LIVRE VI
dans l'Hellade. Connaissant le goût du sultan pour la chasse, il lui dépeignait la Grèce comme une magnifique réserve peuplée de grues, éblouissante de verdure (I). Bajesid s'avança en Thessalie dont il occupa les villes principales : Jenischehr, l'ancienne Larissa; Tirhala ou Trikala, autrefois Trikka (2), déjà connue sous ce nom par les guerres des Romains avec Philippe de Macédoine , et par les talents stratégiques de Boëmond et d'Alexis Comnène , qui , dans un défilé voisin , s'efforcèrent mutuellement de se surprendre (3) ; Domakia (aujourd'hui Dcemenek ou Domeniska) (4), abandonnée par son seigneur le duc Kernaios, qui prit la fuite; Patras (aujourd'hui Badradschik), dans une plaine au pied des montagnes locriennes (5) ; enfin Pharsale , appartenant comme Domakia à la famille des Kernaioi, Pharsale, si fameuse dans l'histoire par deux batailles décisives , dans lesquelles Philippe, roi de Macédoine, fut abattu par Quinctius Flaminius et Pompée par César, tomba sans coup férir au pouvoir du conquérant. Ce fut aussi sans avoir à forcer d'obsta-
les que Bajesid, comme autrefois Alaric avec <es Goths, pénétra dans l'immortel défilé des Thermopyles, sans prendre la peine de tourner
'ennemi, comme les Perses l'avaient fait à l'égard, des Laeédémoniens et les Romains à
'égard des Macédoniens. La ville des Thermolyles, Seitun(6), (l'ancienne Lamia), autant il-
ustrée par le siège de Philippe de Macépoine(7)que par celui qu'Antipater y soutint I lans la guerre appelée du nom de cette ville (8),
ivra ses portes avec toute la Phocide aux Barbares conduits par l'évèque grec. Ce prélat uvait accusé auprès de Bajesid la duchesse Trulleluda, épouse de Delwos, duc de Delphes,
l'entretenir un commerce illégitime avec le ,>ec Strates (9) , d'opprimer horriblement les
îabitants, et d'en avoir fait périr plusieurs ; son
(1) Chalcondylas , n , p. 21.
I (2) Livius, xxxix , p. 25.
I (3; Anna Coinnena, I. v , etCantac, 1. n , p. 28. [ (4) Chalcondylas , 1. n , p. 21 , et Hadschi-Cbalfa, Ru- I nili , p. 104.
(5) Chalcondylas , l. c. Il ne faut pas confondre cette I ville de Patras avec celle qui est en Morée (Baliabadra).
(6) Mannert, 1. vu, p. 610, Chalcondylas, 1. h, p. 21. ' (7; Liv. xxxix, c. 23, p. 28.
I (8) ftiodor. I. xviii, p. 13.
I (9) Chalcondylas, I. n, p. 21.
époux , issu du sang royal d'Espagne , était mort depuis peu , et l'amant était accusé d'avoir trompé la duchesse et plusieurs autres femmes par des enchantements et des artifices diaboliques (1). Il est possible que cette accusation ait déterminé la duchesse à aller au-devant du vainqueur avec des présents et sa fille nubile déjà fiancée, pour lui offrir ses trésors, son pays , sa fille et elle-même. Bajesid laissa à la mère la liberté de sa personne et de sa religion; mais il accepta avec plaisir la fille et la contrée, à laquelle il donna un gouverneur (2). Maître de la Doride, de la Locride et de la Phocide, le sultan confia la conquête du Péloponèse à ses généraux Jakub et Ewrenos (3). Celui-ci parcourut l'ouest de la péninsule jusqu'à la pointe méridionale , et ravagea les cantons de Modon et de Coron (4); celui-là assiégea Argos, l'ancienne capitale du Péloponèse. Il attaqua la ville à la fois par la droite et la gauche , et pendant que les habitants se portaient tous sur le premier point, trompés par le faux bruitque laplace était prise de ce côté , les ennemis escaladèrent à la gauche les murs abandonnés par leurs défenseurs [juin 1397]. Les trésors de la ville furent pillés, et ses habitants au nombre de trente mille, devenus esclaves, furent transportés en Asie (6). En échange , Bajesid fit venir d'Asie en Europe des colonies turkmanes et tatares , suivant entièrement le système des conquérants asiatiques , qui , dès les plus anciens temps , ont regardé la translation de toute une ville ou de toute une population d'un bout de leur empire à l'autre bout comme le moyen le plus efficace de consolider leur pouvoir despotique. Déjà Darius avait transplanté les habitants des déserts de Barka, de Libye en Bactriane (6); les Pœoniens , d'Europe en Asie (7) ; les Miléniens de l'Asie Mineure à Suse en Perse (8); il avait aussi voulu transporter les Ioniens en Phénicie et les Phéniciens en Ionie (9). A
(1) Chalcondylas, I. c.
(2) Ibid., I. c.
(3) /6irf.,p.30.
(4) Ibid.
(5) Ibid., p. 31 .
(6) Hérodote , I. iv , p. 204.
(7) Ibid.,1 v,p. 12 et 98.
(8) Ibid., I. vi, p. 20.
(9) /bid.,\.\u, p. 3.
son exemple, Bajesid fit passer lesTurkmans du pays de Ssaruehan, des plaines de Menncn dans lecanlon de Philippopolis; d'autres vinrent des contrées asiatiques du Méandre, du Scaraandre et du Kaistros sur les bords de l'Axios, en Europe; et les habilanls de Therma furent poussés jusqu'à Zagora et Sofia (1).
Les historiens ottomans s'accordent tous à placer aussi dans la dernière année du vine siècle de l'hégire [1397] la conquête d'Athènes (2), qu'ils nomment constamment eux-mêmes la ville des philosophes. Quoique elle n'ait élé conquise d'une manière définitive que soixante ans plus lard par Mohammed II , on ne peut cependant pas plus contester pour cette ville que pour Th.essalonique son occupation antérieure par les musulmans. Quels flots d'événements se pressent entre les premiers témoignages historiques du père de l'histoire, qui appelle les Athéniens les plus sages parmi les Grecs (3), et ceux de l'historiographe de l'empire ottoman, Seadeddin, qui ne peut refuser à leur cité le nom de ville des sages ! Athènes, fondée par Cécrops , qui y transporta de Sais le culte de Neith sous le nom d'Athèné ; Athènes , dont les plus anciens habitants se vantaient d'être les seuls parmi les Grecs qui n'eussent jamais abondonné le sol paternel (4); qui, du temps d'Ilion, avait envoyé à sa conquête l'homme le plus capable d'organiser une année (5) , et avait fourni à Marathon les défenseurs de la liberté grecque (6); Athènes, où les descendants des Phéniciens, les Géphyrœens (7) apportèrent l'écriture , et qui vit leurs petits-fils Harmodius et Aristogiton la délivrer de la tyrannie d'Hipparque, fils du tyran Pisistrate; Athènes deux fois conquise par les Perses, incendiée par Xerxës et Mardouius , subjuguée par les Spartiates , délivrée de ses trente tyrans par Trasybule, soumise aux Macédoniens après la bataille de Chéronée , ravagée du temps des Romains
(1) Chalcondylas , 1. h , p. 32.
(2) Hadschi-Chalfa , dans ses Tables chonologiques , Ssolaksade , ldris , etc.
(3) Hérodote , 1. i , p. 60.
(4) Ibld., I. i,p. 56.
(5) Ibid., 1. iv, p. 72.
(6) /Md.,1. vi, p. 112-113.
par Philippe, roi de Macédoine, avait fini par jouir longtemps encore d'une ombre de liberté, grâce à cette fameuse décision par laquelle le sénat romain rendit l'indépendance à toute la Grèce ( 1 ). Sous les empereurs romains , elle fut embellie par Hérodes Atticus et par Adrien même de nouveaux monuments d'architecture, que détruisirent en grande partie plus tard les Gothssous Alaric. Mais, avant que cette malheureuse ville eût élé la proie des Goths, elle avait subi les dévastations du roi grec Philippe de Macédoine; ce monarque impie avait ravage le bois de Kynosarge , le Lycée et tout ce qui pouvait reposer agréablement la vue; il avait abattu depuis les toits des maisons jusqu'aux pierres des tombeaux (2). Sous l'empire byzantin, la cité de Minerve fut un lieu de ralliement pour les flottes, et, après la division de cet empire, elle forma avecTIièbes un grand duché, échu en partage à un noble bourguignon, Olhon de La Roche. De cette famille, elle passa par un mariage à celle de Gauthier de Briennc, Ce prince , avec sept cents chevaliers , six mille quatre cents cavaliers et huit mille fantassins, marcha contre les Catalans, qui le battirent complètement sur les bords du Céphissus, en Béotie. L'Attique et la Béotie restèrent en proie aux victorieux Catalans, qui, sous le titre de la Grande société (de la rapine), furent pendant quatorze ans la terreur de la Grèce. Ils reconnurent enfin la souveraineté de la maison d'AW ragon , et les rois de Sicile firent d'Athènes un gouvernement ou fief. Après les Francs et les Catalans, sur le trône du grand duché s'éleva la famille italienne des Aciaioli, plébéiens à Florence, tout puissants à Naples, souverains absolaî en Grèce : Athènes , ornée d'édifices , devint la capitale d'un État qui s'étendit sur Thèbes, Argos, Gorinthe et une partie de la Thessalie. A la seconde prise d'Athènes par les Turcs, sous Mohammed H, le dernier prince de cette m lison fut pendu d'après l'exemple que Timurtasch avait donné à l'égard du prince de Karamanie. La patrie de Solon et de Périclès , de Socrate et d'Alcibiade , où, sous les portiques et dans les jardins de l'Académie, Platon, Aristote, Zenon, Épicure, enseignaient la sagesse avec tant de
(1) Tit.-Livius.c. 32.
(2) /Wrf.,1. «si, c. 24.