de son bâton. Parvenu à l'empire, Mohammed voulut récompenser son digne précepteur par la dignité de vesir; mais celui-ci la refusa. De tels antécédents l'autorisaient en quelque sorte , lorsqu'il fut juge de l'armée , puis administrateur d'établissements de piété, à prendre des libertés que nul vesir n'osa jamais se permettre: ainsi, jamais il ne se prosternait devant le sultan; mais se contentait de lui toucher la main, en lui disant comme à un musulman son égal : « Je te salue. » Mécontent de son maître, il partit pour l'Egypte, où le sultan Kaitbai l'accueillit avec les plus grands honneurs ; néanmoins, il revint ensuite dans le pays de Rum , et mourut dans la plénitude de l'autorité qu'il devait à sa science profonde , et à la dignité de son caractère. Un rival en importance , en faveur auprès du sultan, en caractère et en savoir, fut le mollah Chosrew, Grec de naissance, dont les deux ouvrages, les Cheveux du front et les Perles , servent de base à la jurisprudence ottomane. Juge de Constantinople et de tous ses faubourgs, puis mufti durant treize années , Chosrew jouit de la plus haute considération que lui attirait l'élévation de son caractère , encore plus que la dignité de
(1) Latifi, p. 133.
la magistrature dont il était revêtu. A son arrivée à la porte d'Aja-Sofia, la foule entassée s'ouvrait aussitôt avec respect , et lui livrait un libre passage jusqu'au maître-autel. Plus d'une fois, témoin de ce spectacle du haut des galeries supérieures du temple, le conquérant dit à ses vesirs : C'est l'Ebu-Hanife de notre époque. A la cérémonie de la circoncision , le sultan ayant placé fcurani à sa droite, et Chosrew à sa gauche , celui-ci, offensé de la supériorité donnée à son rival , s'embarqua aussitôt pour se rendre à Brusa où il bâtit un collège dans lequel il daigna professer lui-même. Chodschasade et Chatibsade, c'est-à-dire le fils de Chodscha, marchand de Brusa, et le fils du dignitaire, chargé de réciter la prière publique, acquirent de la renommée , non-seulement par leurs ouvrages, mais surtout par leur supériorité dans les discussions savantes soutenues en présence du sultan. Tous deux donnèrent des leçons à Mohammed, parvenu au souverain pouvoir; car dans le mouvement rapide de ses conquêtes, il trouvait encore le moment de lire avec ses professeurs , et savait faire succéder les débats des savants aux luttes sanglantes des armes. «Oses-tu donc discuter contre moi?» demanda un jour le conquérant à Chodschasade ; «comme votre professeur, j'ai cette confiance,» répondit celui-ci. Aussitôt Mohammed le destitua; mais ensuite, il le rappela, ei lui rendit sa faveur (1). L'une des controverses les plus fameuses de Chatibsade fut celle qu'il soutint contre le jurisconsulte Alaeddin-Arabi. Celui-ci fut deux fois revêtu de la#dignité de mufti, qui alors n'était pas encore le degré le plus élevé de la magistrature : la première , il était en même temps muderris; la seconde, il n'y joignit pas d'autres fonctions. Alaeddin-Arabi et Ibn-Magnesia furent comptés parmi les plus célèbres ulémas du règne de Mohammed. Néanmoins, on ne connaît du premier qu'un seul ouvrage; mais en revanche, il laissa quaire-viugt-dixneuf enfants. Quant à Ibn-Magnesia , son ambition toujours croissante ne lui laissa pas le temps d'écrire ; il n'aspirait qu'à la place de vesir, qu'il finit par saisir (2). Ibn-Magnesia eut
(1) Schakaik, Aali , Seadeddin , Hadschi-Chalfa , Tables cliionoloii'iques.
(2) Schakaik , Aali , Seadcddia.
pour successeur, comme juge de l'armée, tel grand savant Kastelani , qui vit se partager les 1 pouvoirs jusqu'alors réunis dans une seule main. Le grand vesir Mohammed-karamani:
établit deux juridictions d'Europe et d'Anatoli,' dont la seconde fut donnée à Hadschihasande. Plus tard, ce dernier fut chargé par le sultan Bajesid d'écrire l'histoire de l'empire. Comme précédemment le grand vesir Mohammed- Pascha l'avait préféré au savant Chiali, pour une place de muderris; Chiali, blessé de cette faveur, qu'il regardait comme une injustice faitt à lui-même, exprima son irritation dans une lettre adressée au vesir. Un fils et un petit-fils|i du grand Fenari se montrèrent dignes, pan leurs écrits, de la gloire de cet auteur. Le plu: vif intérêt se porte sur Hadschi-Baba , savanlta grammairien, et prédicateur, père du grand vw sir Mohammed-Karamani, surnommé Nischamii Ayant perdu son fils alors que ce grand homrot était dans la force de lâge, Hadschi-Babeji pleura cette mort durant tout le reste de sotj existence; souvent du haut de la chaire, il citaii des vers tirés des poésies de son fils, et les sani' glots du vieillard étouffaient ses paroles. Déj; il a été question du savant vesir Sinan-Paschal ainsi que du bourreau du roi de Bosnie, Muszanifek, et de leurs ouvrages. Les sept noms qufl viennent clore la liste des ulémas célèbres souJ Mohammed II appartiennent à des médecins}! car les médecins de la cour font partie des ulé-j mas. Dans ce nombre, il y avait quatre Persans1 un Turc, un Arabe et un juif. Ce dernier nommé Jacob, d'abord investi par le conque rant de la dignité de defterdar, alors qu'il éiai encore attaché à sa religion , se fit musulman . et parvint jusqu'au rang de vesir. L'enfant d'bj raël, bien plus habile que ses collègues, aurai i probablement sauvé le sultan de sa dernièn maladie, grâce à la vigueur du patient qu n'était alors âgé que de cinquante ans, si li grand vesir Mohammed-Karamani n'avait pa persuadé au conquérant de se confier en menu! temps aux prescriptions du médecin persai Lari. Les docteurs se disputèrent dans la tent»; même du sultan , qui succomba aux effets <fo remèdes opposés (1). Des trois autres médecin persans, Kutbeddin s'appliquait à son art; mai
(1) Sachakaik et Aali.