‹ Histoire de l'Empire ottoman (volume 2)Chapitre 33 sur 288 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

pour aller le surprendre. Aussitôt Suleiman fit couper des peaux de bœuf en lanières; on lia des arbres ensemble pour former deux radeaux, et, la nuit suivante, il monta avec cinquanteneuf de ses plus vaillants compagnons sur ces grossières embarcations. A côté de lui étaientles filsdes vieuxhcros Kara-Hasan , Kara-Ali,Akdsche-Kodscha, et Balabandschik; l'autre radeau portait les quatre soutiens de son gouvernement, Hadschi-llbeki, Adsche-Beg, Ghasi-Fasil, et Ewrenos-Beg. Ils surprirent le château d'autant plus facilement , que les habitants, à cause de la moisson, étaient dispersés dans la campagne, et qu'un tas de fumier amassé contre le mur ménageait l'escalade. Suleiman fit transporter bien vite trois cents nouveaux guerriers avec les bâtiments trouvés dans le port de Tzympe,et, dans l'espace de trois jours, ilycut une garnison de trois mille hommes [ 1356] (1). Pendant que Tzympe tombait entre les mains des Turcs, Cantacuzène implorait l'assistance des Ottomans contre Paléologue. Urchan , cédant à ses prières, lui envoya son propre fils Suleiman, le conquérant de Tzympe; et cette fois le secours fui plus funeste à l'allié qu'il n'avait été profitable contre l'ennemi. Dix mille cavaliers turcs débarquèrent à l'embouchure de l'Hèbre (la Marizza) , près d'Hainos, battirent les troupes auxiliaires que Paléologue avait tirées de la Mœsie et des Triiialliens, ravagèrent la Bulgarie et revinrent en Asie chargés de butin (3). Cantacuzène, plus à l'aise de ce côté, négocia auprès de Suleiman la restitution du château de Tzympe , et tomba d'accord avec lui sur ce point, moyennant 10,000 ducats (4). Déjà l'empereur avait expédié l'or, et Suleiman avait donné ses ordres à un commissaire chargé de

(1) Seadèddin , fol. 32, et dans la traduction de Bratul ii,. 58-63 ; Neschri , fol.56;Aali, fol. 18; Lui fi, fol. 10; Ssolaksade, fol. 7; Idris, fol. 1 18 ; Dschihannuma , P- 682 ; dans I* manuscrit de la bibliothèque impériale et royale , u° 139 , fol. 18, et n° 480, fol. 9 ; le Kausatul- Ebi\T, le petit Nischandschi ei Hadschi-Chalfa, daus les Tables chronologiques , s'accordent tous pour l'année 758 [1356] , c'est-à-dire pour mettre deux ans plus lard la conquête de Tzympe, rapportée par Cantacuzène; cet historien mérite fort peu de croyance pour la chronologie , car il est démontré qu'il a donné une date fausse à son propre couronnement.

(2) Cantacuzène , I. iv, c. 34, t. m , p 843

(3) Jbid.

(4) Jbid. , c. 38 , t. m , p. 8fi0,

faire la remise de la place, lorsqu'un tremblement de terre en Europe dévasta presque loutes les villes des côtes de la Thrace. Les maisons en s'écroulant, écrasèrent les habitants, les murs de la ville s'ébranlèrent, et leurs défenseurs s'enfuirent pour ne pas être ensevelis sous tant de ruines. Les malheureux citoyens échappés à ces désastres au milieu de cette nuit de terreur entraînèrent leurs femmes et leurs enfants, espérant trouver un refuge daus les autres villes qui n'avaient pasétéfrappées par le fléau , et dont les murailles pouvaient encore offrir de la résistance aux Turcs répandus tout autour. D'effroyables torrents de pluie, puis d'épais tourbillons de neige et un froid glacial détruisirent les femmes et les enfants ; les hommes échappés à la fureur des éléments tombèrent dans les mains des barbares, dont le tremblement de terre, comme un puissant auxiliaire, paraissait favoriser les projets de pillage et de conquête (1).

Ils pénétrèrent dans les villes ouvertes, et abandonnées, et ainsi la clef de l'Hellespont (2), l'entrepôt des deux mers, du commerce des Latins et des Grecs, Gallipoli tomba au pouvoir desOttomans [1357]. Adsche-BegetGhasi-Fasil, que Suleiman avait laissés pour investir la ville, se mirent eu possession de Gallipoli , où leurs tomb: aux sont encore visités aujourd'hui comme renfermant les restes des deux premiers champions de la foi déposés sur le sol européen; ensuite ils ravagèrent la campagne appelée encore aujourd'hui de leur nom Adsche-Owa (3). Tandis que Suleiman se tenait dans la capitale de son gouvernement à Bigha, Adsche-Beg et Ghasi-Fasil surent profiter du tremblement de terre, et pénétrèrent dans les villes abandonnées par les brèches qu'il leur ouvrait dans les murailles. A ces nouvelles, Suleiman, loin de songermaintenanta la restitution dcTzympe(4), conduisit en Europe des colonies entières dp Turcs et d'Arabes (6), qu'il établit autour de Gallipoli, releva les murs tombés, et se fortifia dans la possession des places où ses gens s'é-

(I) Cantacuzène , I. iv , c. 38

Ç2) Seadèddin Bratutti, p.63.

(3) Seadèddin Bratutti , p.

Aali.

(4) Cantacuzène, I. îv, c. 38, t. m 5; Ibid., et dans Neschri, p. 58.

63; Idris, Neschri p. 8(31.

laiont introduits. Les principales étaient le château de konur, dont le commandant, appelé Kalakonia par les écrivains turcs , fut pendu devant la porte par ordre de Suleiman (1): Bulair, Malgara, célèbre par son miel (2); Ipszala (l'ancienne Kypsele)(3), à trois petites joui nées de Gallipoli et à la même distance de Malgara, sur la Marizza; enfin, Rodosto où régnait dans l'antiquité le prince thrace Rhésus, où , dans les temps plus modernes, le Hongrois Rakoczy se reposa de toutes les agitations de sa vi' avec les restes de son parti (4). Dans une seule année, les Turcs se saisirent de tous ces points, et poussèrent leurs courses jusqu'à Hireboli (Charitipolis), et Tschorli (Tzuruluin) (5).

Cantacuzène se plaignit de la violation des traités; Urchan excusa la conduite de son fils en disant que ce n'était pas la force des armes , mais le tremblement de terre qui avait livré ces villes à Suleiman, et il ne voulut point entendre parler de restitution. Cantacuzène répondit qu'il ne s'agissait pas d'examiner si l'on était entré dans les villes par les portes ou par les ouvertures des murailles ; mais si elles étaient possédées légitimement ou non. Urchan demanda le temps d'y songer, puis il promit de déterminer son fils à la restitution moyennant des indemnités ; Cantacuzène s'engagea à payer 40,000 ducats. Le sultan invita son gendre à une entrevue sur le golfe de Nicomédie , où Suleiman devait paraître aussi pour confirmer la restitution. Cantacuzène vint à Nicomédie sur une galère; mais Urchan, prétextant une maladie, ne s'y rendit pas, et l'empereur regagna Constantinople sans avoir rien obtenu (6). Le sultan , qui voyait la puissance de l'empire byzantin partagée entre Cantacuzène et son pupille , se tournait tantôt vers son gendre, tantôt vers Paléologue, selon les impulsions de son propre intérêt ; il semblait parfois plus disposé en faveur du jeune

(1) Ssolaksade, fol. 7.

(2) Seadeddin Bralulli, p. 66.

(3) Dans Tile-Live, 1. «H, c. 16.

(4) Les iDScriptions des tombeaux de Rakoczy, de Sebrik, d'Esteiazy, dans l'appendice au Voyage à Brusa , p. 198-200.

(5) Seadeddin, Meschri , Aali , Ssolaksade , manuscrit de la bibliothèque impériale et royale , n° 488 , fol. 11 ; loris, fol. J24.

(6) Cantacuzène , I.iv , c. 38 , t. m , p. 863.

empereur, parce qu'il était ami des Génois , et que par lui il espérait délivrer son fils Chalil de sa prison de Pbocée. Paléologue, incapable de contraindre par la force le gouverneur de Phocée à la mise en liberté du prince ottoman, racheta ce captif moyennant une rançon de 100,000 pièces d'or et la concession du litre de panhypersebastos (honoré par-dessus tous) au gouverneur (1); Urchan reçut son fils avec des transports de joie, et, néanmoins, il envoya en même temps au fils de Cantacuzène, Mathias, à Abydos , ses troupes auxiliaires pour la guerre contre les Bulgares (2).

Nous cessons maintenant de compter les divers passages des Turcs. Depuis qu'ils ont posé fermement le pied de ce côté de l'Hellespont , chaque année l'Asie vomit de nouvelles hordes sur l'Europe , jusqu'à ce que ces peuples aient étendu leur empire depuis les rives de la Proponlide jusqu'à Pister; et, lorsque des limites eurent été posées à leurs conquêtes en Occident, chaque printemps les amenait comme des nuées d'oiseaux de proie qui s'abattaient sur l'Europe , et chaque automne les reportait en Asie. Dans la suite , nous n'aurons plus à parler que de la translation du souverain de la résidence d'Asie dans celle d'Europe , que des expéditions des sultans d'Europe en Asie. Aux historiens futurs il est réservé de présenter, avec le rejet des Ottomans d'Europe en Asie, le retranchement d'une partie étrangère au corps européen, à son développement organique; pour nous , notre tâche est de poursuivre l'influence progressive de l'Asie sur l'Europe par l'action violente et guerrière des Turcs.

La conquête de Gallipoli, qui ouvrait à l'empire ottoman une large entrée en Europe , fut notifiée par Urchan à ses voisins et rivaux en puissance, les princes asiatiques; les lettres destinées à la proclamation extérieure et officielle des triomphes et des conquêtes, restèrent ensuite comme des articles essentiels et permanents de la chancellerie ottomane, et leur rédaction, toujours plus emphatique, a formé, avec le progrès de cinq cents ans, le style de la diplomatie turque.

Le soin de protéger les nouvelles conquêtes

(1 ) Cantacuzène, c. 44 , t. m , p. 887.

Page 1