‹ Histoire de l'Empire ottoman (volume 2)Chapitre 39 sur 288 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

c'est l'accord parfait des historiens turcs et de la légende stj Tienne sur le nombre des soldats de Louis, qui, des deux côtés, est porté à vingt mille, avec cette différence seulement que, dans la tradition, ce nombre est inférieur ;i celui de l'armée turque, tandis que l'histoire le présente comme supérieur du double. Hadsehi-llbeki recueillit une récompense cruelle de son triomphe : Lalaschahin, jaloux de se voir dérober l'honneur de la victoire, le fit empoisonner (1).

Tandis que le roi Louis élevait l'église de Mariazell , en reconnaissance de son salut , Murad, par un autre motif que la gratitude pour la victoire de la Marizza et la conquête de Bigha, accomplie presque en même temps en Asie (2) , bâtissait des mosquées, des cloîtres , des écoles et des bains ; à Biledschik une mosquée, à Jenitschehr un cloître pour le pieux derwisch Poslinpusch ; couvert d'une peau), ascétique dont le tombeau est encore aujourd'hui visité par les pèlerins; à Brusa, une petite mosquée, dans la vallée céleste, et une plus grande, en face du palais de la résidence , à l'ouest, dans le quartier des bains ; enfin il termina le dôme de l'ancien bain (3), dont les eaux salutaires jouissaient, dans les temps les plus reculés, d'un grand renom , à cause du mythe d'Hercule et du bel II} las (4). Leur vertu surpasse celle des bains voisins d'Eskischehr (5) , de Jalowa (Helenopolis) (6) , et des sources de Tawst handschil (Philokrè- | ne) (7). L'architecte du dôme et de la mosquée était un Grec ou Franc enlevé dans une expédition de la flotte ottomane (8), qui, pour adoucir les rigueurs de l'esclavage, appliqua son talent à ces constructions. La forme particulière el entièrement nouvelle de la mosquée

(1) Seadeddin dans Bratutli, p. 94; Idris , fol. 147; Ssolaksade, fol. 12; Rausalul-Ebrar en 766; le manuscrit 139 de la bibliothèque impériale et royale , fol. 25.

(2) Seadeddin dans Bratutli , p. 95; Hadschi-Chalfa , Tables chronologiques.

(3; Voyage à Brusa , p. 25.

(4) Contiuuator incertus Theopbanis , p. 290 , à la fin du régne de Constantin.

(5) Lessing, Traité sur les bains de Paulus Silenliarius.

(6) Voyage à Brusa , p. 150.

(7) /to/.,p. 160.

(8) Seadeddin dans Bratutli , p. 97.

atteste l'originalité de son génie. Il réunit l'église et l'école dans un seul édifice , qui est en même temps un monument de piété et de science. Au rez-de-chaussée est la mosquée , à l'étage supérieur court une galerie sur laquelle aboutissent les logements des étudiants , en sorte que si l'imam récite la prière au pied du maitre-autel , chacun d'eux peut l'apercevoir de la porte de sa cellule, suivre les actes de dévotion, se trouvant en même temps dans le temple et dans sa chambre ( 1 ) , ce qui épargnait un temps précieux à ces pieux travailleurs.

Si les fondations de mosquées témoignent de la piété de Murad, il ne faudrait pas conclure que les établissements d'écoles nombreuses prouvent son goût pour l'étude et ses progrès dans les sciences : son ignorance est attestée par la signature du premier traité de protection accordé aux Ragusains, dans l'année même où furent commencés la mosquée de Brusa et le serai d'Andrinople [1365], et par lequel , moyennant le tribut annuel de cinq cents ducats, il leur accordait protection et liberté de commerce dans les mers du Levant. Murad, n'étant pas en état de former les lettres de son nom, trempa sa main dans l'encre, et l'apposa en tête de l'acte, les trois doigts du milieu réunis, le petit doigt et le pouce écartés ; ce mode d'empreinte fut adopté a l'avenir et consacré jusqu'à nos jours comme lughra ou signature des sultans, et les calligraphes inscrivirent en chiffres le nom qu'il représente. Au milieu de ces marques grossières, imitées encore aujourd'hui par les

' contours de la Tughra, ils placèrent dans le nom du sultan Chan et celui de son père, l'épithète de toujours victorieux. L'écrivain chargé d'apposer ce chiffre aux fermans et

i aux diplômes se trouva, dans la suite, revêtu d'une des premières dignités de l'empire, sous le titre de Nischandschibaschi, ou de secrétaire d'État pour le seing du sultan. Ce qui prouve encore le peu de goût de Murad pour les sciences, c'est que trois savants, ses sujets, que l'histoire littéraire cite avec le plus d'honneur, s'expatrièrent, et ne trouvèrent qu'auprès

fl) Voyage à Brusa , p. 34.

de l'étranger les hommages et les récompenses dus à leur mérite. Le premier était le mathématicien Mahmud, qui fut le maître d'Llug- Beg, prince éclairé, astronome fameux, et qui, sous le nom de kasisade-Runii (le fils du juge de Rum), professa près la grande mosquée de Samarkand. A chacun des quatre angles de ce temple, il y avait une école : toutes les fois que kasisarle donnait ses leçons, les élèves des trois autres cours quittaient leurs places, les professeurs mêmes descendaient de leurs chaires, et lous se pressaient pour entendre sa parole- Le second était le grammairien Molla- Dschemaleddin , d'Akserai , qui fut installé comme professeur à Karaman , dans la medre.se connue sous le nom de Siudschirlu (l'enchaînée), parce qu'il remplissait la condition imposée par le fondateur , de savoir par cœur tout le dictionnaire arabe Ssihhah , ce qui était plus difficile que de réciter leKoran, selon l'épreuve que devaient subir les hafis (conservateurs) ; enfin le troisième de ces émigrés fut le docteur dogmatique, Ahmed - Burhaneddin, juge du prince de kaiszarije, dont le fils, Ebul-Abbas-Burhaneddin, immola d'abord , à Ersendschan, le prince de la ville , puis s'empara du pouvoir, et finit lui-même par tomber, dans un combat, sous les coups dekara- Juluk.

Avant de quitter Brusa pour continuer le cours de ses conquêtes en Europe, Murad célébra la fêle de la circoncision de ses trois fils, Bajesid, Jakubet Saudschi, par de splendides festins et des distributions de présents et de vêlements d'honneur aux scheichs et aux derwischs (1) ; il se rendit ensuite à sa résidence de Dcmitoka, d'où il dirigea le siège et la prise de Tschirmen , à une journée d'Andrinople(2), et la construction du palais qu'il faisait édifier dans cette dernière ville. Sur les rives de la Tundscha s'éleva la nouvelle demeure, au milieu de vastes jardins; parles soins des sultans suivants , principalement de Suleiman le Grand et de Mohammed IV, y furent ajoutés de somptueux bâtiments d'une éléganle architecture. Aussitôt que le serai fut habitable, Murad transporta sa résidence

(1) Scadeddin dans Brattuti, p. 98; ldris, fol. 147.

(2) Hadschi-Chalfa , Riimili , p. 49.

de Demiloka à Andrinoplc, qui demeura la capitale jusqu'à la conquête de Conslaulinople, et resta ensuite la seconde ville de l'empire. Puis il chargea ses généraux, Timurlasch et Lalaschahin, de poursuivre ses conquêtes le long de la Tundscha et de l'Hœmus. Le premier enleva. leuidsehe-kisilagadsch (l)et| Janboli, sur les bords du Heuve; Lalaschahin prit . deux années après, Ihtiman et Samakov, au pied de l'ilœmus. Murad conduisit en personne ses armées à l'Orient , vers la mer, etl s'empara de Karinabad, Aidos , Siseboli, Hireboli, Wisa, kirk-kiliseetBiiiarhiszar(lechàleau des sources) , où l'on trouve trente-huit sources du Tearos.

Après cinq années de campagnes en Europe, Murad revint en Asie [1371], laissant le juge de l'armée, Kara-Chalil-Dschendereli, revêtu de la dignité de vesir, qui n'avait pas été occupée durant dix années. Chalil-Dschcndereli, auteur de l'institution de l'armée permanente! et du recrutement des janitschares par des' enfants chréiens, qui avait accompagné les restes d'Osman à leur dernière demeure, juge de Brusa pendant les trente-cinq années 4« règne d'Urchan, et juge de l'armée depuis la clominatiou de Murad , avait rendu de si grands j services à l'empire et a la foi, par le maintien! des lois et de la discipline militaire, que lai première dignité de l'empire ne pouvait être conférée à un plus digne. Il l'occupa encorel dix-huit années, sous le nouveau nom de| Chaireddin-Pascha , avec sagesse, équité, etl mourut âgé de près de cent ans, se rendant à Jenitschehr , auteur d'une race de vesirs dans ' laquelle la première dignité de l'empire se'; conserva , de père en fils , jusqu'à la prise de Constantinople. Lalaschahin, beglerbcrg d'Europe, résidait à Filibe (Philippopolis) , dont le canton lui fut conféré en fief; de là il étendit ses conquêtes, s'empara des passages de rilœmus, et dans la plaine de Tschamurlu , devant Samakov, il défit complètement le kral de Servie.

Celui-ci avait pour allié et pour voisin le souverain de Bulgarie, que l'on appelait communément Chakan dans les temps plus an-

(t) Seadeddin dans Bratutti , p. 101 ; chi-Chalfa , p. 49.

Rumili d'Hads-

tiens. La haute et la basse Mysie, dont on fit | ensuite la Bulgarie, la Servie , la Bosnie , d'après les peuples qui s'y établirent, ont pour frontières naturelles, vers le nord, le Dataobe et la Save, au sud , la grande chaîne de montagnes courant de l'ouest a l'est jusqu'à la mer | Noire. Cette chaîne, qui porte dans l'antiquité les noms de Soardius, Orbelos , Hœmus, est connue aujourd'hui sous les désignations de Schartagh, Egriszulagh, Balkan. Elle se partage en deux branches, coupées presque à angle droit, dont l'une, au nord, vers le pont de Trajan sur le Danube, sépare la Mysie supérieure de la Mysie inférieure, et l'autre, qui s'arrête vers le sud , à l'embouchure de la Marizza , établit une division entre la Macédoine et la Thrace. Cette barrière naturelle vers le sud avait souvent été forcée par les Servions et les Bulgares, qui , plus d'une fois , avaient mis le siège devant la capitale de l'empire , et ravagé les rives du Bosphore. Les Paléologues, incapables d'opposer les Balkans comme une digue aux flots de Bulgares et de Servions inondant les provinces byzantines , cherchèrent auprès d'eux secours et assistance contre les ennemis extérieurs et intérieurs. Ainsi , dans les batailles livrées sur les rives de la Marizza et du Tainaros, les Ottomans combattirent, non pas directement les Grecs, mais bien les Bulgares et les Serviens. On voit même combien ces derniers peuples avaient étendu leur influence dans le pays par le nouveau nom du Rhodope, qui fut appelé montagne du Despote, d'après le titre du souverain de Servie. Du point où celte montagne se sépare de l'Orbelos, commençaient les limites des États bulgares et serviens, suivant une ligne qu'il serait aujourd'hui fort difficile de déterminer; car, à l'époque ou fut livrée la bataille de Samakov contre les Serviens, on trouve un prince bulgare régnant à Gustendil, qui n'est séparé de Samakov que par une petite chaîne de montagne. La ville avait une assez grande importance par ses bains, ses monuments, l'or etl'argent que l'ontrouvedansle voisinage, pour attirer Murad enEurope,etlesultan!areçuf du Bulgare Constantin en lui donnant l'assurance qu'elle serait exempte de tout tribut (1) ; 1371 1.

(1) Seadeddin dans Bratmti, p. 160; Idris , fol. 156;

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