LIVRE VI
Après avoir rétabli la tranquillité et Tordre en Asie, Bajesid-Chan se tourna vers l'Europe avec toutes ses forces. 11 commença par fortifier la clef de ses États européens, Gallipoli, détruite jadis par les Catalans; et les Ottomans eux-mêmes; il y construisit un port siir pour les galères, et une énorme tour pour arrêter les attaques des ennemis (1). Son regard se tourna en même temps vers l'Archipel , vers Byzance , la Bosnie , la Hongrie et la Valachie ; il réclama de l'empereur byzantin le tribut et les secours convenus, et le successeur et co-régent Manuel parut à la tète de cent hommes, comme allié et vassal , dans le camp turc (2). Le sultan défendit l'exportation des blés de l'Asie dans les îles de Lesbos , Lemnos , Rhodes et Chios ; il envoya contre cette
J dernière soixante longs vaisseaux, et réduisit en cendres la ville et les villages qui , dans les quatre-vingt-quatre ans écoulés depuis la première dévastation turque (3), étaient sortis de leurs ruines. L'Eubée et une partie de l'Atlique furent aussi ravagées. L'empereur Jean, qui , sous les ordres de Bajesid, était monté le
[ premier avec son fils à l'assaut delà ville grecque de Philadelphie, songea alors, mais trop lard, à défendre sa capitale par de nouvelles fortifications. Comme il manquait de pierres de construction, il démolit trois des plus belles églises fondées par ses devanciers : celle des Quarante-Martyrs , construite par l'empereur Marcian ; celle de Tous les Saints, par Léon le Grand, et celle de Saint Moccius, par Constantin le Grand. Avec les blocs de marbre qu'il tira de ces temples, il éleva, à la porte Dorée, deux grandes tours carrées (4), les plus grandes et les plus belles des Sepl-Tours,
, si fameuses. Bajesid arrivait dans ce moment à Brusa , de retour de l'expédition d'Asie , et il songeait à passer en Europe , lorsque , de Brusa, où Manuel servait à sa porte, il envoya l'ordre à l'empereur de raser son nouvel ou- I vrage, s'il ne voulait voir revenir son fils les yeux crevés. Le vieux empereur obéit ; treni-
(1) Ducas , c. iv, p. 7.
(2) Ibid. , c. xin , p. 24.
(3) En 1307. Voy. plus haut, p. 69.
(4) Ducas , c. xiii , p. 25 ; Conslant'mople et le Bosphore , 1. 1 , p. 86 , l'an de l'hégire 52 [672].
TOM. i.
blant pour la vie de son fils , et accablé de terreur et de chagrin, il détruisit ce qu'il avait fait [1391]. Cette nouvelle arriva à l'héritier du trône à Brusa , en même temps que celle de la mort de son père ; il s'enfuit aussitôt à Constant iuople. Bajesid, irrité contre les siens à qui était confiée la garde de Paléologue, et contre Manuel lui-même, lui envoya un messager pour lui dire qu'à l'avenir un kadi réglerait à Conslaninople les affaires des vrais croyants ; qu'il n'était pas juste que les musulmans, attirés àConstantinopIe par le commerce ou pour d'autres motifs, fussent obligés de comparaître devant les tribunaux des giaurs ; que s'il refusait , les abords de la ville seraient fermés dans toute la contrée environnante déjà soumise à la puissance ottomane. Le messager fut suivi de l'armée, qui passa de la Bythinie en Thrace, ravageant tous les villages depuis Panidos jusqu'aux murs de la ville, et emmenant les habitants en esclavage. Dès ce moment commença le premier siège ou plutôt le premier blocus deConstantinople par les Turcs. 11 dura sept automnes; un corps de troupes se tint toujours en observation. Le reste de l'armée turque envahit la Bulgarie, la Valachie, la Bosnie et la Hongrie. Mirtsche, prince de Valachie, se reconnut vassal et tributaire du vainqueur; et c'est depuis cette année que la Valachie est inscrite comme tributaire sur les registres de la Porte (1) [1391]. Ce fut aussi cette année que Tokatmisch, chan de la grande Tatarie, fut entièrement défait par Timur-Ghan et vit son empire abattu : rémigration des Tatares du Kiptschak vers les deux rives du Danube, c'est -»à -dire en Bessarabie et dans la Tatarir-Dobruze.eutaussi lieu dans ce temps(2). Une partie de l'armée turque inonda la Bosnie jusqu'à Naglazinze; mais, à la prière de Dabischia, successeur de Thwarko , Goyko-Manarvitius, avec des troupes hongroises , vint poser une barrière , un terme aux courses de l'armée turque (3).Une partiedecettearmée musulmane tombasurlepaysdeSirraium,etsebaltitàNagy-
(1) Mouradjea d'Ohsson , Tableau de l'empire ottoman, fol., t. m , p. 4.38 , d'après le Rausatul-Ebrar, en 937 [1390].
(2) Hadschi-Chalfa , Tables chronologiques , an 793.
(3) Dipl. Dabischiœ de 1394 , dans Kerch , p. 247 ; dans Engel ,Hist. de Serve , p. 349.
OIoszou Francovilla contre les Hongrois, commandes par .lean de Mamth ,1 : une aulrc division conquit Galamboz el tout le pays de Macuov, jusqu'à ce que Pierre de Pereny la contraignit à la retraite et reprit le château de Galamboz, situé sur mie liante montagne, près de la rive du Danube appartenant à la .Servie (2). Telle fut la première invasion des Turcs eu Hongrie, après un message infructueux que le roi Sigismond avait envoyé a Ba.jrsid-Chan; et ce fut seulement qualre siècles après que les frontières de la Hongrie et de la Turquie furent définitivement fixées par la paix de Sistov[1392j. L'année suivante, Sigismond marcha dans la Bulgarie contre les Turcs alliés à Myrlsche, les battit, et s'empara, après un siège pénible, du Pelil-Nicopolis, forteresse située sur le Danube. La supériorité numérique des Turcs le força de se retirer , et Blaise-Oerei garantit le roi du sabre d'un sipahi , comme dans sa fuite il lui procura les aliments nécessaires (3). Ce fut pendant cette retraite que le roi Sigismond, se trouvant dans lecomitat d'Hunyade, s'éprit d'amour pour la belle Elisabeth Morsinay (4) : le fruit de cette liaison passagère fut Hunyadc le Grand, qui développa si brillamment le germe de valeur qu'il avait reçu de son père, se distingua comme un heureux aventurier, par son aideur guerrière contre les Turcs , par ses actions chevaleresques et ses nombreuses victoires.
Pendant que Bajesid était occupé de tous les côtés en Europe, le prince de Karamauie s'agitait encore en Asie. Par une attaque imprévue, il pénétra jusqu'à Angora et Brusa, et fit même prisonnier le beglerbeg Timurtasch ; Bajesid en personne marcha contre lui. L'ambassade de Karamanie qui vint à Brusa implorer la paix et le pardon du prince, fut renvoyée avec cette réponse: que le glaive seul devait décider en re eux; ce fut en effet le glaive qui décida en faveur des Ottomans dans la grande plaine d'Aktschai, au pays de Kermian. Alaeddin , prince de karamanie, fut pris avec ses deux fils,
(1) Dipi. Dabiscbiœ de 1394,et dans l'Hist.de Hongrie, p. u , p 187.
(2) Engrl, Hisi. de Servie, d'après les docun.euls de Kalona , p. 310.
(3) JbuL, llist. de Hongrie, p. n , p. 863.
(4) fbitl., a Hist. de Valacliie.
Ali et Mohammed, et confié à la garde de son ennemi personnel, Timurtasch Celui-ci avait été mis en liberté et renvoyé avec de riches pré ents avant qu'on en vint aux mains, et dès la première nouvelle de la marche de Bajesid; mais il n'était pas pour cela réconcilié avec Alaeddin : il ne vit pas plutôt ce prince entre ses mains, qu'il le fit pendre sans Tordre et même contre la volonté de Bajesid. Le sultan irrité , du moins en apparence , écouta cependant les excuses du beglerbeg, fondées sur des motifs politiques; il le remit aussitôt en faveur, alléguant que la perte d'un prince était moins importante que celle d'une province; maxime qui, dans la suite, légitima plus d'une fois la mort des princes vaincus, exécutés par Tordre des sultans. Bientôt furent conquises ■ les villes de konia, Akschehr , Akserai et Larenda, et toute la karamanie fut incorporée aux États ottomans.
Ayant soumis à son empire le sud de l'Asie Mineure, Bajesid poussa son armée dévastatrice vers l'est et le nord, afin de traverser ces pays en conquérant, connue il avait fait pour ceux du sud et de l'ouest. A l'orient , dans le pays qui forme aujourd'hui le gouvernement de Siwas, entre cette ville (l'ancienne Sebaste) et kaiszarije (Césarée), régnait alors Ahmed kasi-Burhaneddiu, c'est-à-dire le juge-preuve delà foi. Ce prince, distingué par son savoir autant que par ses talents politiques, avait établi sa domination sur les restes de plusieurs tribus tatares, autrefois soumises aux Dschengisides; il était en même temps brouillé avec Bajesid et kara- Juiuk Bajesid, content d'avoir trouvé dans la dynastie du Mouton-Blanc un prince dont le bras s'empioyât contre les ennemis des Ottomans, voulait d'abord laisser au filsdeBurhaneddiu, Seinol-Aabidin , les terres de son père; nais comme les principaux du pays trouvèrent plus prudent d'envoyer le jeune prince auprès de Naszireddin-Beg, de la dynastie de Sulkadr, prince voisin et son parent, et invitèrent Bajesid à prendre possession du pays , celui-ci accepta volontiers l'invitation, et, en conséquence , il s'empara des villes de Siwas, Tokat etkaiszari e [1392].
Au nord-oui st de cette partie de l'ancienne Cappadoce, s'étend aujourd'hui le gouvernement de kastemuni , qui comprend l'ancienne
Paphlagonie presque tout entière. Quelque temps après la chute de l'empire des Seldschuks, le dernier rejeton de celte famille exerça dans ces lieux une infâme piraterie ; de son temps, ou immédiatement après lui, les fils d Isfendiar avaient régné sur ces contrées : l'un d'entre eux , Kœturum-Bajesid (le perclus), occupa t a!ors le pouvoir , mais il ne put s'y maintenir contre Bajesid-Ildirim (la foudre). Les principales villes du pays de Kastemuni, Ssamszun, Dschanik et Osmandschik, avec les riches mines de cuivre, tombèrent entre les mains du conquérant. Kœturum-Ba;esid se réfugia à Sinope, extrême forteresse de ses États et port de mer ; de là il négocia avec le vainqueur. Bajesid lui laissa la ville de Sinope et sou territoire; il exigea qu'on lui livrât les fils des primes de Mentesdie et d'Aidin, mais ceux ci se réfugièrent auprès de Timur, et furent bientôt suivis par Isfendiar lui-même. Kastemuni fut donnée comme gouvernement au prince Suleiman : ce pays est le plus abondant en mines de tout l'empire ottoman ; ses richesses naturelles et son industrie l'avaient placé dans l'état le plus prospère. Kastemuni, la capitale, renferme plusieurs mosquées remarquables ; on y convertissait autrefois eu vaisselle de cuivre une partie des riches produits des mines voisines (1), mais aujourd'hui elle ne possède plus de manufactures, bien qu'habitée par douze mille Turcs, trois cents Grecs , et cinquante familles arméniennes (2). La ville est située dans une vallée profonde, au milieu de laquelle se dresse un rocher escarpé couronné d'un ancien château , autrefois forteresse appartenant aux Comnènes (3) et, plus tard aux Turkmans; elle renferme le tombeau d'un saint, et a donné naissance à plusieurs poètes et à la fameuse Semeb. Dschanik, l'ancienne résidence des tzanes , dont le nom se reconnaît encore aujourd'hui dans celui du pays, est fameuse par l'àpreté de ses montagnes et la rudesse des Turkmans qui y habitent dispersés (4). Ssamszun, l'ancienne Amisus, peuplée d'abord par les Milésiens, lorsqu'ils pos-