‹ Histoire de l'Empire ottoman (volume 2)Chapitre 46 sur 288 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

crites! et, en effet, souvent une faible troupe en abat une plus grande(l). »Le beg'erbeg Timurtasch repoussa aussi la proposiùon par des motifs puisés dans l'expérience de la guerre plutôt que dans la religion ; il représenia que les chameaux seraient effrayés par la grosse cavalerie plutôt qu'ils ne jetteraient la terreur dans les troupes opposées , et qu'en reculant , ils rompraient les rangs des Ottomans, au lieu de jeter le désordre dam ceux de l'ennemi (2). Le conseil se sépara à la nuit sans qu'une résolution eût été prise. Murad, découragé de voir que le vent, soufflant du côté de l'ennemi, chassait la poussière au visage des Ottomans, pria toute la nuit pour obtenir l'assistance d'en haut (3) et la faveur de mourir en niar'yr dans la défense de la vraie foi et de l'islam , qui seul peut donner la félicité. A la naissance du jour , les nuages de poussière tombèrent sous une pluie bienfaisante.

Du côlé des alliés, dans le conseil de guerre, la proposition d'at'aquer durant la nuit fut rejetée par Georges Gastriota, qui prétendit que la nuit favoriserait la fu;te de l'ennemi, le déroberait A sa destruction complète. Lorsque le ciel fut éclairci, les deux armées se trouvèrent en présence, prêtes au combat. Celle des infidèles , composée de Serviens , Bulgares , Bosniens , Albanais , Valaques , Polonais et même de Hongrois , d'après le témoignage de l'historien ottoman , était disposée dans cet ordre : Lazare, roi de Servie , commandait le centre , son neveu Wuk - Brankovich l'aile droite, et le roi de Bosnie, Thwarko, l'aile gauche. Les Ottomans étaient ainsi rangés : Murad choisit sa place accoutumée au n ilicu de l'ordre de bataille, le prince Bajesid prit le commandement de la droite , le prince Jakub la conduite de la gauche. Au premier lurent ad;oints Ewrenos-Beg et Kurd, aga des Asabes; au second, le subaschi Aine-Beg et le chef des pionniers Saridsche-Pascha. Haider , maître de l'artillerie, se tint au front avec ses pitres distribuées entre les janitscharcs ; sur les der-

(1) Neschri, fol. 87.

(2) Seadeddin, daas Bratutti, p. 148.

(3) La prière se trouve tout au long dam Bratutti , p. 148 et 149.

rières furent placés les bagages de l'armée (1).

La bataille s'engagea, et déjà l'aile gauche des Ottomans commençait à plier, lorsque Bajesid accourut à son secours, brisant devant lui les tètes des ennemis avec une massue de fer. Le sang coulait a grands flots. Tout à coup, au milieu des morts et des mourants , s'avance un noble servien, Milosch-Kobilovitsch, qui, s'ouvrant violemment un passage à travers les nings des tschauschs et des gardes du corps, s'écrie qu'il veut confier un secret à Murad. Sur un signe du sultan, on le laisse approcher; le Servien s'élance, et, au moment où il se courbait comme pour baiser les pieds de Murad, il lui plonge son poignird dans le ventre. Les gardes du corps se précipitent sur l'assassin; mais Milosch, plein de vigueur et d'agilité, en abat plusieurs; trois fois, par d'incroyables efforts, il échappe à la foule des assaillants, et cherche à gagner le bord du fleuve où il avait laissé son cheval, mais enfin, accablé par le nombre, il est renversé et mis en pièces (2). Cependant , malgré sa blessure mortelle, Murad eut encore assez de force dame pour donner les ordres qui devaient achever la victoire. Lazare fut pris et amené dans la tente de Murad , qui se trouva en état de prononcer sa condamnation, et qui, avant d'expirer , vengea d'avance sa propre mort si prochaine par celle de son ennemi L1389].

Tel est le récit présenté par les historiens ottomans sur l'action de Milosch-Kobilovitsch ; les Grecs et les Serviens ne rapportent pas de même le meurtre du sultan. Si les Turcs ont l'habitude de rabaisser les actions glorieuses des chrétiens, ceux-ci sont trop disposés à grandir leurs héros, à les revêtir des plus brillantes couleurs. Il faut donc opposer les uns aux autres les témoignages contradictoires, et, dans le doute, s'abstenir de prononcer. Voici comme l'action de Kobilovitscn est racontée, non-seulement par les traditions serviennes, mais encore par l'un des Byzantins les plus dignes de foi, Jean Ducas, petit-fils de l'empereur de ce nom : « La veille de la bataille, le roi Lazare était

(1) Neschri, fol. 90; Seadeddin , fol. 75 ; Ssolatsade, fol. 12.

(2) SsolaUade, fol. 12.

à boire avec ses nobles dans des coupes appelées stravizas : « Vide cette coupe à ma santé, dit Lazare à Milosch, quoique tu sois accusé de nous trahir. — Merci, sans les stravizas, répondit Milosch, la journée de demain prouvera ma fidélité.» Le lendemain matin, Milosch se rendit sur un puissant coursier dans le camp ennemi , et demanda comme transfuge à être admis à baiser les pieds du sultan, ce qui lui fut accordé. Alors, il se baissa, et, saisissant le pied de Murad , il le jeta à bas de son siège, en l'attirant en avant, et lui plongea son poignard dans le cœur. Puis il s'enfuit avec une telle rapidité qu'il parvint à atteindre son cheval ; mais, avant qu'il pût s'élancer en selle, il tomba percé de mille coups par les janitschares. Aussitôt, les Turcs engagèrent la bataille en fureur pour venger l'assassinat de leur souverain. Lazare ordonna au chef des Bosniens, Wladko-Bukovich, de tenir tête aux Turcs avec vingt mille hommes. La première charge fut repoussée avec succès; mais, au moment où Wladko allait attaquer à son tour, le bruit se répandit dans l'armée que Tragos-Prowisch, général du despote, avait tourné ses armes contre les chrétiens; ce bruit, qui était faux , fut-il un effet du hasard ou bien un artifice des Turcs ? On ne sut; mais, quoi qu'il en soit, Wladko, effrayé, s'enfuit avec les Bosniens, et Lazare, abandonné des siens , tomba, sans résistance , avec ses nobles entre les mains de l'ennemi. Conduit dans la tente du sultan mourant, il apprit alors seulement comment Milosch-Kobilovitsch, au moment décisif, avait prouvé la foi par lui jurée. «Grand Dieu, s'écria Lazare, en levant les mains vers le ciel, appelle maintenant mon âme à toi, puisque tu m'as accordé la grâce de contempler, avant ma mort, mon ennemi expirant, frappé de la main d'un guerrier fidèle. » A l'instant le souverain de Servie et ses nobles furent exécutés devant le sultan agonisant, qui put encore entrevoir leurs cadavres. Au reste, d'après l'une ou l'autre version, quelle que soit la véritable, Murad ne fut point frappé dans une attaque à découvert , dans un combat d'homme à homme ; le meurtre sur le champ de bataille a quelque chose de moins odieux que le coup porté dans la tente; Milosch, sortant d'un monceau de cadavres , aura bien pu exécuter le projet conçu et médité à l'avance ;

ainsi, la vraisemblance se trouve du côté des historiens ottomans. Quoi qu'il en soit, le nom de Milosch-Kobilovitsch est inscrit dans les annales des Ottomans comme celui d'un meurtrier; et il est répété par les Serviens comme celui du vengeur de la liberté de la patrie. El toutefois, d'après le témoignage irrécusable des écrivains de la Servie, l'action de kobilovitsch fut déterminée par l'ambition et par le désir de se laver du soupçon de trahison. Voici ce qui donna naissance a ce soupçon : Wukaschava et Mara, les deux filles de Lazare, étaient mariées, la première à Milosch, l'autre au rival de ce seigneur, Wuk-Brankovich. Les deux sœurs disputant un jour sur la valeur de leurs époux, Wukaschava appuya ses raisons par un soufflet. Mara se plaignit, en pleurant, à Brankovich, qui appela son beau-frère en duel. Le combat eut lieu avec la permission du roi. Miosch renversa son adversaire à bas de son cheval , et le vaincu , par un vil ressentiment contre son vainqueur, l'accusa d'intelligence avec les Turcs. On a vu comment, la veille de la bataille, le roi , en présence de tous les grands , présenta la coupe d'argent à Milosch (1), et comment celui-ci accomplit la parole qu'il avait donnée. Ainsi, son action héroïque fut provoquée par une querelle de femmes. Au reste, le nom de Milosch-Kobilovitsch est perpétué chez les Serviens et les Ottomans de plus d'une manière (2). Dans l'arsenal du serai , on conserve son armure et l'équipement de son cheval (3); et l'usage, observé encore aujourd'hui, à l'entrée du serai, pour les audiences du sultan, de faire introduire sans armes le personnage présenté par des chambellans qui lui tiennent les bras , ce cérémonial, plein de mesures préventives, se rapporte au meurtre de Murad (4). Sur le champ de bataille de Kossova, on montre trois grandes pierres , placées à la distance de cinquante aunes l'une de l'autre , qui marquent les trois bonds par lesquels Kobilovitsch échappa aux gardes du corps lancés sur lui (5); une chapelle

(1) Engel, Histoire de Servie , p. 333. D'après Tubero, dans Scbwandtner , I. n , p. 222 et 223.

(2) Voy. les Chanls populaires, mis en allemand par Hoider, dans ses OEuvres sur 'art et la littérature, part, vin , p. 154.

(3) Ssolaksade, fol. 12.

(4) Ibid.

(5) Ibid.

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