LIVRE XXIV
livre le traître, répondirent à la fois les begs. » Hasan-Meri tint conseil avec sa mère, et lui fit connaître la proie qu'il avait entre les mains. Celle-ci le conjura par les droits de rhospi'alité, et les liens de la reconnaissance, par le souvenir de la liberté qui lui avait été rendue, de ne point trahir le sultan son souverain ei son bienfaiteur. Sourd à toutes ces exhortations, Hasan-Meri osa livrer Tuman-Beg à l'aga des janitschares Ajas, qui, avec Chair-Beg et Ghasali, avait suivi la trace du sultan fugitif; à l'approche des Turcs, Schadi-Beg le borgne, et quelques autres, trouvèrent moyen de s'échapper (1). Tumanbai resta dans la grotte, attendant son sort. Ajas s'approcha avec respect, le pria de croiser les mains qu'il attacha avec un mouchoir, et le mena ainsi, escorté de ses Jl janitschares , à la tente du sultan. Dieu soit I loué! s'écria Selim, à la première nouvelle de cette capture; maintenant l'Egypte est conquise. Au bruit des tambours et des décharges 1 d'artillerie Tuman-Beg fut amené devant Selim
• qu'il salua, en montrant toute la déférence cnnf venable ; Selim lui rendit le salut, et l'invita à ■ s'asseoir. Tuman-Beg se tint dans le silence, act câblé sous le poids de ses tristes pensées : Selim I. aussi se lut quelque temps, tout entier à son
admiration pour le noble maintien, et la tourï\\ pure chevaleresque d'un prince tombé entre
ses mains, malgré tant de valeur et d'intcllia gence. Enfin, Selim prit la parole pour repro- P cher au prince des mameluks, le meurtre des i! ambassadeurs, et le refus d'abandonner les f marques de la souveraineté. Tuman-Beg se jus- If tifia, en rejetant le tort sur ses begs indociles; r déclarant qu'au reste en soutenant la guerre ,
il avait accompli son devoir de défendre le
pays à lui confié par Dieu , et surtout de proté-
• ger les saints tombeaux de la Mecque et de Médine ; mais lui Selim, comment se justifierait-il
• devant Dieu de son attaque? Le sultan ottoman, surpris d'une telle apostrophe, répondit
1 qu'il avait déclaré la guerre sur le fetwa des ulémas, et non pas sans motifs, attendu que Kanszu-Ghawri avait provoqué le prince de Sulkadr et soutenu en secret le schah des Per-
I ses, et surtout parce que le pouvoir ne pouvait appartenir à un ramas d'esclaves comme les ma-
(1) IbnSeinel, Suheili , fol . 42
meluks. Sultan deRum! répondit Tuman-Beg, ce n'est point à toi que l'on doit attribuer la ruine de notre empire, mais bien aux traîires qui ont livré leur maître, à Chair-Beg et à Ghasali , montrant ces chefs qui étaient présents. Il ne serait pas généreux, dit Selim a l'assemblée, de faire mourir un homme si sincère et si vaillant; il faut le retenir quelques jours près d'Ajasaga, jusqu'à ce que le pays soit calmé, et, en attendant, qu'il soit traité avec toutes les marques d'honneur possibles (1). Ainsi, Tuman-Beg fut emmené d;ins la tente de l'aga. Bientôt après, Schadi-Beg, trahi aussi par l'arabe Ibn Bakar qui aurait dû lui être attaché par les liens de la reconnaissance, fut amené devant le sultan. Selim admira le maintien guerrier, les traits et l'armure de Schadi-Beg. Puis se rappelant l'expression arabe : L'homme est caché sous sa langue (2), il voulut éprouver l'intelligence de son prisonnier. Comment, luidcmanda-t-il , as-tu trouvé le monde? — Comme quelque chose qui n'a pas grande valeur. — Pourquoi donc as-tu hasardé tant de combats pour une chose de si peu de prix? — Ce s'est point pour le monde que j'ai combattu , mais pour me conformer au Koran et à la sunna , car il est dit dans l'écriture : Armez-vous contre celui qui s'arme contre vous, et le prophète dit : Qui combat pour ses biens et sa maison , meurt en martyr ; mais vousen vertu dequel droit attaquez-vous notre honneur et nos familles? — En vertu du fetwa des légistes, j'ai marché contre vous, persécuteurs, qui, au gré de vos caprices, avez déposé, enchaîné, immolé vos sultans. — C'est une calomnie ; trente ans nous avons obéi au sultan Eschref-kaitbai ; et si nous avons tué son fils, c'est que ce prince en violant les lois était une calamité publique, dont nous voulions être délivrés. Il en fut ainsi par la volonté de Dieu ; la fin de toute vie est la mort , le monde ne vous restera pas plus qu'à nous. Dieu dit à son prophète : Tu es un cadavre, et tout n'est que cadavre; et au dernier jour vous comparaîtrez devant votre maître. » Selim ordonna de garder aussi Schadi-Bej; avec toutes sortes d'honneurs (3); il voulait (du moins il
(1) Suheili , fol. 43; lbn Seiuel , Scbukn.
(2) Elmur lahlilsanibi.
(3) lbnSeiriel,Selimnaiiiede Schukii, Suheili, fol. 44.
s'exprima ainsi lui-même dans la suite )(1), emmener à Constant iuople le sultan des mameluks, ainsi que Molewekkil, le vingt-unième chalife de la seconde ligne de la maison d'Abbas qui , depuis la chute du chalifat de Hagdad, ne jouissait plus au kaire que du privilège de confirmer les investitures de souveraineté; mais les traîtres Ghasali et Chair-Beg employèrent tous les moyens pour consommer la perle totale de leur prince et de leur maître. Au bout de deux semaines, l'esprit de Selim était rempli d'inquiétude et de soupçons. Ses craintes furent poussées au plus haut point, lorsqu'un jour Selim sortant à cheval entendit crier dans une rue : «Que Dieu donne la victoire au sultan Tuman-Beg ! »(2) Alors la mort de Tuman-Beg fut résolue, et, pouratlacher la honte d'un supplice ignominieux au souverain des mameluks, il chargea de l'exécution Schehsuwar-Beg, dont le père avait été pendu à la porte Suweila. Le dernier sultan des mameluks, le vaillant, le juste, le noble et chevaleresque Tuman-Beg (3) fut attaché au gibet, à la porie Suweila, là où tant, de tètes de dominateurs étrangers, avaient roulé dans la poussière , où avaient été suppliciés tant d'ennemis des mameluks tscherkesses. Le valeureux Schadi-Beg partagea le destin de son maître. Ensuite, Selim ordonna de rendre les derniers honneurs aux restes de Tuman- Beg , et lui-même assista aux prières mortuaires qui furent prononcées par le grand juge du Kaire ; il consacra trois bourses d'or aux frais de la sépulture dans le tombeau que] le sultan Ghawri avait construit pour lui-même , et trois autres bourses furent distribuées pendant trois jours, aux pauvres, pour le repos de l'âme du sultan. Ensuite furent expédiées des lettres de victoire (4); on disposa des fêtes pour célébrer la conquête définitive de l'Egypte , et les traîtres, qui avaient si puissamment aidé à l'accomplissement de cette œuvre, obtinrent pour récompense des gouvernements. Dschanim-Seifi
( 1) Seadeddin , Ssolaksade , Aali et le fils d'idris.
(2) lbn Seinel , Suheili , fol. 45 ; Selimname de Schukri , fol. 95.
(3) Dschelalsade , exemplaire de Dresde , fol. 50.
(4) Selimname de Keschfi , fol. 71. Deux de ces lettres de victoire sont conservées; l'une , en turc, dans Seadeddin, I. iv, fol. 708-709; l'autre, en arabe, écrite par l'historien Idris, dans l'histoire de son fils, fol. 131 .
fut investi de celui deBeknesa; Abu-Hamsa reçut Mahallet; Ghasali Damas, et Chair-Beg fut chargé de régir le Kaire. Les scheichs arabes Hasan-Meri et Ibn-Bakar, qui avaient livré le sultan et Schadi-Beg, eurent de l'or et des vêtements d'honneur(l). La même récompense fut donnée au scheich Hamad-Ben-Chaibar, chef de la tribu Ghasale ; lebeg Omar-Oghli reçut le gouvernement de Dschirdsche , le chef de la tribu arabe des Beni-Adi fut déclaré scheich porte-étendard de l'Egypte. Les quatre juges des quatre sectes orthodoxes furent confirmés dans leurs postes (2), et le surintendant du trésor public lbn-Dschalan, qui présenta au sultan un relevé détaillé de tous les revenus de l'Egypte, écrit sur parchemin , obtint de grands éloges pour l'exactitude de ce travail, et de riches présents (3). Ensuite Selim reçut les hommages de toutes les autorités de la ville et du pays, . ceux des arabes de la haute Egypte , des ambassadeurs de la Mauritanie, et du scherif de la Mecque (4) , enfin ceux des ambassadeurs vénitiens qui vinrent déposer aux pieds de Selim, comme nouveau sultan de l'Egypte, le tribut de 8,000 ducats qu'ils avaient jusquelà payésausultan des mameluks pour la possession de Chypre. Selim séjourna un mois au Kaire, occupé à visiter les curiosités de la capitale de l'Egypte. Ce n'étaient point les monuments de l'art gigantesque , ni les témoignages de la sagesse antique, qui attiraient le plus fortement son attention. Pour le musulman l'Egypte est le pays privilégié où Jacob se retira avec ses douze fils, c'est là qu'il honore les tombeaux des douze prophètes. Il ne connaît ni Sesostris , ni Osymandias, mais parmi les Pharaons il signale celui dont le règne vit Joseph remplir les greniers de l'Egypte, et celui qui fut englouti dans les flots de la mer Bouge. Il nomme le fondateur des Pyramides tout autrement que les Grecs , mais, comme les Grecs, il honore Hermès (trois fois grand) comme inventeur de l'écriture, de la géométrie et de l'architecture, comme le législateur des mystères , l'organisa-
(1) Suheili, fol. 46; lbn Seinel, Selimname de Sctaukri , Seadeddin , Ssolaksade.
(2) Seadeddin , Ssolaksade , Aali , le fils d'idris.
(3) Suheili , fol. 46.
(4) Seadeddin , 1.
fol. 124; Ssolaksade.
fol. 709 , dans le fils d'idris ,