‹ Histoire de l'Empire ottoman (volume 2)Chapitre 52 sur 288 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

neurs et aux richesses, et même souvent ce fut la véritable cause des guerres contre les chrétiens; car le butin promettait de remplir les rangs éclaircis des recrues et des pages, et de donner un nouvel accroissement au pouvoir et aux plaisirs. Quoique la loi de l'islam ne puisse être interprétée en faveur d'une pareille monstruosité, puisqu'elle la condamne comme un crime contre nature, cependant dès lois la corruption de l'empire turc a publiquement bravé cette loi. Si l'amour honteux pour les garçons tire son origine de la Perse ou plutôt de la Médie, comme on n'en peut douter d'après le témoignage d'Hérodote et d'autres historiens , si ce vice, joint au luxe des eunuques et aux robes flottantes des Mèdes, énerva aussi les Perses, les Turcs ont du moins le mérite d'avoir établi une distinction moins abrutissante. Ils détruisirent le lien qui dans l'origine , chez les Mèdes, unissait les favoris et les eunuques ; et ces deux classes furent séparément organisées, l'une pour le service du harem, l'autre pour celui de l'Étal. Les Mèdes et les Perses privaient les plus beaux enfants de leur qualité d'homme, et les destinaient non-seulement à la garde du harem, mais à servir d'instrument à leurs plaisirs honteux ; ils commettaient ainsi un double crime contre la liberté de la femme et la dignité de l'homme. Les anciens Grecs avaient ennobli ce crime dans la troupe thébaine des Amants et dans le corps macédonien des Immortels, dans le but d'attacher les jeunes gens aux idées plus hautes et plus pures de liberté et de patrie. Les Turcs imitèrent cette dernière institution en créant le corps des janitschares, qu'ils rabaissèrent au rang de pages ; mais, à peu d'exceptions près, ces jeunes gens conservaient leur qualité d'homme, et la troupe des eunuques blancs fut le plus souvent entièrement composée d'esclaves géorgiens et circassiens, mais non d'Européens. Lesjeunes garçons grecs, serviens, bulgares et hongrois, n'étaient pas traités comme les eunuques, mais seulement circoncis comme les musulmans, exercés au maniement des armes, et, après qu'ils avaient servi aux passions de leurs seigneurs et maîtres, la faveur ou l'habileté leur ouvrait le chemin aux premières places de l'État et de l'armée : c'est de pareilles écoles que sont sortis les plus grands hommes de l'empire ottoman. Aussi longtemps que dura la

levée annuelle des enfants chrétiens, et que les excursions des Ottomans produisirent chaque année un revenu d'esclaves, leurs hommes d'État et leurs généraux les plus célèbres furent le plus souvent des Grecs, Bosniens, Albanais de naissance, et rarement des Turcs. Ainsi le despotisme turc renouvelait ses forces dans le sang de la chrétienté, et, par cette ingénieuse institution, la Grèce était forcée à déchirer son propre sein par les mains de ses enfants. Ce n'est que dans les derniers temps que les rôles ont été changés, et seulement dans les derniers troubles de la Servie; les vieux Turcs ont pu se consolerde leur défaite en pensant qu'ils tombaient sous les coups de leurs propres fils, puisque les mères de leurs vainqueurs avaient servi comme esclaves aux plaisirs des vaincus.

La corruption des mœurs que Bajesid et Ali- Pascha, modèles d'intempérance et de débauche, répandirent l'un par ses orgies, l'autre par ses amours infâmes, s'étendit partout, non-seulement dans larmée , dont la discipline était sévère et souvent cruelle, mais parmi les jurisconsultes et surtout dans le corps des juges. Bajesid, si indulgent pour lui-même, entrait dans une affreuse colère à chaque faute des pages et à chaque nouvelle prévarication des magistrats. Un page accusé par une vieille femme de lui avoir bu son lait fut éventré; quatre-vingts juges contre lesquels s'élevaient des p'aintes pour sentences iniques et corruption, furent enfermés dans une maison à Begschehri, et condamnés par le sultan à être brûlés. Déjà l'ordre était donné, lorsque le vesir, qui n'osait luimême faire aucune représentation, gagna le bouffon de Bajesid, Arabe de naissance, en lui promettant mille ducats s'il parvenait à changer la résolution de son maître. Le bouffon parut devant Bajesid , le priant de vouloir bien l'envoyer en ambassade à Constant inople. — Pourquoi ? dit le sultan. — Afin de demander à l'empereur des moines pour nous juger. — Comment cela? — Puisque nous brûlons nos juges qui n'ont point fait d'études, il faut les remplacer par des moines grecs qui ont beaucoup lu, afinde travailler par leur moyen à la propagation de l'Evangile. La satire produisit son effet. Le vesir fut appelé et interrogé sur les causes qui rendaient les juges si accessibles à la corruption, malgré leur science profonde. Le vesiç

donna pour principale raison l'incertitude qui avait jusqu'alors existé dans leurs émoluments. el proposa de leur accorder à l'avenir un traitement fixe, au moyen de taxes et d'autres droits éventuels. Ainsi ils obtinrent comme droits de justice deux pour cent sur les sommes en litige, et deux aspres pour la rédaction d'un acte judiciaire (1 . Ali-Pàscha, à qui l'administration de la justice fut redevable de cette amélioration essentielle, en introduisit une autre dans les monnaies, en en faisant frapper de nouvelles et en retirant les anciennes de la circulation (2).

Bajesid, non content d'avoir inspiré aux juges une terreur salutaire, pensa aussi à effacer par une meilleure conduite le souvenir des mauvais exemples qu'il avait donnés au peuple. Exhorté au repentir et à la pénitence par le grand scheich Buchara (ainsi appelé du nom de sa patrie, mais généralement connu sous le nom d'Emir-Sultan), il se montra d'sposé à suivre ses conseils, et construisit, pour l'expiation de ses fautes, deux mosquées à Brusa. L'une s'élève hors de la ville, dans un site so'itaire et pittoresque, prés du torrent d'Aktschaghlan (à l'écume blanche) (3); la seconde, dans le quartier de la ville nommé encore aujourd'hui Emir-Sultan, fut bâtie pour le scheich, qui sut s'attirer non-seulement la bienveillance de Bajesid , mais encore l'amour d'une de ses soeurs qu'il épousa (4). Cette mosquée a été plus d une fois réduite en cendres dans les nombreux incendies de Brusa; mais la première, garantie par la solitude où elle est située des dévastations du fer et du feu, s'offre encore aujourd'hui d;,ns son état primitif, monument intact et précieux de l'architecture sarrasine vers la fin du xive siècle. Pendant qne l'on consiruisait la mosquée d'Emir-Sultan, un des plus grands mystiques de l'Orient, le scheich Seid-Ali-Iïamadani, arriva pour rendre visite au scheich Buchara; Bajesid lui donna cornue présent de

(1) Nescbri, fol. 112; Ssolaksade ■ fol. 13 et 22; Dscbibannunia , p. 685; Lut fi , p. 27; dans les Tables chronologiques ei dans le Rausaiul-Kbrar , an 795.

(2) Mubijeddiu, dans le manuscrit de la bibliothèque impériale, 139, fol. 22.

(3) Vues dans un Voyage à Brusa, p. 51 .\

(4) Seadeddin, fol. 144, d'après le Schakaikun-naamanijet, c'est-à-dire la parcelle d'anémones de Taschkceprisade.

bien- venue le triple du salaire des ouvriers employés à la mosquée. Le scheich Burhara-Emir- Sullan portait dans l'empire spirituel le même titre que son beau-frère dans l'empire temporel : le chalife d'Egypte, qui, s'il n'était pas l'ombre de Dieu, était au moins l'ombre du chalifat sur la terre, avait accordé à Bajesid, sur sa demande, le titre de sultan (1). Buchara possédait donc le droit de ceindre le glaive a l'émir-sultan Bajcsid-lldirim chaque fois qu'il entrait en campagne (2) ; cette cérémonie remplaça dans la suite celle du couronnement (3). Non-seulement Bajesid orna Brusa de mosquées, mais il la mit à l'abri d'une attaque imprévue en l'entourant de murs (4) ; et tout en élevant les mosquées et les murs de Brusa , il fit construire un fort sur la rive asiatiquedu Bosphore: c'est le château d'AnatoMe.qui porte à juste titre le nom de Gûseldschehiszar (5), c'est-à-dire le joli château. Ce fut à l'embouchure du Gœkzu (l'eau céleste), l'Arétas(6), qui arrose la plus délicieuse vallée de la contrée, à l'endroit le plus resserré du Bosphore, que le nouveau fort fut élevé pour presser plus étroitement la ville de Constantinople. L'ent -éprise du sultan contre Thessalonique eut un succès bien plus prompt que ses plans contre la capitale, dont les limites étaient celles de l'empire byzantin. Après une victoire remportée sur la flotte alliée des croisés chrétiens qui étaient accourus au secours de la citadelle, Thessalonique tomba pour la seconde fois entre les mains des Turcs. Déjà Chaireddin-Pascha s'en était emparé à la fin du règne de Murad 1er , mais il l'avait rendue au prince repentant Manuel. Cette fois les Turcs ne la gadèrent pas non plus ; ce ne fut que plus tard qu'ils la conquirent définitivement sur les Vénitiens, après de sanglants combats. Détournons maintenant nos regards des frontières méridionales de l'empire ottoman en Europe, pour les porter au nord , vers la Bulgarie,

(1) L'essai sur ce sujei se trouve dans lbn-Schohneb. J'oy. Histoire géiiéal. des Huns, 1. xxii, t. iv, p. 336. L'écrit est de l'an 797 [1394].

(2) Seadeddin. fol. 145.

(3) Voy. Constitui. el administ. de l'empire ottoman.

(4) Muhijeddin , dans le manuscrit de la biblioth. de la cour iinpér., n° 39, fol. 38.

(5) Ssolaksade , fol. 18; Idris , Dscbibannuma, p. ( Seadeddin, dans Bralutti, p. 109.

(6) Constantinople et leBospbore, p. n , p. 621-

la Hongrie et la Valachie. La Bulgarie, en partie avant, en partie après la bataille de Kossova, avait été soumise à des gouverneurs turcs. Sistow et Vidin, Nicopolis et Silistria, les plus fortes places de ce pays sur le Danube, résistèrent encore quelque temps. Le kral Sisman , enfermé dans Nicopolis, avait pu facilement braver plus longtemps le pouvoir des Turcs, encore inexpérimentés dans l'art de conduire un siège; mais lui et son fils parurent devant le général assiégeant, Ali-Pascha, avec un linceul autour du cou pour implorer la vie. Sisman fut envoyé captif à Philippopolis, où il fut bientôt tué, ou bien gardé jusqu'à sa mort naturelle. Sdu fils, aussi appelé Sisman, conserva la vie en embrassant l'islam , et reçut en récompense le gouvernement de Ssamszum ( Amisu>), n >uvellement tonquis en Asie. Vidin se rendit sur la promesse qu'on laisserait librement sortir sa garnison, mais les soldats furent taillés en pièces sur Tordre de Ferif-Beg. Silistria et Nicopolis furent prises à l'aide de ce même stratagème de marchands déguisés, que les Kararnaniens employèrent avec autant de succès à la prise d'Ermenak et de Tripolis sur le Méandre. L'ambassade hongroise que le roi Sigismond envoya à Bajesid fut reçue par celui-ci dans une salle ornée d'armes et de trophées bulgares, et, pourtouteréponse,le sultan montra aux envoyés les arcs et les fléchi s appendus aux murs comme ses titres à la possession de la Bulgarie [1394]. Sigismond chercha maintenant des alliés au loin comme autour de lui, afin de pouvoir tenir tète aux forces supérieures de Bajesid. Par son envoyé Nicolas de Kaniscna, il demanda le secours du roi de France. II conclut une nouvelle ligue avec Miflsche, voivode de Yalachie et vassal du royaume de Hongrie, qui depuis environ deux ans avait payé un tribut à la Porte; il conduisit ensuite son armée sur le Danube, et reprit après un siège opiniâtre le Petit-Nicopolis Dans cette campagne, cinq à six cents cavaliers français combattaient déjà avec Sigismond, sous les ordres du connétable de France, le comte d'Eu (1). Comme ce secours ne suffisait pas, l'année suivante paru' une armée de mille chevaliers français, avec autant

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