LIVRE XXII
main, qu'ils le touchèrent avec leurs sabres ; Selim voulut d'abord leur faire abattre la tète; puis il commua la peinede mort en cent coups de bâton sur la plante des pieds : enfin, il fit remise de ce châtiment, par considération pour la science. Le lendemain ces malheureux s'étant présentés devant lui avec uue simple veste, au lieu d'une ample robe, et la tète entourée seulement d'un morceau d'étoffe, tandis qu'il jouait aux échecs , et n'ayant fait entendre que Ides paroles stupides au sultan, qui s'attendait à des saillies spirituelles; irrité de tant de grossièreté, il les chassa honteusement (l).
Selim faisait preuve de bon goût dans son costume et sa coiffure; il portait un surtout garni d'une riche broderie; jusque là le fond ;du bonnet vert cylindrique dépassait la mous- Iseline qui l'entourait à grands plis, Selim lui 'donna une forme entièrement nouvelle, toute i arrondie, au-dessus de laquelle venaient se rattacher les deux extrémités de la mousseline (2). i Cette nouvelle coiffure , comme Selim le déclara devant ses familiers , était imitée de la couronne
■ des Chosroes persans, ainsi qu'on la voit encore I aujourd'hui sur leurs monnaies, et maintenant Imême elle porte le nom de Selimi (3). «Si les «grands de l'empire, disait Selim à ses confi- ): dents qui lui demandaient la cause de ce chanligement, paraissent à l'audience du padischah liavec des bonnets cylindriques ( mudschewèse )
et les officiers de la cour avec des bonnets d'or lï(uskuf), afin de lui rendre hommage, il ne ^convient pas que le souverain porte le même I costume, et sur sa tète il doit placer une couronne comme les schahs de Perse (4).» Outre flce changement principal dans la coiffure, Selim tvouluten introduire un autre, en se faisant
• raser la barbe, que les huit premiers sultans laisisaient croître naturellement : toutefois le nou-
• veau conquérant entretenait avec soin sa mous-
■ tache. Il avait les membres courts et le buste ,long, la figure ronde et fortement colorée;
ses yeux roulaient avec une expression sauvage, ses sourcils noirs et épais et sa longue mous-
(1) Biographies des poètes turcs de Chabert, p. 28 et 29.
! (2) Scbamailname.
(3) Mouradjea d'Ohsson, iv" partie , p. 1)5.
(4) Aali , fol. 184.
tache lui donnaient l'aspect effrayant d'un lion (1).
Le jour où Selim accompagnait son père jusqu'en dehors de la porte d'Andrinople, lesjanitschares attendaient son retour dans la ville, rangés sur deux lignes ; ils heurtaient leurs armes les unes contre les autres, afin de réclamer ainsi du nouveau sultan le présent de joyeux avènement. Selim, indigné de n'arriver au trône qu'en subissant le joug des janitschares et protégé par leurs bras, se détourna de sa route, sous le prétexte de se rendre aux Sept- Tours,afin d'y prendre le trésor de son père; puis, suivant les murs delà ville, il rentrasilencicusement dans le sérail, trompant la surveillance des janitsch ares, qui se tenaient toujours à la même place, dans la grand'rue, attendant qu'il traversât leurs rangs. Toutefois, il n'osa pas refuser le don d'avènement, dont il avait même promis l'augmentation. Au lieu des 2,000 aspres accordés par Bajesid, chaque janitschare , en celte circonstance, en reçut 3,000, équivalant alors, d'après les rapports des monnaies d'or et d'argent turques, à 50 ducats. Un sandchak-beg eut la hardiesse de réclamer une augmentation dans ses revenus. Pour toute réponse, Selim, tirant son sabre, lui abattit la tête (2). Afin de remplir le trésor épuisé par les largesses faites aux janitschares, une contribution extraordinaire fut levée sur tous les sujets, chrétiens, juifs et moslims fH). Les Ragusains, en apportant le présent d'avènement . obtinrent la confirmation du patronage dont l'empire les couvrait; mais, en même temps, on frappa leurs marchandises d'un droit de cinq pour cent (4 . Avec Bogdan, prince de .Moldavie, fut renouvelé le traité par lequel celui-ci se reconnaissait sujet et tributairedela Porle(5).
Sur le trône arraché à la faiblesse de son père, Selim se trouvait exposé à mille dangers, menacé par une infinité de rivaux, ayant à redouter les attaques de ses frères gouverneurs des diverses provinces de l'empire. Des huit fils de Bajesid , cinq l'avaient précédé dans la tombe :
(1) G/ovio.
(2) Ssolaksade , fol. 82.
(3) Rapport de l'ambassade vénitienne , dans Marin Sanulo.
(4) Engel, Histoire de Raguse, p. 196.
(5) Engel , Histoire de de Moldavie , p. 162
Abdallah, Mohammed, Schcliinschah , Aalem- Scliah cl Mahmud ; les deux premiers sans postérité. Sclichin-Schah laissa un fils appelé Mohammed et Aalem-Schah un prince du nom d'Osman. Trois fils, Musa, Lrchan, Emin, représentaient Mahmud. Des trois fils survivant de Bajesid , Korkud n'avait pas d'enfants ; Selim avait plusieurs filles et un seul fils Suleiman; Ahmed était pire de quatre princes, Alaeddin, Murad, Suleiman, Osman. Il y avait donc, en comprenant le sultan actuel, douze princes du sang ottoman. A l'abdication de leur père, Korkud et Ahmed avaient été confirmés dans leurs gouvernements d'Amasia et de Ssaruchan; l'île de Mityléne avait même été ajoutée au territoire du premier. Le prince héréditaire Suleiman résidait à Kaffa; il fut appelé à Constantinople, pour rendre ses respects à son père. Pendant les fêtes de sa réception, le bruit courut qu'Alaeddin, fils d'Ahmed, avec l'agrément de son père, s'était emparé de Brtisa, avait mis à mort |e ssubaschi de |a ville , et avait levé des taxes énormes sur les habjtants. Comme il fallait porter un prompt secours à ce mal , Selim remit à son fils les rênes du gouvernement dans la capitale, et. à la fin de juillet , à la tête d'une armée de soixante-dix mille hommes, il marcha vers l'Anatoli, contre Alaeddin et son père Ahmed(l). En route, des débats s'élevèrent entre les janitschares et les sipahis, qui eu vinrent aux mains (2). Selim, sans se laisser arrêter par ces embarras, envoya vingt-cinq galères observer les côtes asiatiques, afin qu'aucun des princes ne put s'échapper en Europe. Tur-Ali Beg,filsde Malkodsch, commandant de l'avant-garde, rejeta le prince hors de Brusa, et le poursuivit par de là Amasia , du côté de Malatia et de Derende. De son côté, le sultan marcha par Angora contre Ahmed sans pouvoir l'atteindre. Ahmed avait envoyé deux de ses fils , jeunes princes pleins de courage et d'intelligence, par de là les frontières de Perse, auprès duschah Ismaïl (3). Selim conféra le gouvernement d'Ahmed au fils dcDaud-PaschaMustapha-Bcg, et arriva à la fin de novembre [1512]
(1) Ssolaksade , fol. 83 ; Seadeddïn , fol. 761.
(2) Rapport de l'ambassade vénitienne dans Sanuto.
(3) Rapport de l'ambassade vénitienne de Constantinople , du 9 au 26 octobre , et du 12 septembre.
à Brusa, où il visita les tombeaux de ses ancêtres, distribua des présents, et laissa entrer ses troupes dans leursquartiers d'hiver. Ahmed saisit cette occasion, se porta rapidement de Kumach et de Mgisar sur Amasia qu'il surprit, gagna le fils de Daud-Pascha à force de flatteries, et le nomma son vesir (1). Selim rejela ]a faute de la perte d'Amasia sur le grand vesir Mustapha- Pascha, qui alors se sentit disposé à trahir Selim, au profit d'Ahmed, comme il avait déjà trahi Bajesid en faveur de Selim. Voulant surprendre le harem d'Ahmed à Amasia, Selim avait ordonné à une troupe de cavaliers mercenaires (ulufedschi) de se porter rapidement sur cette ville. Mustapha transmit un avis de ce mouvement au prince Ahmed, qui, a|ors absent d'Amasia, faisait des courses dans les cantons environnants. Les mercenaires furent enveloppés et pris. Selim, informé de la trahison du grand vesir, par le capitaine des mercenairesou par une lettre interceptée, convoqua les li quatre vesirs qui se trouvaient alors auprès de lui (2) et leur fit donner des vêlements d'hon- 1 neur, à l'exception du grand vesir qui reçut un I kal'tan noir, comme un signe de sa condamna- ■ tion. Il fut aussitôt étranglé et son cadavre fut I jeté aux chiens dans la rue (3). Ainsi fjnit le re- 1 négat Mustapha, qui jadis s'était chargé <&l faire accomplir l'empoisonnement de Dscheip, à et qui , malgré son avarice bien connue, conslruisii à Constantinople des mosquées, des cloîtres, des bains, des cuisines de pauvres. La place de grand vesir fut donnée pour la qua- i trième fois à Hersek-Ahmed-Pascha.
L'exécution du grand vesir (4) n'était que le I prélude d'un drame sanglant. Unsamedi (5), que le divan était repris après quatre jours eje sus? I pension, Selim présida le conseilà cheval, puis passa la revue de ses troupes réunies sous les I armes. Cinq capitaines des janitschares reçurent l'ordre d'aller enlever à Brusa les cinq neveux <ju 1 sultan et de les amener au palais : c'étaient les
(1) Seadeddin, fol 613; Ssolaksade, fol. 83 ; Nochbetet-Tewaiïch, Aali.
(2) Rapport de l'ambassade vénitienne, dans Marini Sanuto.
(3) Menavino , Giovino.
(4) Rapport de l'ambassade vénitienne, du 3 décembre, de Constantinople.
(5) Menavino.