‹ Histoire de l'Empire ottoman (volume 2)Chapitre 63 sur 288 · LIVRE VU · texte numérisé non relu

LIVRE VU

murailles de l'a capitale, fit passer là charrue sur ses rues et ses places, et transporta toute la population à Samarkand, où il fit son entrée tromphante; puis il y célébra en grande pompe le mariage des princes Pïr-Mohammed-.\lirsa, Miran-Schah-Mirsaet Schahroch-Mirsa, et aussitôt il se prépara à la guerre contre Tokalmisch-Chan, souverain de la grande Tatarie, jusqu'a'ors son vassal. Douze ans auparavant il l'avait protégé contre Urus-Chan, prince tatare de la Russie , et l'avait établi comme souverain du Kiptschak, c'est-à-dire delà grande Tatarie, qui comprend tous les pays citre la petite Tatarie ou la Krimée et le Turkistan. Tokatmisch etUrsus-Chau étaient tous deux du sang : de Dschudschi (1), fils de Dschengis-Chan , que son père, de son vivant, avait institué souverain de la grande Tatarie , comme il avait nommé le frère, Dschagalai, prince delà Transoxane, de Chuaresm et du Turkistan, et proclamé l'aîné, Ogatui, empereur de Chine et grand chan. Après s'être emparé des États de Dschagatai par la conquête de Balch, Timur avait fait un chan purement nominal de Dschagatai, Siiirgutmisch, et celui-ci étant mort, il lui avait donné pour successeur son fils Mohammed dans cette apparence de pouvoir (2); niais pour Tokatmisch, il trônait en réalité dans le Kiptschak sohs la protection de Timur, à laquelle il voulut se soustraire. Au premier avis de rassemblement de troupes dans le Kiptschak , Timur dépêcha des commissaires pour faire des levées dans toutes les parties de son vaste empire (3), et dans une grande assemblée delà nation ( kuriltai), il atteignit le double but d'augmenter son armée et de diminuer les richesses de ses généraux , en faisant adopter la mesure de fortifier tous les régiments 'aux«dépens de leurs possesseurs (4) [1389\ L'hiver qui précéda cette assemblée générale tenue au printemps selon l'usage, Timur l'avait passé sur les lacs auprès de Buchara, à la chasse des cygnes, afin de conserver cet ancien exercice de la maison de Dschengis-Chan; car les fils de ce conquérant , Ogatai et Dschagatai , s'étaient livrés tout un hiver à ce genre de plaisir, et chaque semaine une quantité de cygnes, for-

(1) Dans Petis de La croix se douve Tuschi au lieu de Dschudschi , ce qui est uue erreur.

marit la charge de cinquante chameaux, était envoyée A Samarkand pour une distribution solennelle dans I armée (1). En même temps , il célébra les n >ras de sa fille unique et chérie, sultan Bacht,etde ses petits-fils Mirsa-Ebubekr, fils de Miranschah, et Mirsa-Omar, fils de Dschihangir (2). Au mois de janvier de l'année suivante ( 19 janvier 1390 ) , il leva son camp deTaschkend; il renvoya son harem, ne gardant que sa favorite Tscholpan (étoile du matin), fille de l'hadsehibeg des Gètes. A Karasuman , où la neige et la pluie forcèrent de faire halte, il reçut des ambassadeurs de Tokatmisch. Selon le cérémonial tatare. ils furent introduits en courant (-) , touchèrent la terre de leur front , et avec les excuses de leur maître, ils présentèrent comme cadeau un oiseau de proie appelé tschonkar, et neuf coursiers d'une rap.dité extraordinaire. Timur fit placer ce tschonkar sur son poing , et à la lettre d'excuse il répondit par un discours dans lequel, rappelant en détail tous les bienfaits dont il avait comblé Tokatmisch, les secours qu'il lui avait fournis contre Urus-Chan, il s'appesantissait sur l'ingratitude du prince ; et il conclut en déclarant qu'il allait le châtier.

La marche s'opéra par Jasi, Karatschuk et Sabran, vers les montagnes de Kutschuktagh et d'Ulnlagh. Timur monta sur le sommet le plus élevé de ce groupe, pour embrasser du regard les steppes immenses de la grande Tatarie, aussi loin que la vue pouvait atteindre. Il resta un jour entier absorbé dans le plaisir de contempler cet océan de verdure; pendant ce temps, les soldats rassemblèrent des pierres pour élever une tour qui devait transmettre à la postérité l'année et le jour où Timur s'était rendu dans ce lieu (4). Une chasse générale pourvut au manque de vivres qui se faisait sentir dans l'année; et, après avoir vu défiler ses troupes du haut delà montagne, il en passa une revue plus attentive , lorsqu'elles furent descendues dans la plaine : coiffé d'un turban orné de rubis, tenant à la main une massue à

(1) Le partage de la chasses'appelle tschirilgha , celui de l'argent okulgba ; Scberefeddin , •. ni , ch. 7, p. 59. et ch. 10, p. 74.

(2) Ibid., I. m, ch. 7 , p. 62, et ch. 8 , p. 65.

(3) Jbid., I. m, ch. 10, p. 74.

(4) fbid.,\.m, ch. 10, p. 81.

tète de taureau, comme en portaient les anciens rois de la Perse, en souvenir de la massue de Feridun. il parcourut son armée toman partoman (corps de dix mille hommes). Suivant la coutume dans les inspections militaires des Tatares, les chefs s'agenouillèrent devant lui(l), tenant la bride de son cheval , et baisèrent la terre, en récitant la prière accoutumée pour le souverain, à laquelle ils mêlaient des formules de louange et de bénédiction. Après avoir ainsi reçu les hommages et les vœux de ses fils , de ses petits-fils et de ses autres généraux, et les avoir félicités sur la tenue, Tordre et la discipline de leurs tomans, hesars et sads (2), Timur donna le commandement de l'avantgarde, appelé mangalai chez les Mongols (3), à son petit-fils, Mirsa-Mohammed, lui recommandant vigilance, rapidité, patience infatigables. La rencontre des corps avancés des deux armées fut le sanglant prélude de l'effroyable bataille qui allait se livrer. Là périrent quatre des plus fameux guerriers de Timur, Herimuk, Ramasanchodscha, ErlatetAikutimur; les autres chefs furent comblés d'éloges et de présents, et reçurent le titre de tarchan(4), qui donnait libre accès auprès du souverain à toutes les heures ; au fils du vesir resté dans l'action, à Kaladschighai, furent remis le grand sceau de l'empire et le petit cachet de cabinet dit sceau du papillon (5). A la suite de six journées de pluie, l'on en vint à la grande bataille dans laquelle Timur, renonçant pour la première fois à l'ancienne ordonnance de centre, aile droite, aile gauche, disposa ses troupes en sept divisions [5 juillet 1390]. Dans l'armée de Tokatmisch , les chefs étaient tous des princes du sang de Dschengis-Chan , appelés aghles, comme ceux de Perse sont nommés mirzas. Le cri de guerre , Sûrun , couvrit le bruit des trompettes, et le schérif qui, le premier, avait présagé la grandeur de Timur , en lui remettant la bannière et le tambour, et qui depuis l'avait accompagné dans toutes ses expéditions, Seid- Bereke , s'ageuouillant, la tète découverte , pour

(1) Scherefeddin, I. m , oh. 11 , p. 86.

(2) C'est-à-dire corps de dix mille, régiments de raille, compagnies de cent hommes.

(3) Scherefeddin , 1. ni , cb. 12 , p. 91.

(4) V6id.,l.n,ch. 10, p. 234.

(5) Ibid., 1 in, ch. 13, p. 108.

invoquer la faveur du ciel, lança de la poussière contre les ennemis, en prononçant cette malédiction : «Ainsi puissent vos visages être noircis par la défaite !»; puis, se tournant vers Timur : « va , s'écria-t-il , va maintenant selon ta volonté, tu seras vainqueur (^.«L'impétuosité de l'attaque renversa l'ennemi ; Tokatmisch prit la fuite, et sept cavaliers sur dix, dans l'armée de Timur, eurent ordre de se mettre à la poursuite des fuyards ("2). Timur lui-même continua sa route avec le reste de l'armée, et il établit son camp sur leWolga, dans la belle plaine d'Urdepe, où fut déployée une magnificence inaccoutumée. Tout le camp, d'un diamètre de trois parasanges, était enveloppé d'un rideau d'étoffe brochée (3) ; le butin en troupeaux et en esclaves que l'on y entassa des rives et des îles du Wolga était incommensurable; les plus belles filles furent conduites dans le harem de Timur, les autres distribuées parmi les émirs ; quinze mille des jeunes garçons les mieux faits furent destinés au service intérieur de la cour. Ensuite fut disposée une fête, l'une des plus brillantes dont fassent mention les annales du Turan ; les mets furent servis dans des plats d'or ornés de pierreries , par des esclaves des deux sexes d'une admirable beauté; les musiciens composèrent de nouveaux chants, dont l'un fut appelé le morceau de la conquête du Kiptschak (4). Ti- : mur était assis sur le trône des souverains de la grande Tatarie, qui résidaient ordinairement à Urdepe, sur les bords du Wolga ; il était entouré des beautés de son harem , et l'on entendait tour à tour des chants de triomphe (rihawi), ou répéter les accents de l'amour (uschak) (5).

L'hiver suivant se passa également en fêtes à Samarkand, et au printemps de l'année 139^fut entreprise l'expédition de Perse, qui, cette fois, dura cinq années. Outre les étendards ordinaires de queues de chevaux (6) , l'on arbora encore une nouvelle bannière avec une image de

(1) Scherefeddin, ch. 14, p. 11.

(2) Ainsi les sept dixièmes de la cavalerie.

(3) Scherefeddin, 1. in, ch. 14, p. 124.

(4) Fethnamei Kipdjak ; Scherefeddin, 1. ni , ch. 14, p. 127.

(5) Ibid.

(6) Ibid. , 1. m , ch. 24 , p. 190. .

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