LIVRE XX
quel la peur paralysait la mémoire ou qui peutêtre n'avait pas bien saisi les paroles du roi, couvertes par le bruit du canon, le supplia de les répéter. Pour toute réponse, Mathias déclara que désormais le sultan devrait lui envoyer des messagers capables de retenir les expressions qui leur seraient adressés (1). L'ambassadeur qui vint l'année suivante de la part de Bajesid excusa la violation du droit des gens commise sur la personne de Jaxieh; et comme la trêve de cinq ans était expirée, il la renouvela pour trois autres années (2).
La campagne de l'année suivante fut ouverte plutôt qu'à l'ordinaire. Dès le milieu de mars, Ali-Pascha, le nouveau beglerbeg de Rumili, Chalil-Pascha, et le beglerbeg d'Anatoli, Sinan-Pascha, franchirent le détroit de Gallipoli, i et Hersek-Ahmed-Pascha, que le sultan d'Egypte avait relâché, dans l'intention d'accélérer lia conclusion de la paix , fut destiné à soutenir, lavec une flotte de cent vaisseaux, les opéra- Itions de l'armée surlacôte de Karamanie. Après lavoir appelé à lui les troupes du beglerbeg de IKaramanie, Jakub-Pascha, Ali-Pascha marcha Id'Eregli par le passage de la route des plaines [yers Adana , répara les ouvrages de cette ville lainsi que ceux de Tarsus, enleva les châteaux .d'Ainsarba , Kure, Nimrim , Molwana, et releva lia forteresse ruinée d'Ajas. Chalil-Pascha assiégea et prit Sis, et le commandant égyptien Idela place, Si-Beg, après avoir été délivré de Kses fers à Constantinople, et revêtu d'habits id'honneur , fut renvoyé en Egypte par représailles de la délivrance d'Hersek- Ahmed. Le sul- .tan d'ÉgypIe envoya contre Ali-Pascha une nouvelle armée, mit à sa tète les premiers ;begs de ses États, le grand prince Us-Beg, le grand écuyer porteur d'armes, le premier .écuyer cavalcadour; il y avait encore Temerpus, beg de troisième ordre, Kanisem, beg de quatrième rang , et quinze cents officiers avec [jles commandants de Damas, Alep, Tripoli, Saida et Rarula; les Égyptiens étaient en outre grossis par les auxiliaires turkmans , Ramasan et Torghudoghli. En arrivant près de
(1) DansKatona , I xn , ord. xvi , p. 782, le rapport de l'évêque de Ru ah, Paul Gregoriancez , tiré de Beldec. I. u, p. 114.
(2) Eogel , Histoire de Hongrie,!, m, p. 418.
TOM. I
Bagras au point le plus resserré du défilé de Syrie , ils s'aperçurent que la flotte d'Hersek- Ahmed-Pascha barrait le passage du côté de la mer; car le chemin ici entre la montagne et le rivage est si étroit, qu'on lui a donné le nom de Ssakaltutan, tenant par la barbe. Au moment où l'armée égyptienne renonçait à tout espoir de s'avancer plus loin, une tempête s'éleva, qui dispersa la flotte d'Hersek-Ahmed , et le grand prince Us-B> g franchit sans obstacle ce point si dangereux par lequel s'avançait Alexandre, tandis que Darius descendait par le défilé de Beilan du mont Amanus. L'armée égyptienne opéra son mouvement par le Dschihan (Pyramus)et le Kilidschi (Cydnus), vers la plaine d'Aghatschairi, entre Tarsus et Adana, sur laquelle les deux armées se rencontrèrent [ 16 août 1488]. Ali-Pascha était entouré de ses begs les plus vaillants, de Kisil-Ahnied, fils d'Isfendiar, d'Omur-Beg, fils de Turachan, de Mohammed- Beg, etc. A l'aile droite étaient Sinan et Jakub, beglerbegs d'Anatoli et de Karamanie , avec Ahmed-Pascha, fils de Welieddin, le poêle, et de Suleiman-Beg; à la gauche se tenait Chalil- Pascha, beglerbeg de Rumili. L'avant-garde des Asiatiques était menée par les fils d'Ewrenos, celle des Européens par Husein-Beg-d'Ochri. Le général égyptien, Us-Beg, avait à sa droite le beglerbeg de Damas, avec les begs revêtus de dignités de la cour; à sa gauche le beglerbeg d'Alep, avec les commandants syriens, déjà cités. Quatre mille lances commandées par Temerrus formaient l'avant-garde. Les deux fils d'Ewrenos, Isa et Suleiman-Beg, ayant péri dès le commencement de l'action, les Asiatiques plièrent et prirent la fuite poursuivis par Temerrus, dont les soldats pillèrent le camp abandonné à leur convoitise. L'armée d'Us- Beg, aux prises avec les troupes européennes, après quelque perte, s'était aussi jetée sur le camp des Rumiliotes, l'avait pillé, et avait coupé le chemin d'Alep. Parvenus à Bagras, les Égyptiens trouvèrent le défilé occupé par les troupes qu'Ahmed-Paschu avait mises à terre; après avoir éprouvé de grandes pertes, ils s'ouvrirent un passage, mais en abandonnant le butin fait dans les deux camps. Us-Beg , soutenu par les tribus de Yarsak et de Torghud, s'arrêta pour assiéger Adana, dont il s'empara après l'explosion d'un
magasin a poudre. Ali-Pascha se retira sur Ere- | gli et Larenda. Sur l'ordre du sultan, il envoya a Constant inopleKaragoe.s-Pascha, gui, cette fois encore, avait été le premier à prendre la fuite, et les begs auxquels il attribuait les désastres de la campagne: d'abord,, ils furent jetés dans les fers; puis, les uns furent exécutés comme Karagœs; d'autres perdirent seulement leurs dignités. L'année suivante, fut achevée la construction de la mosquée, de l'académie et de l'hôpital de Bajesid, a Andrinople; mais, par une triste compensation, le feu dévora deux marchés et le quartier d'Ishak-Pascha, et la foudre causa de terribles ravages sur plusieurs points de la ville [4 juillet 1490].
La guerre contre l'Egypte devint de plus en plus désastreuse par la perfidie du prince de Sulkadr. Alaeddewlet, qui, dans la dernière année du règne de Mohammed II, avaitété placé et maintenu sur le trône par le sultan des Ottomans contre Budak. que soutenaient les Égyptiens, voyant la fortune favoriser les armes égyptiennes, se détacha de la Porte, et négocia avec Us-Beg un mariage entre sa filie cl le fils du grand prince égyptien (1). Le frère d'Alaeddewlet, Budak-Beg, au contraire, qui jusqu'alors avait été retenu captif à Damas par les Égyptiens , s'échappa en Europe , alla se jeter aux pieds du sultan, qui l'investit du sandschak deWise. Afin de l'aider à se remettre en possession de l'héritage paternel, on lui donna pour seconder ses efforts le fils de Chisr, iMohammed-Pascha, gouverneur d'Aniasia, le fils de Michal, Iskender-Beg, gouverneur de Kaiszarije, et Mustanszaroghli-Mahmud-Beg, le premier des begs de Karamanie. Avec eux, Budak marcha vers le pays de ses pères; il fit crever les yeux à son neveu, fils d' Alaeddewlet, auquel avait été conféré le sandschak de Kirschehr. Alaeddewlet s'avança contre lui avec des forces considérables , et intercepta une lettre de Budak , dans laquelle celui-ci réclamait de prompts secours de Mahmud-Beg. Il supposa une autre lettre d'un sens tout opposé, disant que l'état déplorable de l'ennemi rendait désormais toute assistance inutile. De la sorte, Budak fut surpris par son frère, et, malgré la vaillante ré-
(1) Seadeddin , I. m . fol. 489.
sistance opposée par Pkender, le malheureux prince, après avoir vu périr son fils, fut battu, fait prisonnier, et envoyé par Alaeddewlet au sultan d'Egypte (I) [149l)j. Le grand prince égyptien Ls-ikg, a la nouvelle de cette victoire, s'avança à la tète d'une armée, et, faisant sa jonction avec Alaeddewlet, il assiégea Kaiszarije. Ilersek-Ahmed-Pascha reçut ordre d'entrer en campagne contre ces alliés mais lorsque se répandit le bruit qu'Alaeddewlct et JJs-Beg, laissant derrière eux Kaiszarije, s'avançaient vers Nikde, ravageant le pays autour d'Eregh (Archilais) et de Larenda, Bajesid résolut de mari lier en personne de Beschiktascu vers Skutari, afin de diriger la, campagne d'Asie. Dans ce temps, l'on vit arriver à Constantinople une ambassade du prince de Tunis, avec des présents consistant en un exemplaire du koran et en livres de la tradition du prophète; elle apportait des offres de médiation pour le rétablissement de la paix avec l'Egypte. Le savant mufti Ali-Arabi, fameux sous le nom de Molla- Arab, avait, depuis longtemps, entretenu une correspondance tendant a ce but (2), et même on fa informé, qu'a l'approche d'Hersek-Ahnied-Pasi ha les troupes enuemies, après une halte de trois jours, avaient fait un mouvement en arrière. Les propositions pacifiques du mufti et de l'envoyé tunisien furent plus facilement accueillies. Bajesid, au lieu de se rendre de Beschiktasch à Skutari, comme il se l'était proposé , s'avança eu chassant vers Andrinople, Ipszala , Kumuldschina; puis, regagna Andrinople et Constaritinople, pour y célébrer les doubles fêtes de la circoncision de ses petilsfils, et du mariage de sa fille. Cetie année, les Turcs avaient encore fait une irruption dans la Carniole; mais ils avaient été chassés de la forci de Birn Baumwald , par la levée en masse de la population. « lin sorte que la foret, dit Yalvasor , qui avait servi de retraite à ces sauvages, dut aussi leur servir de tombeau (3). »
Les cinq fils de Bajesid administraient cjpq des plus belles contrées de l'Asie : Ahmed était
(1) Seadeddin , I. ni, fol. 490.
(2) Jbid ,\. m , fol. 492; .ssolaksade , fol. 72; Noeh- j betel-Tewaikh, fol. 109; Aali, xive événement du règne de Bnjesid n , et Raiisalul-Ebrar.
(3) Valvasor, I. iv, p. 382.
LIVR
gouverneur d'Araasia; Scl^ehin-Schali, de Karajnanie;Alem-Schah, de Mentesche;Kurkud, de Ssaruchan, et Selim, de Trapczunt (Trébisoude). Leur circoncision avait été célébrée sous le règne de Mohammed 11, en même temps que celle de leur oncle Dschcm. Maintenant le fils ri u prince aine, décédé, fut circoncis avec le fils d'un vesir, et les trois filles de Bajesid furent mariées : la première à Ahmcd-Mirsa, fils du prime Oghurli , pelit-tils d'Usun-IIasan , réfugié auprès de !a Porte; la seconde fille, au fils du grand vesir Daud-Pascha; et la troisième a Naszu-Beg, gouverneur de Skutari (1). Les fêtes se firent dans l'hippodrome. Cependant, les négociations du mufti Molla-Arab avaient suivi un heur, ux cours; el, après cinq . années d'une guerre peu glorieuse pour les armes ottomanes, la paix fui conclue à la condition que les trois places conquises par l'armée Égyptienne, dans la plaine de Tschukurowa, seraient abandonnées comme des établissements de piété dépendant de la Mecque et de Médine(2)[1491j.
Le calme étant rétabli dans l'Asie, et lesdé- ! limitations bien fixées ayeç Venise (3), Bajesid I tourna son attention sur la Hongrie déchirée I par des factions, et toule bouleversée par suite | delamortdeMalhiasCqrvinus; el il se flatta de se rendre maître de Bclgrad parla persuasion, ou par surprise. Le gouverneur de Scmendra, Chadim-Suleiman-Pascha, représenta au drspote L 'ilak l'étal précaire de la Hongrie, qui ne savait pas même à qui resterait la couronne, fil tous ses efforts pour le déterminer a faire passer Belgrad, ainsi qu'Aladschahiszar et Swornik entre les mains du sultan, auprès duquel il s'élèverait ainsi dans la plus haute faveur. La réponse équivoque d'Uilak (4) avant fait naître quelque espoir de succès, Bajesid ordonna que
(1) Seadeddin , t. m , fol. 493; Ssolaksade, Nochbetet- Tewarich.
(2) Seadeddin, l.m, fol. 493; Ssolaksade , Kocbbetet- Tewarich , Hadschi-Chalfa , Tables chronologiques, dans l'année 896; Mezeray , I. j, p. 303 ; Knolles , I. i, p. 355 et 299, dans l'année 1487, el chronique de Drechsler, 1483.
' [3J L'acte de délimitation du 10 juillet 1 190 se trouve dans les archives de Veoise.
(4) Seadeddin, I. m, fol. 495; Ssolaksade, Nochbetell'ewarich.