‹ Histoire de l'Empire ottoman (volume 2)Chapitre 74 sur 288 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

Rnmanus-J)ioo[ènes (1), et le petit-fils de cet Alparslno, le sultan Sandschar, aurait été renfermé par les Ases dans une cage de fer .'2'. II faut encore ranger dans la niènie clause d'anecdotes l'entretien de Tiniur et Bajesid, dès la présentation du prisonnier à son vainqueur, et leurs discussions dans le cours de la captivité, et vers sa fin, quelques jours avant la mort du sultan. Toutefois ces conversations . encore bien qu'elles ne .-oient pas vraies, du moins telles que les rapportent quelques historiens grecs, arabes, persans et turcs, peuvent trouver place ici , comme caractérisant l'esprit de l'évoque de l'Orient, des principes de philosophie et de politique des sou erains. La plus remarquable et la plus vraisemblable répétée par la plupart des historiens turcs, quoiqu'elle ne soit point accueillie par l'historiographe deTimur, Scherefeddin, est celle qui eut lieu à la première entrevue dan- la tente du souverain tatare. Après que Tiniur eut fait asseo r • Bajesid auprès de lui , ils se mirent à parler des diverses circonstances de la bataille ; puis tout à coup s'a Iressant au sultan, Timur lui dit : «Toi et moi devons particulièrement rendre grâce à Dieu pour la puissance qu'il nous a confiée. — Pourquoi cela ? demanda Bajesid. — C'est qu'il la départie à un boiteux comme moi , et à un paralytique tel que toi : à moi boiteux, il a donné les empires depuis les frontières de l'Inde jusqu'à Siwas; et à toiles contrées qui s'étendent depuis Siwas jusqu'à la Hongrie. Il est manifeste que la domination du monde n'est rien aux yeux de Dieu, car autrement, au lieu d'en investir deux infirmes comme nous, il aurait pu choisir quelque créature pourvue de membres sains et vigoureux. Parce que tu as été ingrat envers Dieu , que tu n'as pas reconnu ses bienfaits , il t'a envoyé le châtiment dont tu es frappé par moi, son fléau. Maintenant , mon frère Bajesid, ne t'afflige point, une fois en possession de la santé, l'homme remonte rapidement à la prospérité. » Ensuite on apporta une écuelle de lait caillé , et Bajesid tomba dans uue tristesse plus profonde; interrogé sur la cause de cette sombre préoccupation, il raconta comment son

(1) Joanties Scylitzes et Oonstanlinus Mariasses.

(2) Déguignes , Hïst. généal., I. x,p. 257.

protégé , Ahmed-Dschelair, chassé de Bagdad par Timur, lui avait prédit qu'un jour il rencontrerait Timur, et mangerait avec lui du lait caillé. « En effet, dit Timur, Ahmed-Dschelair est un homme d'une grande sagesse auquel je dois rendre des actions de grâces, car, s'il n'avait pas demeuré auprès de toi, tu ne serais pas maintenant sous mes yeux.» Lorsque plus tard le harem de Bajesid eut été enlevé à Brusa, et que la tentative d'évasion détermina un traitement plus rigoureux, on prétend que Timur, afin d'insulter à la passion du sultan pour la chasse, lui envoya un couple de chiens et de faucons, et que Bajesid irrité lui fit dire : « En effet, les chiens et les oiseaux ne te conviennent guère à toi, Timur, barbare et brigand; ils sont plutôt faits pour moi élevé sur les degrés du trône, filsdeMurad, et petit-fils d'Lrchan. » Blessé par ses paroles, Timur aurait humilié Bajesid : dans un festin, il aurait violé les lois sacrées du harem jusqu'à se faire présenter le vin par l'épouse de son prisonnier, la princesse servienne, en représailles de l'outrage dont Bajesid s'était rendu coupable lorsque dans son défi il avait parlé du triple divorce (1). Dans la suite, quand les fils de Bajesid se partagèrent la domination de l'Asie et de l'Europe, Timur lui demandant si les jeunes princes le reconnaîtraient encore pour souverain , dans le cas où il recouvrerait sa liberté : « Brise mes fers, répondit le sultan, et je les aurai bientôt réduits à la soumission^). » Mais Timur, averti par ces paroles qui trahissaient l'ambition indomptable de Bajesid. aurait répliqué :«Prends courage, Chan , je veux seulement te mener à Samarkand, et de là je te renverrai dans ton pays. » Bajesid tomba ensuite dans une mélancolie profonde qui accéléra sa fin. Selon Dschenabi, trois jours avant de mourir, il avait obtenu la liberté de son vainqueur, et lui avait adressé trois prières que Timur lui promit d'exaucer : la première de ne point exterminer sa famille, la seconde de ne point dévaster le pays de Rum , de ne point en renverser les forteresses, asiles et boulevards de l'islam ; la troisième de ramener dans leur pa-

(1 ) Les fonctions remplies par la princesse servienne se trouvent rappelées par l.balcondylas et par Arab-Scbab, ainsi que par Mohijeddin.

(2) Manuscrit , n° 139 , fol. 50; Lutfi , p. 35.

trie les Tatares fixés dans celte partie de l'Asie (1). Nous reviendrons sur l'accomplissement de cette dernière volonté , et particulièrement du troisième point, lorsque nous serons arrivés à la mort de Bajesid en suivant l'ordre chronologique; maintenant nous reprenons le fil des événements de la guerre avec la bataille d'Angora.

Après la victoire , Mirsa-Mohammed-Sultan, petit-fils de Timur, né de son fils aine Dschihangir , se mil avec cinquante mille cavaliers à lapoursuite du prince Suleiman, qui, enlouré des soutiens du gouvernement turc, du grand vesir, de l'agadesjanitschares, des beglerbegs et des subaschis , avait pris la fuite du côté de Brusa. La capture ou la destruelion de ce fils aîné du sultan, et l'enlèvement du trésor de l'empire gardé à Brusa, devaient être l'objet principal de Timur. Le souverain tatare se mit lui-même en marche avec les corps de l'armée versKutahije. T< lie fut la rapidité de la course du prince Mohammed qu'il franchit cette longue distance en cinq jours; mais de trente mille cavaliers quatre mille seulement arrivèrent aux portes de Brusa (2), et le prince ottoman avait tellement précipité sa fuite , que déjà il avait atteint les rivages de la mer.

Au pillage et à l'incendie de Brusa, se renouvelèrent toutes les horreurs qui signalaient la conquête tatare : les écoles et les mosquées furent converties en écuries ; le harem de Bajesid, ses épouses et ses filles , la fiancée de son fils Mustapha, la fille d'Ahmed-Dschelair,les princes captifs de Karamanie, les trésors de l'empire , la vaisselle d'or et d'argent , les riches étoffes, les précieux vêtements et les joyaux, que, dans sa précipitation, Suleiman n'avait pu emporter , tombèrent entre les mains des Tatares. Après que le trésor public eut été inventorié et entièrement vidé par les secrétaires de Timur, la ville fut livrée au pillage, puis réduite en cendres. Les protégés de Bajesid, Ahmed-Dschelair et Kara-Jusuf, de la dynastie du Mouton Noir, étaient déjà parvenus à s'échapper, le premier vers Bagdad, et l'autre à Kaiszarije; mais le grand scheich Mohammed -

<1) Dschenabi , p. 161 ; dans la traduction de Podesta.

(2) Scberefeddin, I. v , ch. 51 , p. 25.

Bochari , avec les deux plus profonds savants du temps de Bajesid, le légiste Schemseddia- Fenari et le grand commentateur du Koran, Mohammed - Dscheseri , furent atteints dans leur fuite, et amenés devant l'émir Nureddin, grand maître de la cour du prince et gouverneur de Brusa, qui les délivra de leurs liens, et leur donnant les plus grands témoignage d'honneur , les envoya auprès de Timur , à Kjjh tahije. Déjà il a été question du scheich Bochari (1), ainsi que du mufti Fenari, dont le1 premier avait su gagner l'amour de la sœur der Bajesid et obtenir sa main. Dscheseri est al prodige dans la science de commenter le Koran, j comme Firusabadi, l'auteur du grand dictioni naire arabe, qui a été imprimé en même temps-, à Constantinople et à Calcula, est un colosse dans la philologie. Ce dernier, né en Perse, à Firusabad, dans ses voyages entrepris un peu avant la guerre entre Timur et Bajesid, avait reçu de ces deux princes les offres les plus brillantes pour se fixer à leur cour; et connue il avait décliné cet honneur, tous deux l'avaient comblé de présents (2). Timur accueillit aussi les trois savants ottomans avec distinction, ei les pressa de changer le séjour de Brusa pont celui de Samarkand ; Bochari et Fenari s'en défendirent , Dscheleri accepta l'invitation dans la suite, il fut envoyé d'abord en ambassade en Egypte (3); plus tard, le grand mollade Timur étant mort (4), il occupa sa place, et ans mariages des petits-fils et des petites-filles d( l'empereur, à Samarkand, ce fut lui qui lut les articles des contrats.

Le prince Mohammed , après avoir été joinj à Brusa par le reste de ses trente mille Cfr valiers, envoya dix mille hommes à Nicée , sous les ordres du prince Ebubekr, son cousin, cl détacha l'émir Sewindschik avec une division, le long du rivage de la mer, vers Kemlik, afin de continuer la poursuite du prince Suleiman, Nicée et Kemlik, qui, di puis les croisades, avaient échappé à de pareils désastres, furent livrées au pillage des Tatares, qui les renver-

(1) Seadeddin et Aali donneut la biographie détaillée de Bochari.

(2) Voy. Schakaikun - Naanmanije et biographie d( Firusabadi , dans l'édition de Constantinople.

(3) Scherereddin , 1. v, ch. 54 , p. 36.

(4) 11 s'appelait Abdoldschebar.

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