‹ Histoire de l'Empire ottoman (volume 2)Chapitre 73 sur 288 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

EXAMEN DE LA QUESTION DE LA CAGE DE FEU. — ENTRETIEN DE TTMUR ET DE BAJESID. — POURSUITE DES FILS DE BAJESID. — EXPÉDITION DES FILS DE TIMER.— CONQUÊTE DE SMYRNE. — MORT DE BAJESID ET DE TIMUR. — DIVISION ET PARTAGE DO POUVOIR. — PREMIERS EXPLOITS DE MOHAMMED —TRIPLE DÉFAITE D'ISA. — AVÈNEMENT DE DSCHUNEID. — CAMPAGNE DE SEIEI- MAN CONTRE MOHAMMED EN ASIE. — IRRUPTION EN EUROPE. — PENCHANTS VOLUPTUEUX ET FIN DE SULE1MAN. — GOUVERNEMENT TYRANNIQUE DE MUSA. — POETES ET SAVANTS SOCS SULEI- MAN ET MUSA.

Timur renonça bientôt à la bienveillance envers Bajesid, et le soumit à une garde rigou- |'euse S cause d'une tentative d'évasion de son prisonnier. Mohammed, le troisième des fils du ;ultan,qui avait échappé parla fuite au désordre l'Angora, essaya de délivrer son père, quin'éait pas surveillé de très-près. Des mineurs turcs ;e glissèrent de nuit dans le camp, et se mirent, l'une tente voisine, à pratiquer un conduit mêlant à celle de Bajesid. Déjà ils étaient parvenus heureusement sous le point qu'ils devient percer à jour, lorsque la compagnie, qui

la naissance du jour venait relever la garde, lécouvrit le travail souterrain. On trouva Bajeid etFirus-Beg, les eunuques, éveillés et debout lans la tente. Les mineurs purent s'échapper. Timur accabla son prisonnier de reproches , fit ouper la tète au fidèle serviteur Chodscharirus, comme à l'instigateur de l'entreprise, et e sultan fut étroitement resserré. Le jour une ,arde plus nombreuse l'entourait, et la nuit il tait enchaîné (1). De là, et d'une fausse interprétation du mot turc kafes, qui signifie cage et ' ussi chambre ou litière grillée, est venue la fa- )le de la cage de fer, répétée si longtemps par ous les historiens européens après le Byzantin •hranzes et le Syrien Arab-Schah. Comme ce hème a été, durant trois cents ans, un sujet pernanent d'exercice de rhétorique et de déclamalion, que l'historien si sagace de la chute de

empire byzantin lui-même discute gravement e point, qui cependant ne rentrait pas autant

(1) Ducas , 1. xv , p. 21 , Chalcondylas.

dans son cercle que dans le notre , nous allons l'examiner plus complètement et de plus près que Gibbon, qui ne connaissait ni le témoin oculaire Schiltberger, ni les plus anciens historiens des Ottomans , Aaschikpaschasade et Neschri , ni l'opinion de Seadeddin.

Nous allons consulter d'abord les Européens contemporains, en second lieu les Byzantins, puis les historiens orientaux de Timur, et enfin ceux des Ottomans. 1° L'écuyer bavarois Schiltberger, qui , fait prisonnier à la bataille de Nicopolis, a décrit si fidèlement le massacre des captifs, puis tombé entre les mains des Tatares à Angora , passé au service des fils de Timur Schahroch et Miran-Schah, a raconté la défaite et la prise de Bajesid ; qui, dans la peinture de cette bataille est complètement d'accord avec les historiens orientaux et byzantins, rappelle comme nous la circonstance des éléphants, signale la hauteur où Bajesid finit par se retirer avec les dix mille janitschares; Schiltberger ne dit pas un mot relatif à une cage de fer.(l), et Boucicault , dans ses mémoires rédigés à cette époque (2), dit simplement que Bajesid subit une pénible mort dans la captivité, d'où l'on ne peut tirer de grandes conséquences, car la mort est toujours dure dans les fers, quand bien même elle arrive naturellement, comme celle de Bajesid. 2° De trois Bysanlins qui racontent la captivité du sultan, les deux plus di-

(1) Schiltberger , Voyage en Orient ; Munich , 1813, p. 45.

(2) Mémoires de Boucicault , p. i , c. 37.

gnes de foi, Ducas (1) et Chaleondylas , ne font mention que de chaînes , le premier en y ajoutant la circonstance que cette précaution était prise seulement de nuit, après la tentative d'évasion, pour plus de sûreté; Phranzes, presque toujours dans l'erreur lorsqu'il s'agit des faits de l'histoire de l'Orient, est le seul qui parle d'une cage en fer. 3° Les Persans qui ont écrit la vie de Timur soit en prose, soit en vers, Scherefeddiu d'Iesd, et l'auteur du Timur-Nahmih , le poète épique Latifi, rappellent seulement la réception honorable de Bajesid dans la tente de Timur; il n'est pas plus question de cage dans leurs ouvrages que dans ceux de Lari et deDschenabi, considérés comme les auteurs les plus véridiques d'histoire générale (2). Les historiens arabes contemporains, Ibn-Hadschr , auteur des biographies des hommes célèbres du vme siècle de l'hégire, et Ibn-Schohne , qui eut avec Timur à Damas les entretiens dont on a déjà rendu compte, ne savent rien d'une cage de fer ; et le silence de ces six témoins, graves et puissants, donnent un démenti au prétentieux Syrien Arab-Schah, qui commence chaque chapitre par une injure à Timur, qui n'a de but que le mensonge, et qui choisit et place ses mots suivant les exigences de l'harmonie de sa prose artislement travaillée. 4° Le plus ancien annalyste des Ottomans, Aaschikpaschasade, raconte , d'après un témoin oculaire , qui, après avoir servi dans la garde du corps de Bajesid, devint ensuite commandant d'Amasia, que Bajesid fut porté dans une litière grillée comme une cage, entre deux chevaux (3). Ceci s'accorde avec les paroles suivantes de Neschri (4) : « Timur fit faire une litière dans laquelle on le portait ( Bajesid ), comme dans un kafes entre deux chevaux. » C'est évidemment dans ce passage mal interprété qu'il faut reconnaître l'origine primitive de toute la fable qui , grossissant avec le temps , a fini par se faire une place dans l'histoire. Non-seulement kafes signifie, comme nous l'avons dit, une cage, mais ce mot désigne encore

(1) Ducas , 1. xvi ,p. 33.

(2) Il n'en est pas question non plus dans le Noclibelet- Tewarich et le Behdsihetet- Tewaricb écrits après Lari.

(3) Manuscrit du Vatican , p. 167 et 168.

(4) Nescuri , fol. 108.

aujourd'hui tout appartement grillé des femmes et même la deueure des princes ottomans , dans le serai a Conslanlinople. Kafes s'entend aussi des litières grillées dans lesquelles on fait voyager les femmes du harem , et c'est précisément dans une voiture de ce genre que l'on transportait Bajesid entre deux chevaux. Plus lard d'obscurs chroniqueurs ottomans, amateurs d'anecdotes, sur la foi d'un rimailleur syrien, ont transformé celte litière en une cage de fer. Mais aucun historien turc digne d'être consulté ( 1 ) n'en dit un mot. Voici comme s'explique l'historiographe de l'empire, Seadeddin , dont l'autorité est si puissante : «Ce que certains faiseurs de fables racontent, dans diverses histoires turques, d'une réclusion dans une cage de fer est de pure invention ; si le sultan avait subi réellement un pareil traitement, Mewlana-Scherefeddin, panégyriste de Timur, aurait employé lotisses soins à en faire un objet d'éloges. Comme la vue odieuse des Tatares soulevait sa fureur (de Bajesid), il demanda d'être porté dans une litière. Quiconque voudra se supposer à sa place sentira qu'il devait être impossible à sa nature violente de supponer tous les jours la vue de ses ennemis. Ceux qui ne savent pas distinguer la litière de laçage appartienneni à la masse de ces êtres doni les organes débiles confondent l'azur du ciel avec le gris (2). » Ce ne fui point par un sentimeut d'humanité que Timur ne fit point subir cet odieux outrage à son ennemi abattu: assez d'horribles exécutions témoignent de son humeur impitoyable; mais ses priueipes sur le despotisme lui auraient interdit d'abai-srr la majesté souveraine dans la personnedu sulian, en le renfermant comme une bête sauvage. Il ne faut pas croire davantage que Timur se soit servi du dos de Bajesid toutes lis fois qu'il montait à cheval; ce sont là de vieux conlcs empruntés aux Byzantins et aux Orientaux suivant lesquels Alparslan aurait posé le pied sur la tète de son prisonnier, l'empereur byzantin,

(1) Neschri. tdris , dans le premier récit du Ve livr.; Seaiteddiu , Aali , fol. 36; Ssolaksade , fol. 205;Rausatul-Ebrar.

(2) Seadeddin , fol. 115 de la bibliothèque impériale et royale , et lirai uni , p. 230. Il y a ici un jeu de mois que l'on ne peut rendre.

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