LIVRE VI
parmi eux étaient le prince Henri de Bar, les sires de Coucv et de La Trémouille. A mille pas seulement derrière les Français, l'armée hongroise était rangée en bataille. A l'aile droite étaient les Hongrois commandés par Etienne Lazkovich ; à la gauche les Valaques sous les ordres de leur prince Mirtsche; au centre Hermann de Cilli avec les St\ riens et les Bavarois, le palatin Gara et Sigismond en personne. Aussitôt que la témérité des Français se fut brisée sur le i corps de l'armée de Bajesid, les deux ailes (de Sigismond prirent la fuite : Etienne Lazko- Ivich, ennemi secret, s'enfuit avec les Hongrois , et Mirtsche, allié infidèle, avec les Valaques. Le centre seul, les troupes fidèles du roi commandées par Gara, les St\ riens sous Hermann de Cilli, et les Bavarois, sous l'électeur palatin, recueillirent les fuyards français, et au nombre de douze mille hommes marchèrent conrageusement à l'ennemi. Déjà les janitschares .étaient hors de combat, déjà les sipahis étaient à demi ébranlés, lorsque le despote de Servie, qui combattait dans les rangs de Bajesid, accourut à son secours avec cinq mille de sesvail- •lants soldats, et décida la victoire en sa faveur (1). Ceux qui suivaient la bannière de Sigismond furent taillés en pièces ; les chevaliers Syriens et tous les chevaliers bavarois ensemole tombèrent pour la défendre (2). Hermann ie Cilli et le burgrave de Nuremberg entourèrent le roi, l'arrachèrent au combat et le nirent sur un bateau, où il monta avec l'archevêque de Gran et son frère Etienne de Kanischa; tomann de Cilli et Nicolas de Gara, le palatin, es suivirent sur un autre barque. Ils atteignirent heureusement avec le grand-maitre des :hevaliers de Saint-Jean la Hotte réunie des ;roisés vénitiens et rhodiens qui mouillait à l 'embouchure du Danube. Cette Hotte les transporta jusqu'en Dalmatie, en passant par Constaninople et Rhodes.
Après la victoire, Bajesid campa devant Ni- :opolis et retourna ensuite contempler le champ
(1) Schiltberger dit seulement quinze cent* , ce qui st probablement uue faute de copiste , au lieu de cinq nille qu'on trouvedans Engel, Hist. de Hongrie, I. n , >. 202.
(2> Schiltberger cite son raaitre, Lienbart Reichertiny-fit, et ensuite Welmer , Benzenauer , Ulrich Kugler el vliener.
de bataille. Lorsqu'il vit le grand nombre de morts que son armée avait perdu, et qui se montait, dit-on, à soixante mille, il versa des larmes de rage, et jura de venger dans le sang des giaours le martyre que les musulmans avaient subi, soit dans la bataille, soit dans le camp français, lorsqu'on avait égorgé les prisonniers. L'ordre cruel fut donné de faire comparaître le lendemain matin tous les prisonniers devant le sultan. Dix mille furent traînés avec des cordes jusqu'en sa présence. Parmi eux se trouvait l'écuyer bavarois Schiltberger, jeune homme qui c'avait pas encore seize ans , et qui, échappé par miracle au massacre-, a décrit fidèlement , de retour dans sa patrie , les horreurs de cette journée et les souffrances d'un esclavage de (rente-quatre ans. Lesultanfit venir le comte de Nevers afin qu'il fût témoin de la vengeance épouvaniable qu'il allait tirer des chrétiens . pour satisfaire aux mânes de ses sujets. Le prince demanda la vie pour lui et quelques-uns des siens : elle lui fut accordée ainsi qu'à vingt-quatre des principaux chevaliers. Alors fut donné l'ordre du massacre général. Chaque soldai prisonnier, témoin obligé de la mort de ses compagnons, dut les voir décapités ou assommés a coups de massue. Quand vint le tour de Schiltberger, qui avait déjà vu tomber les tètes de trois de ses compagnons d'armes, le fils de Bajesid fit remarquer à son père la jeunesse de l'esclave, car on n'exécutait personne au-dessous de vingt ans: il fut gracié et associé à d'autres jeunes gens. Sous ses yeux, cinq seigneurs bavarois , entre autres Jean Greif, furent trainés avec une corde. Greif s'écria d'une voix forte : « Adieu ! nous versons notre sang pour la foi chrétienne , et aujourd'hui même , si Dieu le veut , nous serons des enfants du ciel.» Aussitôt sa tète roula sur la poussière avec celles de ses quatre compagnons. Le carnage dura sans interruption depuis le lever du soleil jusqu'à quatre heures du soir (1). Alors, les grands de l'État se jetèrent aux pieds du sultan et le prièrent de suspendre le massacre. La soif de vengeance du tyran était pour le moment assouvie dans le sang de tant de chrétiens; il laissa les autres à ceux qui les avaient fait prisonniers , après
(1) Schiltberseï- , S 2 , p. 13.
avoir choisi le cinquième qui lui appartenait: dans celte part se trouva Schiltberger. Les captifs réservés furent, avec le Hue rie Bourgogne et les vingt-quatre chevaliers, enfermés dans la tour de Gallipoli. Pendant qu'ils y étaient chargés de chaînes, le roi Sigismond passa sur les vaisseaux rhodiens , venant de Constant ino,)le : les Turcs, dont les petits navires ne pouvaient rien entreprendre de sérieux contre la flo'.te des croisés, rangèrent leurs prisonniers comme en Spectatlé sur le bord de la mer, et crièrent au roi d'un ton riilleur de venir les racheter. Cette ironie des ennemis n'était pas nécessaire pour engager l'honneur de Sigismond au rachat des chevaliers, ses alliés. En Vertu d'un traité de subsides avec Venise, la république devait lui payer par an 7.000 ducats. Il consacra le versement opéré au commencement de l'année à racheter les chevaliers français. Les rois de France et de Chypre se réunirent à eehii de Hongrie pour envoyer dans ce même but des ambassadeurs avec des présents. Lusignan envoya une salière d'or d'un travail merveilleux et 10.000 ducats en espèces ; Charles VI, par les Hongrois , une volée de faucons norwégicns, la charge de six chevaux en écarlate , de la toile fine de Reims et des tapis d'Arras , sur lesquels étaient représentées les batailles d'Alexandre le Grand. Enfin , moyennant une somme de 200,000 ducats, les chevaliers furent mis en liberté à Brusa où ils étaient durement gardés près du palais du sultan. L'amiral de France avait péri dans la bataille, le connétable et le sire de Coucy étaient morts à Brusa en prison; mais le maréchal Boucicault et Guy de La Trémouille furent au nombre de ceux qui survécurent à leur captivité. Lorsque la rançon fut payée, te sultan congédia le comte de Nevers en lui disant : «.le te relève de ton serment de ne jamais porter les armes contre moi ; si tu as de l'honneur, je te conjure, au contraire, de les reprendre le plus tôt que tu pourras , et de réunir pour me combattre toutes les forces de la chrétienté. Tu ne peux me faire un plus grand plaisir que de me procurer une nouvelle occasion d'acquérir de la gloire (1).» Avant le départ des
(1) Vertot, Histoire de l'ordre de Malte, 1. vi, p. 15; Gibbon , c. ixiv , p. 326, l'a arrangé à sa manière.
captifs étrangers, Bajesid, amateur passionné de la chasse, leur donna le spectacle d'une chasse au faucon , et les étonna par la magnificence de son cortège, qui se composait de sept mille fauconniers et six mille valets de chiens. Les fauconniers ont formé depuis lors la masse du train de chasse du sultan; ils se divisaient en quatre classes : les chasseurs au faucon, les chasseurs au milan, les chasseurs au vautour, et les chasseurs à l'épcrvier. De leur côté, les valets de chiens (segbans), plus tard' incorporés aux janitschares, formaient trentetrois régiments , sans compter les trois régiments des samsundschis (garde-dogues), des sagardschis (garde-bassets) et des lurnadschis (garde-cicognes) (1). Leurs quatre commandants étaient récemment encore les quatre lieutenants-généraux de Faga des janissaires. Selon nos idées militaires, leurs officiers supérieurs auraient été avilis; mais, d'après celles de l'ancien Orient , ils étaient, au contraire, honorés par des dénominations empruntées à la chasse , comme les bas officiers par celles empruntées à la cuisine. En effet , les vivres sont le nerf de la guerre, et la chasse en est le plus noble prélude.
De Brusa, Bajesid fit remplir toute l'Asie du bruit de sa victoire. Les messagers, qui en portèrent la relation au sultan d'Egypte , aus princes de l'Irak arabe et persan, au chan des Talaresetaux dynasties d'Arménie, y joignirent pour preuve des esclaves pris dans la bataille, dont ils leur firent présent. C'est ainsf que le sultan d'Egypte reçut soixante pages prisonniers, et parmi eux un magnat hongrois. La défaite de Nicopolis eut pour conséquence immédiate la prise deMitrovizsur la Save 1393], et la première irruption dévastatrice des Turcs dans la Styrie. Bajesid s'y jeta dès le troisième jour après la bataille, pénétra jusqu'à Pettau, brûla entièrement la ville et emmena seize mille prisonniers (2). Le traître Lazkovich, qui, dans la ba aille de Nicopolis avait, le premier, pris la fuite avec l'aile droite de l'armée, se chargea de l'irruption en Styrie. Il avait depuis lors négocié un mariage entre la fille de Bajesid et
(t) Constitution et administration de l'empire ottomau.
(2) Schillberger , p. 17,