LIVRE IV
Beg renvoya sa flotte, conservant seulement jeux mille hommes de son armée, avec lesquels, quittant Thessalonique, il se mit en marche linsi que Cantacuzène, et, le septième jour, ils îtteignirent le passage de Christopolis, arrivè- •ent devant la muraille même qui en ferme l'en- :rée (1). Perithoreum fut vainement assiégé, et es princes revinrent à Didymothicon où Umur- 3eg, reçu au milieu des fêtes les plus brillantes, :élébra, en vrai chevalier, les vertus d Irène (2). Cependant l'impéralrice-mère, Anne de Savoie, :t son soutien, le grand amiral Apakaupos, négociaient avec le roi des Bulgares , et même ivec Umur-Beg qu'ils voulaient décider à regagner l'Asie (3). Le galant Turc sut en imposer à ion hôte , et , sans que celui-ci coMÇÛt le moin- Ire soupçon, conduisit si adroitement la négo- :iation entamée avec la cour de Byzance que jantacuzène se laissa persuader, ou, du moins, eignil de croire que les six mille pièces d'or •eçues par Umur-Beg du parti contraire, serviraient seulement à procurer de nouvelles forces Dour la continuation de la guerre (4). Le Turc l'embarqua, promenant de reparaître bientôt ivec de puissants secours ; mais ce qui le déternina au départ autant que l'or byzauiin, ce fut le langer d'avoir des hostilités à repousser dans on propre pays , car la flotte latine, composée les galères des Vénitiens, du pape et du roi de Chypre, menaçait Smyrne, sa capitale f 1314^5). & château tomba au pouvoir des chrétiens ocidentaux , alors réunis pour la première fois ontre les Turcs (6) ; l'arsenal et la flotte d Unur-Beg furent incendiés, et des galères, par surs croisières continues, empêchèrent la reonstruction de nouveaux bâtiments, ainsi que e.retour d'Umur-Beg par mer.
N'ayant plus d'autre moyen que de franchir Hellespont, Umur-Beg dut négocier avec son 'oisin Ssaru-Chan, qui lui accorda le passage à ravers ses États moyennant la cession d'un
(1) Niceph. Gregoras , 1. xm , cap. 10, S 10, t. n , i. 422.
(2) fbid.,\. xiv, c. 1 , SI, t. n, p. 439,etCantacuène , I. in , c. 66 , t. n , p. 575.
(3) Cantacuzène , 1. in,c. 70, t. u , p. 591 , etNicepli. Jregoras , 1. xiv , c. 1 , S 5 , t. n , p. 435.
(4) Nicepb. Giegoras, c. 5,§ I ,p. 443.
(5) Cantacuzène , I . m , c. 68 , t. n , p. 584 ; Laugier.
(6) IbiiL , pass. cité.
territoire disputé, et la promesse d'un appui pour Sulciman (1), qui déjà avait fait une visite à Cantacuzène, à Aigos-Polaroos , lui offrant des présents en armes et en chevaux, et avait trouvé un accueil amical et distingué (2). Ainsi, Umur-Beg, accompagné du fils de Ssaru-Chan, marchant à la tète de vingt mille cavaliers, suivit la côte d'Asie jusqu'à l'Hellespont , passa en Europe et se trouva, pour la troisième fois , à Didymotichon comme allié de Cantacuzène. U l'assista aussitôt contre le Bulgare Momitzilas , qui , maître de Xanthia et des villes et de la contrée de Mérope, jusqu'aux frontières de la Morée, était alors le plus redoutable ennemi de l'empire (3). Umur-Beg battit les Bulgares devant Perithoreum, Xanthia tomba, et Momit/ilas , avec ses trésors, se retira sans empêchement en Bulgarie (4). Dans un conseil de guerre tenu pour savoir si l'on ferait lever le siège de Pliera?, pressé par le kral des Serviens , ou bien si l'on marcherait sur Constantinople, Cantacuzène se décida pour le premier parti ; mais les Turcs firent prévaloir l'opinion contraire. On se mit aussitôt en marche pour la capitale; déjà l'on était arrivé à Apamea (5), lorsque le prince Suleiman, fils de Ssaru-Chan, mourut de la fièvre, dans un palais situé entre les deux points appelés aujourd'hui kutschuktshekmedsche et Balikli (6). Afin de prévenir tout soupçon d'empoisonnement dans l'esprit du père , Umur-Beg résolut de retourner en Asie, et d ramena ses troupes, quoiqu'il eût arrêté, dès le commincement, de ne point se séparer de sou ami avant l'achèvement de la guerre de Servie (7). L'impératrice, mère de Jean Paléologue, suivant le funeste exemple de Cantaeuzène, chercha maintenant aussi des secours auprès des Turcs, et elle en obtint de Ssaru-Chan; mais l'aclive intervention d'Umur-Beg pour Cantacuzène neutralisa l'effet de ces mesures. Suivant un usage alors en vigueur parmi les princes turcs de la côte d'Asie, dans les expéditions où Ion courait
(1) Canlacuzène, 1. m , c. 86 , t. n , p. 649.
(2) Ibid., c. 76, p. 617.
(3) lbid., p. 650.
(4) lbid. , p. 652.
(5) Constaiitinopie et le Bosphore , I. n , p.
(6) /bid.,c. 89, p. 661.
(7) lbid., p. 662.
après les aventures cl le pillage, chacun d'eux permettait volontiers qu'a ses troupes se joignissent aussi des étrangers pour partager les périls el le butin (1). Ainsi, se réunirent aux soldats de Ssaru-Chan, partis pour aller soutenir l'impératrice, deux mille fidèles guerriers d'Umnr-Beg, qui, chargés secrètement par leur prince de détacher leurs compagnons de l'impératrice et de les disposer en faveur de Canlacuzène, s'acquittèrent avec succès de leur mission (2).
Mais alors, Cantacuzène se flatta de trouver un nouvel allié turc plus puissant qu'Umur-Brg et Ssaru-Chan; car Urchan sollicitait la main de sa fille (3). L'empereur combla les ambassadeurs porteurs de cette demande de protestations d'amitié et de présents, mais sans leur donner une réponse positive. Il consulta Umur-Beg,et reçut une nouvelle preuve de son amitié dans cette circonstance importante: car le prince d'Aidiu lui conseilla de ne pas rejeter une telle proposition, attendu que, s'il ne trouvait pas dans Urchau un ami dévoué, du moins il serait assuré d'un puissant appui. L'avis était d'autant moins à repousser , qu'à ce momeut même , l'impératrice Anne recherchait l'assistance d^Urchan (4), et vraisemblablement aussi l'honneur de son alliance par mariage. Cantacuzène engagea donc sa fille au prince des Ottomans, qui envoya trente vaisseaux, une nombreuse cavalerie et les principaux personnages de sa cour pour lui amener sa fiancée impériale (5). I .'empereur, avec son armée, suivi de ses grands dignitaires, et entouré de sa famille, s'avança jusqu'à Selymbria. Dans la plaine en avant de celte ville fut disposée une estrade tendue de draperies, sur laquelle, suivant un antique cérémonial de la cour de Byzance , lorsque des princesses épousaient des étrangers, la fiancée, avant son départ, devait être donnée en spectacle au peuple. A côté était dressée la tente où se tenait l'impératrice avec ses trois filles. Le soir fixé pour la remise de la fiancée , l'impératrice demeura dans son pavillon avec ses deux autres filles ; l'empereur était à cheval ;
(1) Constant, et le Bosphore, 1. ni, c. 96, t. n,p 685.
,2) ma., p. es;.
(3) Jbkl.,c. 95, t. h, p. 681.
(4) Ibicl., 1. u.c. 95, p. 681.
(5) Le même , I. ni , c. 95 , t. n , p. 684.
tout le monde se tenait autour dans l'attente. A un signal donné, tombèrent en même temps, de tous côtés , les rideaux de soie brodés d'or qui enveloppaient l'estrade, et la fiancée parut au milieu d'eunuques à genoux, portant des torches allumées. Aussitôt retentirent les trompettes, les fifres et les autres instruments; puis des chœurs harmonieux chantèrent des verJ composés en l'honneur de la jeune épouse. Du-, rant plusieurs jours, furent donnés de somp-i tueux festins auxquels assistaient soldats et dignitaires , Turcs cl Grecs confondus ensem-j ble(l), et la princesse grecque, au milieu de$i chants d'allégresse, fut conduite au lit d'un barbare sexagénaire, qui , à l'âge de douze ans, avait reçu pour première épouse la belle Nilufer , enlevée par son père Osman. Entre ces deux mariages, il y avait un demi-siècle déf conquêtes. Et maintenant, au lieu d'une simple châtelaine ravie par la force , Urchan recevait la fille des Césars, qui lui était livrée librement au milieu des pompes les plus solennelles.
L'année suivante, Urchan, avec toute sa famille et sa cour, vint visiter son beau-père à Skutari [1348], et plusieurs jours s'écoulèrent au milieu des plaisirs de la chasse, et des joies des festins. L'empereur, avec son gendre, étaifl assis à une table ; les quatre fils d'Urchan, nés de femmes précédentes, siégeaient à une autre à coté; et autour les principaux Turcs et Grecs étaient placés sur des tapis étendus à terre. Ur4 chan resta dans le camp et près de la flotte; l'empereur se rendit à Constantinople avec sa fille Théodora et les quatre beaux-fils de la princesse; ils y passèrent trois jours avec l'im-J pérat rice-mère et les autresfillesde Cantacuzène! puis la famille d'Urchan , chargée de présents^ revint en Bithynie (-2). Les liens de la nouvelle! amitié et de l'alliance de famille ne furent pas assez Forts pour réprimer l'ancienne passion de pillage des Ottomans. Bientôt après la visitrç d'Urchan, une troupe de guerriers choisis franchit l'Hellespont, et dévasta les villesde Thrace; comme les places situées sur le rivage avaient été déjà désolées par les excursions précéden-
(1) Urchan , né en 687 [1288] , épousa la fiancée dtf seigneur de Biledschik en 6y9 [1299], et la fille de l'empereur en 1346.
(2) Cantacuzène , I. iv . c. 4 , t. in , p. 717.
tes, qu'elles n'offraient plus ni biens ni population, les Ottomans se partagèrent en deux divisions : l'infanterie, forte de quatorze cents hommes, se tourna vers l'orient, et battit tout le pays de Biza, tandis que douze cents cavaliers, laissant sur leur droite le Rhodope et les villes situées autour de Didymotichon, pénétraient dans la presqu'île de Chalkidike. Là, ils rencontrèrent le gouverneur Mathias, fils de Cantacuzène , et après un combat acharné dans lequel les archers turcs lancèrent des flèches en fuyant à la manière des Parthes, les barbares furent exterminés, et il n'en resta pas un seul pour porter en Asie la nouvelle de leur défaite (1). Cantacuzène arrivait de Midia (l'ancienne Salmydessos), sur le fùtO du pont, où il avait ramené à l'obéissance un commandant rebelle, et se dirigeait vers Andrinople, lorsqu'il apprit cette irruption des Turcs et l'approche des quatorze cents fantassins; il les trouva campés au pied du mont Lippicos. Le terrain embarrassé, coupé de fossés, et la supériorité de leur nombre , l'empêchèrent de les attaquer à l'instant; mais il les suivit dans la nuit en dérobant sa marche , et dès le lendemain matin le combat commença près de la ville de Mesena. Kara-Mohammed, l'un des chefs ottomans, tomba dans l'action; l'autre, Kara-Osmau (2) , occupa une colline avec ses gens et s'y défendit vaillamment. L'empereur les somma de se rendre : d'abord ils s'y refusèrent , puis ils finirent par descendre , et, se prosternant, ils lui baisèrent les pieds. Tandis qu'il leur représentait combien leur conduite était indigne de peuples alliés et amis, l'emportement et la perfidie de son gendre et de quelques jeunes nobles l'exposèrent au plus grand I danger, lis se précipitèrent sur les Turcs alors \ placés autour de l'empereur , et en massacrèrent i plusieurs à la fois. Les vaincus auraient pu fa- , cilement immoler l'empereur, qu'ils entouraient I le sabre nu à la main, mais la fidélité de ces prisonniers protégea le souverain, aux risques L même de leur vie. Ils ne bougèrent pas, persua- { dés que cette violation de la parole donnée [ était contraire à la volonté de l'empereur. Ce-