‹ Histoire de l'Empire ottoman (volume 2)Chapitre 263 sur 288 · LIVRE XXVI · texte numérisé non relu

LIVRE XXVI

'se dirigea du côté de l'Orient par le passage voisin d'Isladi (j). A Sofia le grand vesir se sépara du sultan , prit les devants, puis atteignit les rives de la Morawa, en même temps que son maître, et reçut l'ordre de marcher encore en avant du côté de Peterwardein. Lorsque le camp se trouva établi sur le Danube, prèsdeBelgrad,onvitarriverlessandchak-begs de Bosnie et de l'Herzegowina,]a flotte du Danube de huit cents nassades et tschaikes, montés par des janitschares, sous les ordres des begs des akindschis, Michal-Oghli, Iskender- Oghli, Jachschi-Beg. A Belgrad, le sultan re- : çut des hommages et les félicitations de ses officiers à l'occasion de la fête du Bairam (2). Trois mois après le départ de Constautinople, le grand vesir était devant Peterwardein, et fit construire des échelles; trois jours après la ; ville fut emportée d'assaut , et aussitôt l'on pressa vivement le château ; le siège dura douze jours, deux assauts furent repoussés avec une ' perte notable pour les assiégeants (3). Enfin deux mines firent explosion, et ouvrirent un i chemin plus facile ; l'attaque fut couronnée de I succès. Trois cents des défenseurs furent em- > menés prisonuiers ; on coupa cinq cents tètes I dans le reste de la garnison (4). Précédé de ces trophées, le grand vesir alla au-devant du sultan (5), qui déjà avait donné 1000 pièces d'or au messager porteur de la nouvelle de la conquête ; maintenant, dans un divan extraordinaire, Su- • leiman récompensa les begs feudataires; ceux qui jouissaient d'un revenu de plus de 400,000 ' aspresen reçurent en présent 300,000; aux autres fut donnée la moitié de cette somme. En même temps se répandit le bruit que les begs bosniens avaient conquis les châteaux du Syrmium.

Le camp s'était déployé le long du Danube jusqu'à lllok, qui fut assiégé régulièrement,

(1) Journal de Suleiman du 23 mai.

(2) Journal de Suleiman du 1 1 juillet ; Ssolaksade, fol. 104.

(3) Le journal reconnaît une fois cent cinquante morts, une autre foismille.

(4) D'après le rapport vénitien ;MariniSanuto, t. xni.

(5) Journal du 28 juillet ; Kemelpaschasade, dans trois chapitres, fol. 29-38; Dschelalsade , fol. 97; Ferdi, fol. 118; Petscbewi, fol. 32, dans un chap. spécial; Aali , fol. 229.

et qui se rendit dès le septième jour; aussi douze des principaux habitants furent revêtus de kaftans (1). Après la cérémonie du baisemain , le sultan fit proclamer dans le camp que le but de l'expédition était Ofen (2). Ensuite la marche se continua le long du Danube et de la Drau jusqu'à Essek, où Suleiman fit dresser sa tente sur le bord du fleuve pour accélérer la construction d'un pont de pontons de deux cent quatre-vingts aunes de long sur deux de large , et qui fut achevé en cinq jours. Au milieu des pluies et des brouillards, l'armée se dirigea péniblement à travers des marais et des tourbières, franchissant des cours d'eaux et des ruisseaux gonflés; elle atteignit la plaine de Mohacs. Ainsi s'appelle un bourg situé sur la partie orientale d'une île du Danube , qui a donné son nom à l'île et à la plaine couvertes de riches vignobles. Au-dessous de Mohaes, près du bras droit du fleuve, est le marécage de Krasso, nommé Krasschidscha par les Turcs. Au sud de Mohacs et en face, s'élève en amphithéâtre une colline au pied de laquelle est assis le village de Fœldwar : du côté opposé est une église à laquelle les Turcs donnèrent , à cette occasion, le nom de Pusu-kilise (église de l'embuscade) qui lui est resté. Derrière la colline, la vue, tournée du côté de Mohacs, se plonge dans une vallée bornée par l'élévation dite Badsch-Kalupe.

La veille de saint Jean fut un jour de repos pour les Turcs, qui firent retentir leur camp du cri de guerre: Dieu le veut! pour le lendemain (3). Plusieurs fois le vesir se rendit auprès du sultan , tantôt revêtu de sa pelisse en zibeline, marque de sa dignité, tantôt en simple costume de page. Le lendemain, après la prière du matin, l'armée se mit en mouvement suivant l'ordre accoutumé. En avant était le sandschak-beg de Semendra, fils de Jalija-Pascha, Bali-Beg avec quatre mille cuirassiers, puis venait le grand vesir avec les troupes de Bumili et la moitié de l'artillerie; il était suivi du beglerbeg d'Anatoli Behram- Pascha, qui avait les cent cinquante autres ca-

(1 ) Journal de Suleiman ; Ferdi , fol. 1 19 ; Ssolaksade, Dschelalsade.

(2) Journal de Suleiman du 9 août.

(3) Journal de Suleiman.

noDS ; enfin paraissait le sultan , avec les janitschares , entouré de six régiments de cavalerie régulière et de ses gardes du corps. L'arrièregarde était formée par lacavaleriedu sandchakbeg de Bosnie Chosrew-Beg. Lorsque l'on fut parvenu sur la route de Baranjavar au point où se trouve I église de Busiklicza . Bali-Beg se sépara de l'armée avec cinq mille akindschis , et, se détournant à gauche près de Badschkalupe, il suivit la vallée qui débouche dans la plaine de Mohacs (1). Vers midi le sultan monta sur la hauteur d'où il aperçut l'armée ennemie rangée en ordre de bataille. Revêtu d'une cuirasse étincelante, la tète parée de trois plumes de héron , il se plaça sur le trône disposé pour lui , à l'endroit où quelques années après le beglerbeg d'Ofen Hasan-Beg fit élever un kœschk (2) afin de le signaler. Là Suleiman tint un conseil de guerre auquel il appela expressément les vétérans de l'arrière-garde , commandée par Chosrew-Beg (3). Adltudscha, vieux capitaine d'akindschis, invité par son général à donuer son avis, répondit :« Y a-t-il un meilleur conseil que de se battre? » Mais Chosrew-Beg lui-même dit que l'expérience avait appris qu'il était difficile de résister à la charge puissante de la cavalerie ennemie s'élançanl par masses compactes ; qu'il fallait donc ouvrir les rangs pour laisser passer les Hongrois emportés par leur ardeur, puis retomber sur leurs flancs. Suleiman approuva ce conseil ; il ordonna d'éloigner les bagages à une certaine distance, et, sur l'avis donné par Bali-Beg que l'on apercevait les étendards des ennemis, il fit déployer les siens. Lui-même joignit les mains, et. les élevant au ciel, il prononça cette prière :«Mon Dieu, la puissance et la force sont en toi ! l'assistance et les secours viennent de toi! Étcndsles bras sur lepeuplede Mohammed!" et des larmes arrosèrent ses joues. A cette vue l'armée tout entière se sentit transportée par l'ardeur du courage et de la foi; les cavaliers, se jetant à bas de leurs chevaux ,

(t) Petsehewi, fol. 3i.

(2) Hasan-Beg était beglerbeg d'Ofen au temps de Petschewi , qui plusieurs fois visita cette contrée dans des promenades ou des chasses.

(3; l'etscbewi, fol 33, nomme le chef et donne les détails sur le conseil de guerre , d'après vin témoin ocu- 'aire , le vieux sebeich Ali-Deda.

touchèrent la terre de leurs fronts , puis se remirent en selle et jurèrent de sacrifier leur vie pour le sultan. Le grand vesir parcourut les rangs , fortifiant dans les cœurs ces généreuses résolutions par de grandes promesses ; puis il alla prendre sa place à la tête des troupes de Ruinili qui étaient en avant. La seconde ligne était formée par les troupes d'Anatoli, derrière lesquelles se tint Suleiman avec les janitschares près des batteries. La première ligne de l'ennemi, menée parPierrePereny (l)et par le moinePaul Tomori, vint se précipiter avec la rapidité delà tempête sur les troupes de Ruinili, qui fnrciii rejet ces sur celle d'Anatoli; mais comme en ce moment les akindschis, conduits par Bali-Beg et Chosrew-Beg (2), débouchèrent de l'étroit vallon par lequel ils avaient tourné le champ de bataille, les Hongrois durent se partager , et leur seconde ligne, le roi en tète, chargeant sur les troupes d'Anatoli , se fit jour jusqu'aux janitschares et au poste occupé par le sultan. L'attaque des Hongrois fut impétueuse et audacieusement soutenue. Le noble guerrier Marschall et deux autres cavavaliers appartenant à une troupe héroïque de trente deux Hongrois, qui avaient juré de mourir ou d'abattre le sultan, pénétrèrent jusqu'à lui , immolèrent plusieurs des gardes du corps , et succombèrent lorsque les jarrets de leurs chevaux eurent élé coupés à coup de sabre (3). Suleiman , grâce à la trempe de sa cuirasse, ne fut atteint, ni par les flèches, ni par le fer des lances ; mais le roi Louis ne fut pas aussi bien préservé par son casque (4). On dit même qu'en le mettant son visage se couvrit d'une affreuse pâleur comme par un pressentiment de son triste destin (5). Lorsque les pièces de l'artillerie turque, liées l'une à l'autre par des chaînes , et qui n'avaient pas encore ouvert le feu , firent leur première décharge sur les premiers rangs des Hongrois à peine éloignés de dix pas , leur aile droite prit la fuite et dès lors le roi disparu t (6). Poussés par les akindschis,

(1) Ssolaksade ainsi que Petsehewi donnent le nom de Beroni à Pereny.

(2) Journal de Suleiman.

(3) Ssolaksade.

(4) Ibid.

(5) Ssolaksade dit que Louis reçut deux blessure».

(6) Broderilh , Istuanti.

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