LIVRE II I
les enfants des chrétiens qui devaient être convertis violemment à l'islam. «Les vaincus, disait-il , sont les esclaves des vainqueurs , auxquels reviennent leurs biens, leurs femmes, leurs enfants, comme possession légitime; en convertissant de force les enfants à l'islam , et en les enrôlant comme guerriers pour le service de la foi, on travaille à leur bonheur dans ce monde et à leur salut éternel : car, selon les paroles du prophète, chaque enfant apporte en naissant le germe de l'islam (1) qui, en se développant dans une armée formée d'enfants chrétiens, encouragerait même dans celle des infidèles l'ardeur de la conversion, et la nouvelle troupe se recruterait, non-seulement des enfants des vaincus , mais encore d'une foule de déserteurs de l'ennemi, unis au nouveau croyant par la communauté d'origine ou d'opinions dissimulées, et attirées par la grandeur des récompenses. »
Ce système odieux, funeste au christianisme, si fécond en résultats pour les Moslimes, est unique dans l'histoire du despotisme militaire. L'antiquité et les temps modernes n'offrent rien qui puisse lui être comparé. Les chalifes avaient déjà entouré leur trône de gardes du corps tirés d'esclaves turcs, dont ils s'étaient assuré l'obéissance et la fidélité par une énorme solde, et par l'affaiblissement graduel des souvenirs de leur jeunesse; des conquérants, en transportant leurs troupes hors du pays où ils étaient nés dans d'autres contrées, ont resserré les liens de la discipline militaire en même temps qu'ils affaiblissaient l'empire des anciennes coutumes ; mais nulle part ne furent brisés comme ici tout à la fois les liens de patrie, de religion, de paternité, et aucun peuple, a l'exception des Turcs, n'a planté sa puissance sur un terrain trempé de sang au milieu des ruines de la famille et de la croyance.
Cette milice fut appelée jenilscheri ( troupe nouvelle), et bientôt le nom des janitschares fut porté d'Asie en Europe sur les ailes de la victoire. Le nom, comme la forme distinctive du feutre blanc, ils le reçurent du derwisch Hadschi-Begtasch, fondateur d'un ordre encore aujourd'hui très-répandu dans l'empire ottoman.
(1) KuIIud , Mewludun - Ala - Fitretil - Islam ; fol. 107.
Idris ,
Urclian, accompagné de Quelques-uns des renégats soldés, visitait le scheich Iladschi-Bcsgtach dans le village de Sulidsché KenarijUn aux environs d'Amasia, pour lui demander sa bénédiction, un drapeau et un nom. Le scheich plaça la manche de sou manteau sur la tète de l'un des soldats qu'on lui présentait de manière qu'elle pendait par derrière, et dit: «Que son nom soit jenitscheri ( la nouvelle troupe ), sou aspect blanc, son bras triomphant, son sabre tranchant, sa lance acérée, qu'elle revienne toujours avec la victoire et la prospérité (1) !...» En mémoire de cette bénédiction, le bonnet de feutre blanc fut augmenté par derrière d'un morceau d'étoffe représentant la manche pendante du scheich, et par-devant on remplaça l'espèce de pompon qui le décorait par la cuiller de bois, comme indication de l'entretien plus soigné, de la nourriture plus abondante de la nouvelle troupe. Les noms des officiers furent empruntés des divers emplois de la cuisine : ainsi le chef supérieur de la chambrée, c'est-à-dire le colonel du régiment fut appelé tschorbadschi (faiseur de soupe), après lui les officiers les plus élevés furent nommés aschdschibaschi (le premier cuisinier ) , et sakabaschi ( porteur d'eau). Sur les drapeaux rouges brillaient le croissant et le sabre à double pointe d'Omar (2). L'objet sacré du régiment était la marmite autour de laquelle on se rassemblait , non-seulement pour manger, mais encore pour tenir conseil, et ces formes se sont conservées jusqu'à nos jours durant près de cinq cents ans (3). Sous Mohammed 1 1 , les colonnes de l'édifice de l'empire ottoman furent fortifiées encore; le nombre et la solde des janitschares furent augmentés. Dans l'origine la payefut d'un aspre, mais établie de telle sorte que c'était là seulement le minimum, et à mesure que s'écoulait le temps et qif augmentait le service, on y ajoutait toujours, en établissant toutefois la règle que le maximum ne pût aller au delà du septuple de la paye primitive.
A l'origine, les janitschares étaient au nombre de mille; chaque année on forçait mille
(1) Neschri, Aali.p. 33-44.
(2) Voy. Marsigli , Slalo inilitare del impero ottomamio.
(3) Mouradjea d'Obsson , Tableau de l'empire oltomaii.
jeunes garçons chrétiens, choisis dans le non bre des prisonniers de guerre, à embrassi l'islam et le service militaire (1); et, quand nombre des prisonniers n'était pas suffisant, ( complétait au moyen des enfants que l'on ei levait en pleine paix aux sujets chrétiens! sultan. Cela se fit ainsi jusqu'au règne de Mi hammed IV, où le recrutement de la trouj clans les propres enfants des soldats commem sa décadence. Les écrivains ottomans sont un nimes pour louer la sagesse et la piété de cet institution, qui donna à la terre tant deconqu rants , au ciel tant de vainqueurs dans la guéri sainte; en sorte que si, dans l'espace de trd cents ans. on comptait seulement les mille chi tiens prescrits, on arriverait au nombre < trois cent mille âmes sauvées ainsi du goufï de l'enfer. Mais comme le nombre primitif I mille monta , sous Mohammed II , à dou! mille, sous Suleiman, à vingt mille, et sous M! hammed IV, à quarante mille, il en résulte ql cinq cent mille enfants chrétiens , au moiiî ont été convertis par le glaive, mais que le î natisme religieux peut se vanter d'en avd sacrifié une bien plus grande quantité au de potisme militaire.
Après l'organisation des janitschares comt noyau des forces militaires ottomane^, Alae< clin régla les autres parties de l'armée: troupe permanente d'infanterie régulièreraé soldée qui existait auparavant ( prade ou jaja reçut des terrains qui , plus tard , furent trani formés en fiefs , avec l'obligation, pour ces e pèces de propriétaires, de rendre en temps I guerre les roules praticables pour l'armée; I fut donc un corps de pionniers, dont le nd est passé avec la chose de l'organisation mil taire des Ottomans dans celle de l'Europe ehr tienne. Probablement, à l'origine , leur nombi1 comme celui des janitschares , leurs rempi çants, fut de mille; dans la suite, il s'aug'mël jusqu'à vingt mille ; après leur extinction, 1 fiefs furent employés à fournir des pensidl aux officiers des janitschares hors de sél vice (2). L'infanterie irrégulière qui se mettà en campagne sans avoir la solde des jauitsch!
(1 { Séadeddin , dans Bratulti , p. 42. (2) Mouradjea d'Obsson, Tableau de l'empire otU niau , m , p. 391 .