LIVRE IV
Turcs se rencontrèrent à peu de dislance de ce lieu, dans la plaine de Panagia. La supériorité numérique des Turcs en imposa aux impériaux, et les deux armées se tinrent toute une journée en présence sans agir, se contentant d'échanger des injures. Après le coucher du soleil, les Turcs se retirèrent, et se rembarquèrent sans avoir été inquiétés par les Grecs (1).
Durant toute Tannée dans laquelle mourut le vieux Andronicus , l'empire de Byzance n'eut a soutemir aucune hostilité en Occident ni en Orient ; en 1336 , l'empereur renouvela les négociations avec Ssaru-Chan et Aidin, afin d'obtenir des bâtiments et des vivres pour suivre le siège de Milylène et de Phocée, contre les Génois (2). On traita d'abord avec le prince de Lydie, qui dut fournir des troupes et des vaisseaux; et, de son côté, l'empereur promit de délivrer Suleiman et vingt- quatre fils des principaux Turcs , que les Génois retenaient prisonniers à Phocée. Dans le camp établi devant les murs de cette ville , se rendirent les fils d'Aidin , Chisr , Umur et Suleiman (3), offrant la paix et des secours , et ils s'en revinrent chargés de présents. Ssaru-Chan parut en personne avec vingt-quatre vaisseaux; Aidin envoya son fils Umur avec trente bâtiments. Ganlacuzène, le grand domestique , qui , après le débarquement près de Kumuldschina, s'était trouvé opposé à Umur-Beg , et qui, depuis, avait entretenu avec lui des relations d'amitié dans le camp de Phocée, l'invita à une entrevue à Clazomène, patrie d'Anaxagoras, non loin du bourg actuel deWurla(4), le traita pendant quatre jours avec l'amitié la plus digne, le détermina à une assistance des plus actives contre les Génois, à laisser en paix les habitants de Philadelphie (Alaschehr) , alliés des Byzantins, et jeta ainsi les fondements de cette amitié intime, presque romanesque, qui duradix années , jusqu'à la mort d'Umur-Beg. Comme les escadres génoises s'étaient dispersées, la flotte de Ssaru-Chan fut congédiée avec
(1) Cantacuzène, I. n,c. 28, 1. 1, p. 288.
(2) Ibid., en, t. i,p. 292.
, (3) Ibid., 1. il , c. 29 , t. i , p. 293.
(4) Ibid , I. h , c. 30 , t. i , p. 294 ; Maunert , m , 3 , p. 330.
de riches présents (1). L'alliance de l'empereur de B\ zance avec les princes de Lydie etd'lonie, voisins et rivaux d'Lrchan, poussait nécessairement le sultan à se faire l'ami des Génois ,l' , qui alors étaient en hostilité déclarée avec les Grecs, à Galata et à Phocée.
La paix faite avec Urchan semblait subsister encore, assurée même par son expédition de Karasi; et tout à coup arriva deTriglia l'avis que le sultan, avec treute-six vaisseaux, allait débarquer, la nuit même ou la suivante, près de Constant inople [1337] ; que son équipement n'annonçait pas une expédition de piraterie passagère , mais bien l'intention de pousser plus loin ses ravages (3) , et d'occuper les deux places d'Athyras et d'Epibatos (4), espèces de faubourgs de la capitale. L'empereur envoya le grand domestique Cantacuzène , avec vingt nobles et quarante soldats, vers Ennakosia, lieu présumé du débarquement; et lui-même équipa tout ce qui restait alors de toute la flotte dans le port, en état de recevoir un armement, c'est-à-dire deux galères (5). La lueur des incendies, les gémissements des femmes et des enfants entraînés, annoncèrent le débarquement des barbares près de lihegium (aujourd'hui Bujukdschekmedsche) : Cantacuzène y court; en même temps , l'empereur, arrivé au point du jour avec ses deux galères, s'élance sur le cheval du grand domestique , et l'ennemi est vaillamment attaqué (6). Dans le combat, qui se prolongea jusqu'à midi, périrent environ mille Turcs ; trois cents furent pris, et, au rapport de Nicephorus Gregoras, pas un Grec n'aurait succombé. Les restes des Turcs s'embarquèrent sur trois vaisseaux seulement , et s'enfuirent à toutes voiles (7); les ga'ères impériales ayant voulu forcer de voiles pour les poursuivre, rompirent leurs drisses, et virent emporter leurs vergues. La nuit suivante, les troupes victorieuses de l'empereur dépouillè-
;i) Cantacuzène. Le nom d'Umur-Beg a été transformé par les Italiens en celui de Moibassan.
(2) Niceph. Gregoras , 1. iv, c. 11 , p. 332.
(3) Cantacuzène , 1. n , c. 34 , 1. 1, p. 307.
(4) Niceph. Gregoras , pass. cité, p. 332 ; Topographie de Constant inople et du Bosphore, I. n, p. 4.
(.5) Cantacuzène, pass. cité, p. 308.
(6) Niceph. Gregoras, 1. m, p. 332.
(7) Canlucuzène , pass. cité , p. 308.
rcnt les cadavres des barbares (1); neuf bâtiments lurcs, qui ne faisaient point partie de l'expédition, mais qui voulurent accourir au secours de leurs frères , arrivèrent au milieu de cette seconde nuit , attaquèrent les deux galères impériales, et furent sur le point de s'en emparer: déjà les Turcs étaient sur le pont de la première ; mais les nouveaux assaillants finirent par être vaincus, et ne s'échappèrent qu'avec un seul vaisseau (2).
En dépit de ces expéditions poussées jusqu'aux portes de la capitale, l'empereur fut assez aveugle pour prendre à son service des Turcs comme troupes auxiliaires, et il engagea deux mille hommes parmi les sujets du souverain d'Éphèse et de Smyrne (3). Au lieu d'être effrayés par celte mesure, les Ottomans se sentirent attirés à de nouvelles entreprises avec des forces plus considérables: huit mille de leurs guerriers franchirent l'Hellesponl [1340] , ravagèrent nuit et jour la Thrace et la Mysie, et , chargés de butin, se décidèrent à grand' peine au retour (4).
De nouvelles négociations étaient devenues nécessaires : on s'empressa d'autant plus de renouveler la paix avec Urchan, que Ssaru-Chan, rompant ses traités, menaçait les côtes de la Grèce avec une flotte commandée par Jachschi, qui se mit bientôt à exercer des ravages [1341] (5). Deux fois le grand domestique Cantacuzène battit les troupes débarquées dans la Chersouèse, en sorte que Jachschi sollicita le renouvellement de la paix, et l'obtint facilement (6). Cantacuzène, devenu maintenant, grâce à ses intrigues, maître du pouvoir suprême et collègue de Jean Paléologue [134*2], voulut maintenir sa part de domination par la révolte au dedans, et l'appuyer au dehors sur l'assistance des barbares. Umur-Beg, prince d'Aidin, avec lequel il s'était lié d'une amitié toute particulière , vint à son secours avec une flotte de trois cent quatre - vingts bâtiments montés par vingt - huit mille guerriers, et parut à l'embouchure de l'Hè-
(1) Cantacuzène, pass. cité, p. 309.
(2) Jbid.
(3) Niceph. Gregoras , 1. xi , c. 6 , t. u, p. 335.
(4) /iù/.,cap.7,p. 338.
(5) Caniai uzène , 1. u, c. 9 , t. m , p. 379.
(6) /Wtf., p. 381.
bre (1). Cantacuzène, vivement pressé par son adversaire, le grand amiral Apokaukos, s'était réfugié auprès de son autre allié, le roi de Servie , laissant à Didymotichon la nouvelle impératrice Irène. La princesse envoya au devant de l'ami de son époux les nobles de la cour, et cent chevaux qu'elle put rassembler. Quelque faible que fût ce cortège, Umur-Beg se montra reconnaissant d'une telle marque de distinction; il donna les chevaux aux p'us anciens guerriers de son armée , et lui-même , avec deux mille de ses soldats d'élite, se rendit à pied à Didymotichon. Là il distribua le butin de ses troupes parmi les habitants de la ville; y laissa neuf mille hommes de l'armée, ainsi que cinq cents de ses guerriers choisis pour la proléger; puis, à la tète d'une force de vingtmille (2), il se mit en route pour joindre Cantacuzène dans la Servie. Les habitants de Phera? arrêtèrent sa marche, en lui remettant des lettres supposées au nom de Cantacuzène (3); il revint à Bera. le long de la mer, où ses vaisseaux étaient à l'ancre, à l'embouchure de l' Hèbre. Trois cents matelots et presque tous les prisonniers périrent de froid dans une nuit. Umur-Beg écrivit à l'impératrice pour s'excuser de ce que la rigueur du froid ne lui permettait pas d'aller en personne prendre congé d'elle (4); et il partit, promettant de re- • venir l'année suivante.
En effet, au printemps de 1343, trois cents vaisseaux d'Umur-Beg voguaient sur la mer' Ionienne; mais une tempête, qui les jeta vçrs l'Eubée , diminua la flotte d'un tiers , et deux cents bâtiments seulement abordèrent à Klopa (5), dans le voisinage de Thessalonique, et ,, sous les murs de cette ville, Cantacuzène se' réuuit à Umur-Beg. Après un conseil où fut agitée la question de savoir si l'on attaquerait la place de vive force, ou si on la réduirait par la famine, Cantacuzène se décida pour le dernier parti, par respect pour le saint martyr Démétrius (6), dont les reliques opéraient des miracles dans cette ville. Au bout d un mois, Uumr-
(1) Cantacuzène, I. m , c. 56 , t. u , p. 540.
(2) Ibid., 1. m, c. 53 , t. u , p. 541.
(3) Ibid., p. 542.
(4) Jbid., p. 543.
(5) Ibid., I. m , c. 65 , t. h , p. 567.
(6) Niceph. Gregoras , 1. xm , c, 10 , S 8 . t. n, p. 422