‹ Histoire de l'Empire ottoman (volume 2)Chapitre 218 sur 288 · LIVRE XXII · texte numérisé non relu

LIVRE XXII

CARACTÈRE DE SELIM Ier. — PRÉSENTS D. AVÈNEMENT AU TRONE. — FRÈRES ET NEVEUX DU SUL- TAN — EXÉCUTION DE CES DERNIERS ET DE KORKUD. — RAPPORTS DIPLOMATIQUES AVEC LES PUISSANCES ÉTRANGÈRES. — CONTINUATION DES EXPLOITS DE SCIIAH-ISMAIL, ET COUP DOEIL SIR LORIGINE DU GRAND SCHISME DE I.1SLAM DES SUNNITES ET DES SCRUTES. — MASSACRE 1JE CES DERNIERS IHNS LEMPIRE OTTOMAN, COMME PRÉLUDE A LA GUERRE CONTRE LES PER- SANS.— CORRESPONDANCE OFFENSANTE ENTRE LE SULTAN ET LE SCIIAII.— VICTOIRE DE SELIM A TSCHALDIRAN. — SON ENTRÉE A TERRIS. — RENTRÉE DANS LES QUARTIERS DRIVER. — VIO- LATION DU DROIT DES GENS PAR SELIM.

Des tyrans ambitieux ont été souvent représentés par leurs historiographes comme de usjrands souverains. Néanmoins des princes fékroces et sanguinaires ne peuvent échapper au |;ugeraent équitable des écrivains nationaux, Itnéme dans les empires de l'Asie, et la malédiction s'attache à eux, comme le sang de leurs victimes. Dans la suite, des esclaves stipendiés ^s'efforcent d'affaiblir l'impression produite par les atrocités de ces prétendus héros; mais la «)ix des contemporains et des témoins des •scènes sanglantes n'est pas toujours étouffée, tlît la postérité est mise en possession des moyens nécessaires pour se former une juste opinion. ÏSelim, que les Turcs ont surnommé Jaus, c'esth-dire le tranchant, le rigoureux, a trouvé, en Asie et en Europe, des écrivains servileé qui ont représenté l'emportement de ses volontés et l'inflexibilité de ses décisions, lorsqu'il s'agissait de frapper et de punir, comme des qualités dans un monarque absolu ; ses actes de .fureur, comme les manifestations d'une nature énergique , telle qu'il en faut dans les empires asiatiques. Mais les rapports des ambassadeurs européens près de la Porte et les écrivains ottomans eux-mêmes nous donnent une idée vraie de son caractère, en termes non moins équivoques. Ce monarque, au teint enluminé , dit le Vénitien cos Folo,é(ale une effrayante cruauté ; aussi a-t-il les affections des jauilschares ; son

aspect repousse plutôt qu'il n'attire (1)»; et ailleurs : « Le sultan est le plus furieux des hommes, il ne rêve que guerre et préparatifs militaires (2)». Ainsi parle le représentant vénitien, quelques jours après l'avènement deSelim au tronc. Les historiens ottomans Dschenabi et Hesar-Fenn , également au commencement de son règne, portent un jugement ana ogur. Voici comment s'exprime le premier :« Il était de haute stature, d'un esprit entreprenant, décidé, pénétrant, disposé à la poésie; mais d'une nature emportée, violente, tyrannique, toujours préoccupé des alfa ri s du gouvernement et de régler le monde; c'était un >;rand padischah. 11 se mêlait au peuple, chaque fois sous un nouveau costume, et avait de nombreux affidës qui se glissaient partout, pour épier et surprendre tous les secrets. 11 se signala dans la poésie persane, arabe et turque. Lorsqu'il s'arrêta quelque lempsen Egypte, dans l'île de Raudha , il écrivit, de sa propre main, sur lemurd'unkœschke arabe construit pur ses soins, des distyques arabes de sa composition; et le savant juge et poète Kemal-Paschade, disait de lui, avec raison, dans une élégie sur sa mort, qu'en peu d'années il avait

ri) Rapport de Fosiolo , dans la Cbi'Ooique de Marino Saiiulb.

[2 Rappo.t du S avril I'5t2.

beaucoup fait; que. semblable au soleil couchant, en un instant , il avait hissé une ombre immense sur la terre. » Ce jugement de Dschrnabi est répété, presque mot pour mot, par Flesarfenn et quelques historiens, tandis que d'autres s'en réfèrent aux éloges intéressés de l'historiographe Seadeddin, dont l'opinion payée a d'autant moins depoidsquil s'était nourri lui-même dansl'atraosphèrecorrompu delà cour; carsonpère servait dansles appartements intérieurs du palais, attaché à la personne même du sultan. Aali, d'ailleurs pragmatique, commence par les louanges des grandes qualités du sultan, qui humilia le schah de Perse, écrasa le sultan des mameluks, conquit le Kurdistan et l'Egypte, et, pour ces hauts faits, fut exalté par quelques-uns, comme l'instrument béni de Dieu. Mais Aali est assez pénétré de l'amour de la vérité , pour exposer les motifs de la campagne de Perse, tirés du détronement du père de Selim, du massacre des princes ses frères, et de la révolte des jauitschares, ce qui a fait douter quelques-uns, si Selim a été véritablement un souverain dirigé par la main de Dieu. Enfin, eet amour de la vérité éclate avec une grande naïveté, lorsqu'Aali raconte l'origine de cette malédiction devenue générale parmi les Turcs sous Selim : «Puisscs-lu être vesir du sultan Selim !» Parce que, dit Aali et après lui Ssolaksade, souvent les vesirs du sultan Selim restèrent à peine un mois en charge , et qu'ils étaient ensuite livrés au bourreau; aussi tous les vesirs nommés à cette époque avaient coutume de porter leur testament dans leur sein, et se croyaient revenus à la vie lorsqu'ils rapportaient leur tête de l'audience du sultan. » Le grand veMr Piri-Pascha , homme plein d'une noble franchise et d'équité, eut le courage de dire un jour au sultan, d'un ton demi-sérieux, demi-plaisant : «Mon padiscliah, .je sais que, sous un prétexte quelconque, tu finiras par me faire mettre à mort, moi, ton esclave, ne pourrais-tu pas au moins m'accorder un jour de délai, pour mettre en ordre mes comptes avec ce monde et l'autre ? » Le cruel, et impitoyable sultan, n'hésitait jamais à verser le sangde ses ennemis < t de ses amis, de ses parents les plus proches et de ses plus fidèles vesirs. Selim portait dans la guerre une activité indomptable, une ardeur qui lui avait acquis l'amour des janitschares, toujours avides de combats et de

pillage. Trouvant peu de charmes dans le harem , déd lignant les plaisirs de la table, mais aimant le mouvement et la chasse, il passait le jour à s'exercer aux armes ou à poursuivre les bêtes sauvages (1); il consacrait souvent les nuits à lire des histoires et des poèmes, surtout en Persan (2), et laissa même un divan d'odes persanes. Quand Giovio assure de ce prince, comme de Mohammed 11, qu'il avait lu en turc les vies de César et d'Alexandre, il ne faut point entendre par là les commentaires de César et de Pansa, ni les histoires de Quintus-Curtius et d'Arrien, mais seulement les livres écrits sur les anciens Césars, ou empereurs persans (3), et les poèmes persans et turcs connus sous le nom de vie d'Alexandre(4), véritables romans de chevalerie, comme les poèmes delà Table ronde et les exploits de Roland. Selim appréciait et honorait les savants; il appliquait les plus capablesauxemplois les plus importants: c'est ainsi qu'il chargea ' l'historien ldris d'organiser le Kurdistan, que le légiste Ahmed-Kemal-Pasehasadeselrouva juge de l'armée dans la campagne d'Egypte, et eut la mission de traduire des ouvrages arabes et d'écrire les hauts faits des Ottomans. Sati, considéré dans la collection des Ghasèles, comme le rival de Nedschati , auquel Bajesid avait déjà demandé trois poèmes officiels par année : un au commencement du printemps et les deux autres au grand et au petit Bairam, dont le premier lui fut payé, chaque fois, 2,000 aspres (33 ducats) et les deux autres lui valurent une pièce de drap et de riches étoffes, ce poète reçut en récompense de la Kaszide, composée à l'occasion de l'avènement de Selim au trône , deux villages produisant annuellement 11,500 aspres (5). Voulant se délasser des travaux de la guerre, pendant la campagne d'Egypte, par des entretiens sur les travaux de l'esprit, il appela trois poètes auprès de sa personne; mais ces nourrissons des muses se laissèrent aller à des mouvements si malencontreux, en lui baisant la

(t) Paolo Giovio.

(2) Dscbihannuma, p. 689.

(3) Kei esl le nom d<s souverains de la deuxième dynastie persane , c'esl-à-d'ue des Keiamides.

(4) L'Iskendername de Nisami , en persan , trad. en turc par Ahmed-Dai et par Fighani; Biographies des poêles turcs , par Chabert , p. 85 , et Kinalinda.

(.3; Biographies de Lalifi.p. 207.

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