LIVRE XXI
craient à l'acquisitions de collections de livres. Ainsi Muejeddin, le juge de l'armée, l'ami des poètes, auquel le grand poète Nedschati dédia son Divan, et qui entretint un commerce amoureux avec Mihri, fameuse par ses vers, laissa une bibliothèque plus nombreuse que nulle de celles qui existent aujourd'hui à Conslantinople : car elle contenait sept mille volumes. Quant à Lutfi-Sinan-Pascha, il acquit une triste célébrité par son genre de mort ; sur l'accusation et les raisons puissantes de son adversaire le savant légiste Chalibsade, il fut condamné à mort par une sentence de ses collègues, comme libre penseur, et aussitôt exécuté. Soixante légistes illustrèrent le régne de Bajesid, commentèrent des ouvrages ou composèrent eux-mêmes des traités sur la législation; mais il n'y eut qu'un médecin et un mathématicien de renom : Hekim-Schah et Miremtsehelebi. Les deux fils de Tadschi-Beg (Dschaafer et Saadi) offrirent les plus bea;x modèles de l'art épistolaire parmi les Turcs. Il faut rendre hommage aussi à la véracité des historiographes Neschri et Idris, qui. sons Bajesid et par son ordre, en( reprirent l'histoire depuis la fondation de l'empire jusqu'au règne de ce prince; le premier écrivit en turc, avec simplicité et sans ornement; le second se servit de la langue persane, et adopta le genre oratoire, à la manière de l'historien arabe Jemini, et du persan Waszaf ; Neschri est un simple narrateur des faits; Idris s'annonce toi-même pour le panégyriste de la maison d'Osman. La protection donnée par Bajesid aux sciences s'étendit au-dehors, sur la Perse, et jusqu'au Chorasan, où des savants et des poètes recevaient de lui des pensions. Dschami, le dernier grand poète persan, touchait annuellement 1000 ducats, et Dewani, fameux légiste persan, 500. Le premier, lui dédia le recueil de ses sept poèmes romantiques , célèbre sous le titre des sept Trônes ou du grand Char de l'armée (1). Le mufti persan Mewlana-Seifeddin-Ahmed et le chroniqueur persan Mir-Dschemaleddin-Attallah, reçurent aussi de lui des marques de générosité. Parmi les scheichs (2), nul ne jouit d'une plus grande au-
(1) La dédicace de Dschami se trouve dans son luscha , imprimé à Calcula , p. 1 18 et 1 19 ; elle est de l'année897 [1491].
(2) Seadeddin et Aali , d'après Taschkœprisade, don-
tom. t.
torité que le scheich Jaasi-d'lsklib, qui, visitant le prince Bajesid dans son gouvernement d'Amasia, lui prédit qu'à son retour de la Mecque il le trouverait sur le trône. On lui donnait le litre de scheich des sultans et de sultan des scheichs, et dans sa cellule affluaient toujours les dignitaires de l'empire et de la magistrature (1). Le scheich Seid-Wilajet-Huseini (2) fut le seul qui, appelé avec ses collègues par Selim à l'arrivée de ce prince à Constant inople, refusa de se rendre à l'invitation; pressé de donner la raison d'un tel dédain, il le justifia par la prédiction d'une courte durée au règne de Selim. Le scheich Ahmed-Bochari, parent de son homonyme qui, sous Murad II, pressa le siège de Constantiuople, accomplit chaque jour, durant son séjour d'un an à la Mecque, sept fois le tour de la Kaaba : enfin , le scheich David de Modreni est auteur d'une œuvre mystique, qui formele pendant duLit de rosesde mystère, parSchebestcri. Cet entourage de scheichs, tels que Jaasi-d'lsklib et David de Modreni, donna aux poésies de Bajesid une teinte de mysticisme et d'ascétisme, tandis que les compositions de son frère Dschem (3) et de son fils Korkud (4) sont purement erotiques et élégiaques. De tous les enfants de Bajesid, celui qui annonça le plus de dispositions pour la poésie fut Selim, sur lequel nous nous étendrons davantage en traitant de son règne. Les autres princes du sang ne se livrèrent pas eux-mêmes au commerce des muses; mais ils s'entourèrent volontiers de poètes. Ainsi Sekaji (5) était secrétaire du prince Aalem-Schah-Sehini, defierdarduprince Mohammed Schah (6); Fighaui, auteur d'une épopée sur les exploits d'Alexandre, fut le panégyriste du prince Abdallah (7); Afitabi (8) et
rient les biographies de trente scheichs du règne de Bajesid H.
(1) Mnszlihrddin deSivrus Jaasi, mort en 926 [1519]; Seadeddin, fol. COS.
(2) Huseini mourut dans sa trente-sepiieme année à Constanlinople , eu 929 [1522] ; Seadeddin , fol. 607.
(3) Dschem, dans les biographies des poêles ottomans de Chabert , p. 62.
(4) JbiU.,p. 68.
(5) Aali, fol. 184.
(6) Aali.
(7) Aaschifchasansade.
(8) Aali , fol. 184 ; Chabert , p. 100, met , par erreur dans la note , un fils de Mohammed H , au lieu de llajetid. II.
Muniri (1) se trouvèrent engagés au .service du prince Ahmed, ainsi que Nedschati, le plus grand poêle de son temps, célèbre par ses compositions lyriques et romantiques, et par ses traductions d'ouvrages persans en turc (2). Après la mort du prince Abdallah, Nedschati et Fighani entrèrent au service du prince Mahmud, et firent partie de sa maison avec les poêlés Ssanii (j)\ Thalii (4) et Andelibi (5); Thalii, comme defli rdar, Ssanii. comme secrétaire du divan, et Nedschati, en qualité de nisch ;ndschi ; Fighani et Andelibi s'exercèrent comme panégyristes et romanciers. Avec Fighani et Nedschati rivalisèrent, dans l'épopée romantique, deux poètes décorés du titre de divins: Bihischli , le premier poëte ottoman qui , à l'exemple des Persans, publia un recueil de
(1) Aali, fol. 186. .
(2) Biographies de Chabert , sade , Kinalisade , Biasi.
(3) Ssanii, Aali, fol. Ht.
(4) Thalii , p. 185.
(5) Andelibi , fol. 185.
p. 287 , Aaschikhasan-
cinq poèmes romantiques; et Firdewsi . surnommé le Long, pour le distinguer du grand poète persan, dont l'épopée contient soixante mille dystiques. Voulant surpasser son homonyme, Firdewsi le Long écrivit l'histoire de Salomon, moitié en vers, moitié en prose, en trois cent-soixante volumes. Le sultan, auquel il présenta cette énorme collection, choisit quatre-vingts volumes et fit brûler le reste (I); Temenaji, qui professait la transmigration des âmes et adressait un culte à chaque belle créature, comme a une partie de la divinité (2), partagea le sort de ses devanciers Nesimi et Kemal-Ummi , exécutés sous Murad II pour avoir enseigné une pareille doctrine. Enfin, la belle Miliri , d'Amasia, chanta son amour pour Iskender, entretint un commerce platonique avec le savant juge de l'armée, Moejeddin, rejeta les propositions de mariage d'un Muderri, et fut la Sapho des Ottomans.
(1 ) Biographies de Chabert ,• p. 261 , d'après Latifi et Aaschikhasan.
(2) Ibld., d'après les mêmes, p. 117.