‹ Histoire de l'Empire ottoman (volume 2)Chapitre 76 sur 288 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

cher contre les murailles des tours dont chacune contenait deux cents soldats pourvus d'échelles pour l'escalade ; enfin , on pratiqua des mines que dix mille ouvriers poussèrent sous les fortifications, et le feu étant mis aux galeries fie bois qui les soutenaient, des pans entiers de muraille s'écroulèrent (1). Du côté de la mer les r Tatares transportèrent aux extrémités de la di- ;;iie. dont la séparation ouvrait l'entrée du port, , des pierres et des quartiers de rocher qu'ils jetèrent à la mer pour fermer les abords. Heureu- ' sèment les galères avaient gagné le large avant | la naissance du jour; quelques instants plus tard I elles eussent été incendiées. Quoique la dixième partie des assiégeants à peine fût employée à I porter des pierres , en un «eul jour les deux extrémités de la digue se joignirent (2J , puis des

• ;ii!ots de bois furent entassés dans l'intérieur même du port ; un plancher fut posé sur ces appuis, en sorte que des deux côtés de la rade fut pratiqué un chemin surlequellesassiégeantspou- \ aient s'avancer directement contrelechàteau, ei

; combattre de pied ferme(3). L'attaques'engagea . el se poursuivit avec fureur au milieu de torrents de pluie qui ne purent interrompre ou ra-

• lentir l'impétuosité des assaillants, ni l'ardeur |<le la défense. Les assiégés lançaient sans cesse

des traits enflammés, et du feu grégeois qui brûlait encore sur la surface des eaux. Enfin, l'armée tout entière livra l'assaut, et la ville isuccomba après quinze jours de siège. Les chevaliers, rejetés jusque dans l'intérieur du château . serrèrent leurs rangs , et plaçant le maître des hospitaliers à leur tète, ils s'ouvrirent un passage jusqu'à la mer, on des galères accoururent pour les recevoir. Les habitants chrétiens de la ville les suivirent jusqu'au rivage , se précipitèrent sur les rames des bâtiments , sur les nacres, les câbles, suppliant au nom du Christ Des équipages de les emmener: mais les marins les repoussèrent à coups de lances, et déployant les voiles, ils gagnèrent la pleine mer, abandonnant ces malheureux au désespoir (4). Plus de mille d'entre eux furent traînés devant Timur qui ordonna de les massacrer tous avec les

(1) Chalcondylas, I. m , édit. de Rasle , p. 51. (2; Oucas , I. xvu , p. 40.

(3) Scherefeddin , 1. v , cb. 56 , p. 51.

(4) Ducas , 1. xvu , p. 40.

TOM. i.

femmes et les enfants sans exception. Mais comme ce nombre était trop faible pour élever une pyramide de crânes, monument accoutumé de la conquête, cette fois on rangea des têtes et des pierres alternativement, de telle sorte que chaque couche de têtes reposât entre deux couches de picrres(l ). Néanmoins toutes les tètes ne furent pas employées à cette construction , car, après la prise de la ville, quelques galères chrétiennes, arrivées trop tard à son secours, s'étant approchées du rivage, Timur fit lancer des tètes de chrétiens sur leur bord, et les équipages, saisis d'horreur, s'empressèrent de gagner le large (2). Les commandants génois de l'ancienne et de la nouvelle Phocée, les seigneurs génois de Lesbos et de Chios vinrent apporter leur hommage et des présents à Timur et à son petit-fils Mohammed-Mirsa, qui donna au seigneur de Lesbos un sceptre comme une marque de son affection et de sa bienveillance. Smvrne fut le terme des conquêtes de Timur en Occident. De là, il se retourna vers l'Orient foulant sous ses pieds les royaumes. Il passa trente jours I dans un camp près d'Éphèse, et de ce point ses hordes se répandirent tout autour, dépouillant les habitants, les poussant en masses devant elles pour en arracher des rançons, et dévastant leurs villes. Les écrivains byzantins et ottomans sont d'accord dans leurs descriptions des cruautés excercées par l'armée tatare dans ces expéditions. Les derniers racontent en outre le massacre d'innocents enfants, qui dans sa vérité soulève plus d'horreur que les récits d'Hérodote. Les enfants d'une malheureuse petite ville de l'Asie Mineure allèrent, le Koran à la main, au-devant du conquérant qui s'approchait, implorèrent sa pitié , demandant la vie , et récitant les sures du livre du prophète. «Qu'est-ce que ce bêlement?» demanda Timur; et apprenant que c'étaient des prières adressées à sa générosité, il ordonna à sa cavalerie d'écraser toute cette tourbe sous les pieds des chevaux (3).

La marche de l'empereur se dirigea ensuite par Mylassa(4), vers le lac d'Igirdir (l'ancien Trogites dans la Pysidie). Il avait entendu parler

(1) Ducas, p. 41.

(2) Scherefeddin, l.v, ch. 56, p. 52.

(3) Mohijeddin , manuscrit, 139, fol. 49.

(4) Ducas, I. xvu , p. 41.

des îles de ce lac fortifiées par la nature et par l'art ; et le désir lui était venu de les conquérir (1). Le scheich Baba, dont le tombeau à Igirdir est visité encore aujourd'hui comme un lieu de pèlerinage, défendit ce poste; et enfin il capitula en obteuant que la ville sciait épargnée (2). Après la prise de possession, Timur regagna son camp d'Aksehehr où se trouvaient Bajesid et son fils Musa. A Iconium, pcrdint la fête que lui donnèrent son fils Schahrocli et son petit -fils lluseiu-Sehah, pour célébrer ses triomphes, il reçut les hommages des princes de Kermian et de Karanianie, qu'il avait rétablis dans leurs États (3).

Sur ces entrefaites, Bajesid mourut a Akschehr, frappé d'apoplexie | 8 mars 1403], et quatre jours après, à l'âge de dix-neuf ans, succomba le plus cher des petits-fils de Timur, le plus illustre déjà par ses exploits, le prince Mohammed -Sultan. La douleur fut générale dans l'armée; les princes et les grands se couvrirent de vêtements noirs et bleus avec des collets de feutres ; les femmes se roulèrent à terre et se meutrirent le sein avec des pierres. A la nouvelle de ce coup fatal , Timur se contenta de répéter cesparolesdu koran, qu'il avaitdéjàprononcées à la mort de Bajesid : « Nous appartenons a Dieu, et nous retournons à lui (4). » Plus tard fut disposé le banquet mortuaire ; des lecteurs débitaient des passages du Koran ; le grand tombour funèbre faisait entendre un sombre roulement au milieu des gémissements des femmes: puis il fut mis en pièces selon un antique usage mongol (5), comme le héros qui avait fait tant de bruit dans le monde avait été brisé par la mort. Le cercueil , escorté par deux cents cavaliers et sept émirs, fut transporté dans le pays au delà de l'Oxus pour être déposé dans la sépulture de la famille de Timur (6). De même Timur permit au prince ottoman Musa de faire transporter à Brusa les restes de son père, qui provisoirement avaient été déposés à Akschehr , dans le tombeau du

(1) Scherefeddin , 1. v , ch. 59 , p. 6t.

(2) Seadedd'm, dans Bratuiti.

(3) Scherefeddin , I. v, ch. 58, p. 00 , et ch. 59, p. 64.

(•ij Ibi(l.,\. v , cb. 60 , p. 65 , et ch. 61 , p. 70.

(5) Jbid. , ch. 65 , p. 85.

(6) Ibhl., 1. v,ch. 61 , p. 70.

schekh Mahmud-Hairan ; lui-même remit an prince le vêtement d'honneur, la ceinture, le sabre et le carquois garnis de pierreries, et un diplôme revêtu de l'empreinte rouge de sa main (1).

Ainsi finit Bajesid la Foudre, qui, durant quatorze ans, poursuivant le cours de ses conquêtes, avait laissé des traces enflammées de son passage en Euro, e et en Asie. L'empire qu'il avait tenu réuni sous son sceptre, et qu'il avait agra di par ses conquêtes, perdit les acquisitions faites sur les États voisins, et se par- ; tagea même i ar la désunion des princt s ses fils, et par la politique de Timur, qui entretint cette division. Aii si, les princes d'Aidin, de Mentesche, Tekke, Kermian et de Karamanie furent remis en possession de leurs Élats, et, de plus, les princes Mohammed, Isa et Musa se disputèrent l'empire ottoman d'Asie ainsi amoindri, tandis que Suleiman l'aîné avait établi le siège de sa domination en Europe. Cette division dura dix années, jusqu'à ce que Mohammed, restant seul triomphant de ses adversaires, réunit de nouveau l'Asie et l'Europe sous son autorité, rétablit l'unité de l'empire, el donna à l'édifice politique sorti si récemment de ses ruines une nouvelle base, sur laquelle ses successeurs purent appuyer leur grandeur colossale. Des Européens qui ont écrit l'histoire des Ottomans présentent comme sultan chacun des quatre princes, en font régner plusieurs en même temps , et jettent ainsi dans le nombre des souverains et dans leurs règnes une confusion dont les historiens nationaux se sont préservés : ceux-ci, n'adoptant pour principes d'unité que la possession du pouvoir, sans considérer la loi et le droit, ne reconnaissent pour sultans ni Suleiman ni Musa, quoique le premier eût pour lui l'avantage de la primogéniture, et que les grands de l'État , les principaux chefs de l'armée fussent de son côté; et que le second, vainqueur de Suleiman, régnât en Europe. Mohammed, le plus jeune des frères, qui longtemps s était incliné devant l'autorité du plus âgé des princes, est à leurs yeux le seul véritable et légitime sultan des Ottomans ,

(1; Scherefeddin , ch. 60, p. 66.

Page 1