LIVRE XXVI
Ile Bali-Beg, les Hongrois s'échappèrent comme | ls purent dans tous les sens; ceux qui dirigèrent eur course à gauche en évitant le sabre des Turcs s'enfoncèrent dans le marais, où sans ioute fut englouti le roi.
Durant un jour et une nuit , les flots du Danube roulèrent devant Semendra et Belgrad ies cadavres de ceux qui s'étaient lancés dans le fleuve pour échapper au cimeterre des Musulmans (1); il n'avait fallu qu'une heure et demi pour décider le sort delà Hongrie. La pluie, qui tombait par torrents , favorisa la fuite de quelques hommes parvenus à grand'peine à se sau- Iver du champ de bataille ; parmi eux se trouva » le chancelier et historien Broderith. Dans le camp turc fut proclamé un ordre pour enjoindre à chacun de passer la nuit où il se trouvait ; jus- Lqu'à minuit retentirent les fanfares en l'honneur Lde la victoire (2). Le lendemain matin, Suleiman parcourut le champ de bataille , accompagné du premier et du second vesir. Voyant un i vieux alaibeg posté devant sa tente, et qui le Isaluait, il lui dit: «Mon brave vétéran, que I faut-il faire maintenant?» Le grand vesir ré- I péta la demande du sullan. Le vétéran répondit, 1 avec la vieille rudesse turque : « .Mon empereur, t prenez garde que la truie ne chAliesespelits(3). I Suleiman se prit à rire, et lui donna quelques i ducats. Le jour suivant , Suleiman tint un divan I solennel sous une tente rouge (4) , assis sur le I trône d'or apporté de Constantinople , et là il l reçut les félicitations des vesirs et des begler- [ begs. De sa propre main , il plaça sur la lète du grand vesir une plume de héron ornée de diamants, et les autres reçurent des habits d'honneur. Deux mille tètes, parmi lesquelles se trouvaient celle de sept évêques et de beaucoup de magnats hongrois , furent plantées comme des trophées devant la tente du divan (5). Les def- ; terdars furent chargés de faire relever et ense- , velir les morts ; ils comptèrent ainsi vingt mille fantassins et quatre mille guerriers armés de
(1) Ferdi.
(2J Dschelalsade , Ssolaksade, Petschewi, Ferdi, journal de Suleiman.
(3) Ssolaksade , fol. 106 ; Petschewi , fol. 36 ; Dschelalsade , Kemalpaschasade.
(4) Petschewi.
(5) Journal de Suleiman.
toutes pièces(l). Les akindschis eurent la liberté de porter partout le ravage. Mohacs fut livré aux flammes , et l'armée passant le fleuve avec peine continua sa marche vers Ofen. On fit halte le septième jour après la bataille , et , le 3 septembre , fut proclamé l'ordre de massacrer tous les prisonniers et les paysans qui se trouvaient dans le camp , en laissant aller librement les femmes ; quatre mille hommes furent égorgés , quatre seulement eurent la vie sauve (2). On défendit aux akindschis d'enlever de nouveau les habitants. Sept tschauschs furent expédiés avec des lettres de victoire , à Constantinople , Brusa, Dam;is, au Kaire, à Diarbekr, Karaman , Alep. Un mameluk courut porter la nouvelle à Andrinople, deux autres messagers partirent pour la Moldavie et la Valachie; le sultan écrivit de sa propre main à sa mère (3).
Le 10 septembre, Suleiman se trouvait devant la capitale de la Hongrie, dont les clefs lui avaient été portées jusqu'à Fœldward (4). Il fut rigoureusement défendu de faire aucun tort aux habitants , soit dans leurs biens , soit dans leurs personnes. Les deux jours suivants, Suleiman parcourut la ville à cheval avec Ibrahim, puis il visita les alentours , tandis que le feu prenait à une partie de la cité et que l'on commençait un pont sur le Danube près des chantiers de bois. Le lendemain, un autre quartier d'Ofen fut livré aux flammes ainsi que la grande église, au grand déplaisir du sultan; le grand vesir courut pour arrêter les progrès de l'incendie, mais il était trop tard (5). Lejour suivant Suleiman se rendit à la maison de chasse du roi , tandis que toute l'artillerie de la place et les statues en airain d'Hercule, Diane, Apollon, étaient embarquées sur le Danube (6). Le petit bairam fut
(1) Ce nombre est conforme au chiffre donné par Broderilh et Islnanfi. Ssolaksade porle la perte à cinq mille , Dschelalsade, fol. 105, et Lui fi , fol. 61 , la font monter jusqu'à deux cent millehommes.
(2) l.e journal de Suleiman dit simplement qu'il y eut beaucoup d'hommes massacrés; le nombre de qualre mille est donné par Petschewi, fol. 36.
(3) Rapport de l'ambassade vénitienne du 3 août ; Marini Sanuto , 1. xlii.
(4) Petschewi , fol. 37 ; journal de Suleiman.
(5) Journal de Suleiman.
(6) Dschelalsade , fol. 106 : Ssolaksade , fol. 106 ; Kemalpaschasade, fol. 62 ;Hasanbegsade, Ferdi, fol. 128; Aali , fol. 231 ; Petschewi , fol. 37.
célébré dans le château royal , suivant l'usage de Turquie. Le 17 septembre le pont étant achevé, le grand vesir, puis le sultan, allèrent camper à Pesth ; l'armée opéra son passage peu à peu ; mais le cinquième jour le pont s'écroula, les débris s'abîmèrent dans les flots , et le reste des begs fut transporté sur des vaisseaux. A Pesth, des magnats hongrois vinrent faire leur cour au sultan, qui promit de leur donner Jean Zapolya pour roi (1). Le 24 septembre commença le mouvement de retraite sur la rive gauche du Danube (2); les vaisseaux furent chargés d'un riche butin, de tous les trésors du château , de la bibliothèque de Mathias Corvinus. On y entassa même les Juifs bannis d'Ofen. Depuis le massacre des prisonniers à Mohacs 5 les akindschis n'avaient cessé de se livrer à leur furieuse passion de destruction , laissant pour traces de leur passage des colonnes de fumée s'élevant des villages incendiés , saccageant et brûlant les villes au mépris des capitulations et de la foi jurée. Trois jours après la remise volontaire des clefs de Funfkirchen, les habitants de ce lieu appelés sur la place du marché furent égorgés en masse. Quatre pays, situés entre le Danube et le lac Platten jusqu'à Raab, furent mis à feu et à sang ; Wissegrad ne fut sauvé que par des pa\ sans et des moines ; la place de Gran , abandonnée de son commandant , ne dut son salut qu?à l'heiduque .\iichel Nagy(3). Nulle part la passion de pillage, la fureur sanguinaire des Turc.", ne se signalèrent comme à Morolh, où était la maison de i'évèque de Gran. Beaucoup d'habitants confiants dans la force du château , y avaient porté leurs effets et leurs biens; plusieurs milliers d'hommes s'étaient retranchés derrière des chanïots. La place repoussa l'assaut , mais ne put résister à la grosse artillerie ; toute la masse des fugitifs fut immolée. Là fut versé autant de sang hongrois qu'à Mohacs : vingt-cinq mille hommes perdirent la vie à Moroth (4). D'après ces deux désastres , il paraîtrait qu'il n'y aurait point exagération à porter à deux cent mille âmes, la perle que subit la Hongrie dans cette guerre funeste (5). Tra-
(H Sso!aksade,fol. 10R.
(2) Journal de Suleiman.
(3) Brodei-ilh , Istuanfi . Pet?chr\vi.
( i) Katnna , 1. xix , p. /OS.
[5) Broderiln , lsluanti.
versant rapidement deslandesarides,oûmalgré des pluies abondantes beaucoup de chevaux périrent faute d'eau et de fourrage,i'armée turque s'avança vers Szegedin et Bacs. Les akindschis de Bali-Beg, devançant les janitschares, avaient saccagé la première de ces places (1). A Bacs, l'église bien fortifiée se défendit un jour entier ; les assaillants y firent des pertes énormes; mais après l'avoir emportée ils se dédommagèrent par un riche butin : sur l'énorme quantité de bétail trouvé en ce lieu, le grand vesir et le defterdar eurent chacun cinquante mille moutons (2). Lorsque l'armée était campée à Titul , le bruit courut que Radovich avait fait quelques centaines de prisonniers , et taillé en pièces aussi un certain nombre d'Ottomans; que Bathyany inquiétait les derrières de l'armée. Chosrew-Beg reçut ordre de se porter sur ce point (3). Entre Bacs et Peterwardein se trouvait un campement au milieu des marais, bien couvert par des retranchements , où plusieurs milliers de Hongrois s'étaient réfugiés avec leurs biens : pour emporter cette position , il en coula aux Ottomans plus de sang et plus de chefs qu'ils n'en avaient perdus précédemment en Hongrie à la prise de toutes les places fortifiées et même à la bataille de Mohacs; l'aga des janitschares , et même leur second général le ssam szundsthi-Baschi, ainsi que le tschauschbasclii restèrent sur la place (4). Les Hongrois avaient juré de mourir avec leurs femmes et leurs enfants; ils suivirent l'exemple de Dobozy , qui , à Moroth , voyant qu'il ne pouvait échapper aux Turcs , avec sa femme placée sur la croupe de son cheval , la poignarda , puis s'élança au milieu des ennemis où il trouva la mort (5).
A Peterwardein un pont sur le Danube fut achevé en cinq jours; à Andrinople, Suleiman passa une semaine , et fit son entrée dans Constantinople après une absence de sept mois (6) [23 novembre 1526]. D'après l'avis d'Ibrahim, les trois statues enlevées du château royal d'O-
(1 ) Pe&cbewi , fol. 38 ; Kemalpaschade , fol. 93.
(2) Pelsehewi , fol. 38 ; Deli-Radovich , journal de Suleiman.
(3) Pelsehewi , journal de Suleiman.
(i) Pelsehewi , fol. 38 et 39; journal de Suleiman
(5) Istuanfi , fin du vme liv.
(6) Journal de Suleiman.