LIVRE XXVI
fea furent placées en trophées sur des piédestaux élevés dans l'hippodrome (1), pour servir I de pendant à l'obélisque , au pilier, et à la co- :lonne des serpents d'airain , dont les ruines se • voient encore en ce lieu tandis que depuis [longtemps il ne reste plus de vestiges des sta- Hues. Mohammed le Conquérant avait jadis abattu . les tètes de ces triples serpents d'airain. Suleiman ou plutôt Ibrahim , en plaçant là des Lidoles, commit un sacrilège aux yeux des mosidims; le poète Sighani, qui se permit quelques tvers satyriques à ce sujet, fut condamné à parcourir la ville monté sur un âne; puis il fut , étranglé.
Tandis que Suleiman désolait la Hongrie, ( l'hydre de la révolle avait relevé sa tète en Asie. ; Le jour même où le sultan reprenait le chemin ide son empire, des courriers apportèrent la nouvelle d'une insurrection redoutable et croisi santé parmi les Turkmans d'itschil i^Cilicie), et aussitôt le beglerbeg d'Anatoli partit pour son gouvernement. La cause du soulèvemeut était le cadastre ordonné par le sundschakbeg de la contrée Mustapha, fils de l'ancien grand vesir Hersek-Ahmed, opération qu'exécutaient rigoureusement le greffier Mohammed et le juge Muszliheddin. Un vieux turc, nommé Suklunkodscha, s'était plaint que son champ était surchargé par la taxe de 200 aspres ; au lieu de faire droit à sa réclamation, on lui fit couper la barbe (2). Le vieillard se sentit profondément blessé par cet outrage; avec son fils Suklun- Schah - Weli et un autre musulman appelé Sulnun-Oghli , il se mit à la tète de plusieurs tribus turkmaues (3) ; les mécontents surprirent le greffier, le juge, ainsi que le sandschakbeg, et les mirent à mort. Le beglerbeg de karamanie Churrem-Pascha , fils d'Iskender-Pascha , marcha plein d'une dédaigneuse confiance à la rencontre des rebelles; il subit une grande perte au défilé de kurschunli dans le voisinage de Kaiszarije , fut battu et périt dans l'action. Alors les rebelles marchèrent contre Tokat,
(1) Aali , Ssolaksade. D'après Mouradjea d'Ohsson, les deux grands candélabres massifs de bronze doivent aussi avoir été apportés dans la mosquée d'Aja-Sofia comme des trophées enlevés d'Ofen.
(2) Aali , xive événement du règne de Suleiman , fol. 232, et Peischewi, roi. 44.
(3) Ferdi, fol. 132. I
traversant la plaine d'Ortokobad et de Kasabad (1). Le beglerbeg de Rum Huscin-Pascha, ralliant à lui les troupes de Sulkadr et le beg de Meraasch et de Malatia, prit position à Siwas , et détacha en reconnaissance le beg de Malatia Jularkaszdi , avec mille hommes ; mais celui-ci fut repoussé avec une perte de quatre cents hommes. Le jeune et audacieux Churrem-Pascha dédaigna le conseil du vieux beg Piri-Beg d'Adana, de la famille Ramasan, qui proposait d'attendre le renfort des beglerbegs de Damas et de Diarbekr, dont l'un était déjà parvenu à Aintab , et l'autre se trouvait à Malatia. Dans l'engagement de Huiklu (2), les rebelles furent d'abord repoussés et perdirent leur chef Sulnun-Oghli [16 septembre] ; mais ils se rallièrent vers minuit, et fondirent, dans les ténèbres, sur leurs adversaires ; le beglerbeg de Rum fut mortellement blessé , et s'enfuit à Siwas où il mourut. 11 fallut toutes les forces du beglerbeg de Diarbekr Chosrew-Pascha , pour frapper un grand coup sur les insurgés (3). Au même temps, l'insurrection avait éclaté à Adanaet à Tarsus; mais sur ces deux points elle fut comprimée par le sage Piri-Beg, gouverneur d'Adana (4).
11 y eut plus de gravité dans la rébellion de Kalender-Oghli l'année suivante, en Karamanie: pour la dompter le grand vesir Ibrahim entra lui-même en campagne. Un descendant du patron desjanitschares,Hadschi-Beg-Tasch nommé Kalender (5), avait réuni sous $es bannières quelques milliers de partisans (6) derwischs, abdales, kalenders et autres; Ibrahim partit donc de Constantinople avec trois mille janitschares et deux mille sipahis , pour aller écraser les rebelles. Les beglerbegs de Rum , d'Anatoli et de Diabekr avaient déjà isolément attaqué les rebelles, leur avaient porté des coups, et avaient eux-mêmes subi des échecs. Le premier,
(1) Aali , Petschewi , Dschelalsade, fol. 112.
(2) Aali , Petschewi , Dschelalsade, fol. 113
(3) Aali , Petschewi , Ferdi, Dschelalsade, Ssolaksade.
(4) Aali, xve événement , fol. 233; Petschewi, fol. 44: Dschelalsade , fol. 114
(5) Aali, xvie événement, fol. 234, et après lui Petschewi, donnent la généalogie de Kalender, et le font desrendre d'HadSchi-Beg-Tasch.
(6) /but.
Jakub-Pascha , fut vaincu dans le défilé d'Aunad; Chosrew-Pascha défit les rebelles dans la vallée de Pasinowa; ceux-ci repoussèrent avec perle le beglerbeg d'Anatoli Behram-Pascha, sur Tokat. Là Behram-Pascha appela lesbeglerbegs de Karamanie et d'Alep , et avec toutes ces forces réunies livra bataille aux rebelles dans les environsdeTokat : mais le sort nelui fut point favorable. Le beglerbeg de Karamanie, les begs d'ALije, d'Amasia, de Biredschik, les deflerdars des fiefs de Karamanie et d'Anatoli restèrent parmi les morts. Ibrahim reçut celte triste nouvelle à Ssaars dans le canton de Sulkadr. Il précipita sa marche jusqu'à Elbistan, et, avant de tenter une bataille contre les insurgés, il prit deux mesures importantes pour assurer ses succès. 11 défendit sous peine de mort que pas un homme de l'armée battue par les rebelles entrât dans son camp, afin de ne pas affaiblir le courage des siens par de tristes rapports des fuyards ; ensuite par des témoignages de faveur et par les distributions de fiefs, il gagna les tribus turkmanes qui s'étaient rattachées à Kalender-Oghli. Aprèsavoir réduit parcelleséparation le nombre des rebelles à quelques centaines de malheureux obstinés, il lui suffit de peu de soldats conduits par les échansons Belal-Mohammed et Deli-Perwane, pour anéantir les partisans de Kalender-Ogli dans les Alpes de Baschsif (1). La tête de ce chef et celle de Welidumdar, de la noble maison de Sulkadr, lurent suspendues aux selles des vainqueurs(2). Ensuite le grand vcsir appela le beglerbeg d'Anatoli et les begs à un divan, pour instruire le procès des lâches qui en fuyant avaient causé précédemment la honte et la défaite de l'armée. S'adressant au beglerbeg: Pourquoi, lui dit-il, plein d'indignation, avez-vous pris la fuite devant un parti de derwischs à demi nus, demisérables sans aveu ? Le beglerbeg garda lesilence. 11 fit la même question aux begs qui , entrant dans de longues disputes , rejetèrent la faute l'un sur l'autre. Déjà le grand vesir faisait signe aux bourreaux d'approcher, lorsque le fils du dernier grand vesir Mohammed-Beg , sandschakbeg d'Itschil, qui s'était tu jusqu'alors, prit brusquement la parole : « Nos aïeux , dit-il,
(1) Petschcwi, fol. 45 ; Aali.
.(2) Petschewi , Aali
en de telles circonstances avaient coutume de mettre leur confiance en Dieu , et de prendre conseil des vieillards, nous n'avons fait ni l'un ni l'autre; l'orgueil et l'aveuglement ont attiré sur nous ces malheurs : il faut châtier ces fautes, voici le glaive et nos têtes!» Cet aveu calma la colère du grand vesir; il prononça le pardon du passé, et revint à Constantinople avec le sage gouverneur d'Adana, Piri-Beg.
Trois mois après le retour du grand vesir, fut agitée une question religieuse,qui occupa exclusivement l'attention du sultan et bientôt de toute la ville. Un légiste en renom , Kabis , avait été traduit devant le divan sous l'accusation d'avoir reconnu la prééminence du prophète Jésus sur le prophète Mohammed. Les deux juges de l'armée, Fenarisade - Mohijeddin- Tschelebi et Karidi-Tschelebi, se sentirent impuissants à combattre par des moyens rationels les arguments produits par Kabis à l'appui de son hérésie, et trouvèrent plus facile et plus expéditif de le condamner à mort. le grand vesir leur défendit de se laisser emporter à la colère, et leur recommanda de triompher de l'hérétique par des raisonnements, au lieu de le frapper d'une condamnation capitale dictée par le ressentiment. Ces dignitaires ne sachant qu'opposer à cette déclaration, les vesirs renvoyèrent du divan accusé et accusateurs. Ce jour là Suleimaa se irouvait derrière la fenêtre recouverte d'un voile qu'il avait fait pratiquera la salle du conseil, afin d'être lorsqu'il le voulait témoin invisible des délibérations(3). Tout-à-coup il parait aiwnilieu des vesirs, et se tournant vers Ibrahim : Pourquoi, s'écria-t-il furieux , pourquoi 1 hérétique qui a osé soutenir j que Jésus était plus grand que votre prophète, ! a-t-il été renvoyé impuni? Les juges de l'ar- | niée, répondit Ibrahim, au lieu de l'abattre ! avec des raisons l'ont condamné avec colère , S c'est pourquoi nous n'avons pas poursuivi les ! effets de l'accusation. La science de la loi, reprit Suleiman , ne réside pas seulement dans les I juges de l'armée; demain l'affaire doit être dé- \ cidée par le juge de Constantinople et le mufti, I en attendant, que l'accusé soit tenu en état d'ar-
(1)Aali, xvue événement, fol. 235; Petschewi, fol. 45; Dscbelalsade , fol. 120; Mouradjea d'Ohsson , 1. 1 , p. 154.