‹ Histoire de l'Empire ottoman (volume 2)Chapitre 62 sur 288 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

protection du héros pour ses entreprises futures (1); et, en effet, l'ombre d'Abu-Moslin semble désormais avoir marché devant lui : ainsi, poussé par cet implacable esprit de vengeance, pour châtier la révolte de Sebsewar, il fit prendre deux mille habitants que l'on rangea tout vivants comme des assises de pierres, et dont les corps furent unis avec du mortier et de la chaux, pour élever des tours et des murailles (2).

Après la conquête du Chorasan , du Sistan , du Sabulistan,et du pays des Afghans, au pied des monts Suleiman-Kuh , Timur tourna pour la première fois ses armes contre la Perse proprement dite [1386], et la guerre dura trois années. Comme la possession du Chorasan avait été partagée entre les dynasties de Kurt et de Serbedar , ainsi la domination sur la Perse se divisait alors entre les Mosaffirs, qui régnaient dans l'Irak persan et le pays de Fars , et les Ilchans qui tenaient sous leurs lois l'Irak arabe et l'AserbeidschanouAtropatène. Schah-Schedschaa, ce souverain de la famille Mosaffir, élevé si haut par Hafis, envoya rendre hommage au vainqueur par un ambassadeur chargé d'offrir de riches présents, parmi lesquels se trouvaient plusieurs attelages de six mulets, un grand baldaquin écarlate, une tente royale et un parasol formés des étoffes les plus précieuses (3). Timur donna aux envoyés des paroles de paix, et les chargea d'une demande d'alliance, prélude ordinaire de l'assujettissement des princes avec lesquels il la contractait. Il voulait que l'on donnât la fille de Schah-Schedschaa à Mirsa- Pir-Mohammed, fils de son premier-né Dschihangir (4); et ses volontés s'accomplirent. Il ne trouva pas autant de soumission dans le sultan Ahmed , fils du scheich Osveis-Dschelair ; cet llchan (prince du pays), se fortifia dans sa résidence de Sultanije , mais ensuite il s'enfuit à Tebris, et enfin à Bagdad. Les provinces septentrionales de la Perse, Masenderan , Rei et Rustemdar tombèrent au pouvoir du vainqueur. Il conquit Sultanije, Tebris et Nachdschiwan , et passa l'Araxe à Dschulfa (5), où ce

(1) Scherefeddin , Histoire de Timur-Bes i P 329

(2) /&«*., c. mm, p. 367.

(3) Jbid.

(4) Jbid.,\. i,p. 352.

(5) Jbid., ch., l.m, p. 391; Joulcha , dans Morier,

fleuve rebelle était alors traversé par le fameux pont de pierre , avec des arches de cinquante à soixante aunes , bien fortifié à chaque extrémité (1). Karsz, aujourd'hui pbee frontière de l'empire ottoman, taillée dans le roc, ouvrit ses portes au bruit des grandes cymbales appelées gurgeh , et du cri de guerre des Tatares : Siirun ! (en avant) (2). La Géorgie fit sa soumission avec Tiflis sa capitale, et la fin de la campagne fut célébrée par une grande chasse tatare , dans laquelle l'armée se formait en cercle , tandis que la troupe de rabatteurs poursuivaitles cerfs etles gazelles, les loups et les lions vers un même point, au milieu (3). Dans la belle plaine de Karabagh, où il avait établi son quartier d'hiver, Timur reçut l'hommage du prince de Géorgie , qui acheta la confirmation de sa principauté par l'abjuration de la foi chrétienne, et offrit parmi plusieurs objets rares et précieux par leur antiquité la cotte de mailles fabriquée des propres mains du roi David , auquel le Koran attribue l'invention de cette partie de l'armure (4). Un hommage plus flatteur encore pour Timur, qui l'accueillit plus gracieusement, fut celui du prince de Schirwan qui apporta les présents les plus appréciés en Orient, tous offerts par neuf, nombre affectionné des Tatares: neuf sabres, neuf arcs, neuf tentes, neuf baldaquins, neuf châles, neuf pièces de riches étoffes, neuf coursiers de noble race, neuf femmes esclaves ; quant aux esclaves mâles il n'y en avait que huit , le prince lui-même se présentant comme le neuvième (5). « Cette générosité, dit Scherefeddin, plut au maître; et en récompense l'esclave resta maître de Schirwan. « Les princes de Gilan aussi, qui jusqu'alors s'étaient crus assurés et libres dans leurs châteaux des montagnes , dans leurs forêts et leurs marais, baisèrent la poussière devant le conquérant qui envoya sommer les souverains d'Arménie et de Mésopotamie dese soumettre. A Diarbekr, en Mésopotamie, régnait la dynastie du Mouton-Noir,

second journey, p. 300, et Dupré, t. h, p. 253, doit être Dschulfa.

(1) Scherefeddin, I, p. 392.

(2) /W., p. 393 et 395.

(3) Jbid., ch., 1. iv, p. 391.

(4) Jbid., ch.,1. v,p.400.

(5) Jbid., ch., I. v , p. 402.

et à Ersendsehan , en Arménie, le prince Taherten ; le premier se niiten défense, et il fut châtié par le ravage de la plaine de Musch , par la perle des villes d'Achlath et d'Aadildschuwas , et enfin par l'enlèvement de Wan. Cette place si fameuse qui, avant Timur, ne s'était abaissée devant aucun vainqueur, fut emportée d'assaut après vingt jouis de résilance opiniâtre, et les vaillants défenseurs, les mains liées par derrière, furent précipités du haut des murailles au fond de l'abîme (1) ; ensuite on se mit à raser les ouvrages de fortification. Telle était leur importance que la tradition orale attribuait leur construction à Schedad, filsd'Aad, et qu'une division de dix mille hommes travailla inutilement tout un jour pour détacher les masses de rocher (2). La chute de Wan hâta la soumission de Taherten , qui fut confirmé par un diplôme de Timur comme son vassal dans la possession d'Ersendschan (3).

Schah-Sched>chaa, de la famille Mosaffir, souverain de Fars , avait de son lit de mort recommandé ses États et sa famille à la grâce de Timur, par une lettre particulière; mais son fils Seinol-Aabidin refusa d'obéir à l'ordre de Timur, qui le sommait de paraître à sa sublime Porte. Les hordes conquérantes se tournèrent vers le sud , et l'Irak persan avec la capitale Iszfahan se rendirent sans qu'il y eût besoin de tirer l'épée. Un jeune forgeron d'un faubourg d'Iszfahan, Ali-Katschapa , gémissait de l'esclavage de sa patrie foulée sous les pieds des Tatares ; ses yeux étaient fixés sur le grand exemple d'affranchissement de l'ancienne histoire de Perse , donné aux peuples opprimés et à la postérité parle forgeron Kawe, qui, arborant son tablier comme étendard de la liberté , avait réuni tous les opprimés pour les pousser au renversement du tyran Ishak. Une nuit il éveilla les habitants d'Iszfahan au son du tambour, et les excita à la révolte contre les commissaires tatares chargés de la prise de possession, et contre la garnison encore peu nombreuse : cinq mille Tatares furent massacrés. Timur donna l'ordre de rentrer de force dans la ville , de la saccager, de la noyer dans le sang ,

(1) Scherefeddin, 1. ix, p. 419.

(2) Ibid., p. 320, el Dschihannuma, p. 411.

(3) Scherefeddin , I; u, p. 419.

et, afin que tout Tatare prît sa part de la ven • geance générale , chacun des soldats fut taxé à un certain nombre de tètes qu'il devait apporter. Le seul quartier de la ville où demeuraient les scheichs et les savants reçut une garde de sûreté; il y eut même une recommandation particulière d'épargner surtout la maison de Chodscha-Imamecldin-Wais, quoique cet illustre savant fût mort depuis plus d'un an (1). Déjà les soldats étaient si rassasiés de sang et d'argent, qu'un grand nombre, au lieu d'abattre euxmêmes les tètes, préféraient en acheter, afin de livrer le nombre imposé : d'abord une tète coûtait vingt kopeks (2) , bientôt on ne la paya qu'un demi-kopt k , enfin personne n'en voulut plus. Les registres inscrivirent soixante -dix mille tètes, qui furent ainsi apportées, et servirent à élever des tours sur les places publiques.

Après cet effroyable exemple de vengeance, Schiras se remit bien vite entreles mains duvainqueur ; dans le palais appelé le trône Karadscha (3) , grands et gouverneurs, princes de la famille Mosaffir, souverains de Kerman et de Jesd, Atabegs de Loristan et princes de Laristan, qui se glorifiaient de descendre du fameux héros persan Gurgin-Milad, glorifié par le Si-hahnamch, tous vinrent se prosterner devant Timur, qui fit réciter la prière publique en sou nom ('27 décembre 1387). Les munschis (secrétaires du divan) renchérirent d'expressions emphatiques et louangeuses dans les lettres de victoire qui furent aussitôt expédiées par des commissaires spéciaux ( mubaschirs ) à Samarkand , dans le Chuaresm, le Chorasan, et dans tous les pays- soumis à la domination de Timur, pour que les chatibs (qui récitent la prière pour le souverain) en fissent la lecture du haut des chaires (4).

Pendant la guerre de Perse, le Chuaresm s'était soulevé, les gouverneurs s'étaient enfuis auprès de Tokatmisch, chan tatare du Kiptschak Alors Timur se rendit pour la cinquième et la dernière fois dans le Chuaresm, rasa les

(1) Scberefeddin. Histoire de Timour-Beg, 1. x, p. 432.

(2) /èirf.,p. 433.

(3) Peut eue à la place où s'élève aujourd'hui le palais des Katschares.

(4) Scherefeddin , Histoire de Timour-Beg , !. xi , p. '436.

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