LIVRE VIII
parce que, favorisé de la fortune, il finit p.ir rester le dernier en possession du trône. Ce point de vue de l'histoire turque ne domine pas néanmoins le droit politique de l'islam, qui attribue l'hérédité du trône d.ms la famille souveraine à l'ainé , ou bien au membre désigné pour successeur par la dernière volonté du monarque. Des usurpateurs turcs et persans du chaiifat et de l'autorité suprême ont au moins sauvé l'apparence de la légitimité par la reconnaissance d'une ombre de chalife ou de chan titulaire appartenante la famille détrônée, au nom desquels ils prétendaient régner. Ce rôle misérable fut joué par les chalifes de Bagdad, sous la domination de l'Emirol-Uuiera et parles chalifes du Caire, sous le pouvoir des Mameluks. Timur lui-même, vainqueur et conquérant du monde, qui avait rattaché à son trône les Étals de toutes les branches de la famille de Dsehengïs-Chan , à l'exception de la Chine , reconnut un chan titulaire de Dschagatai comme le chan légitime de la famille de Dschengis.
A la mort de Bajesid nous quittons aussi Timur, qui ne survécut que deux années au sultan captif : ayant achevé sa troisième guerre de Perse, il était pour la neuvième fois de retour dans sa résidence de Samarkand (10 juillet 1404): là il descendait dans son jardin de platanes, visitait l'académie fondée en mémoire de son petit-fils Mohammed-Sultan: se tenait alternativement dans le baghi-beclend(le jardin élevé , dans le baghi-bulend ( le jardin du paradis ), et dans le dilguscha ( jardin qui ouvre le cœur): à l'aide des architectes et des artistes enlevés de Damas, il faisait élever un palais magnifique de quinze cents aunes carrées de façade, orné de sculptures de marbre faites par le ciseau des Syriens, de i porcelaines de Perse, de bois d'ébène, ou d'ivoire, de mosaïques et de jets d'eau (1). Dans la grande plaine de Kanighul , il solennisa avec une pompe inconnue avant lui , et que l'on ne surpassa jamais ensuite (2), les noces de six princes, ses petits-fils, et reçut. comme souverain de l'Asie, les ambassadeurs qui vinrent lui apporter les félicitations, les
(I) Scberefeddin.
12) ma.
vœux et les hommages de leurs maîtres, ainsi que des présents offerts par neuf, dans lesquels se trouvaient des girafes, des autruches, et d'autres animaux rares. Neuf fois les princes fiancés changèrent de vêtements et de parures, et, à chaque toilette nouvelle , ils se prosternaient devant le trône, touchant neuf fois la terre de leur front, tandis que l'on versait sur leurs tètes des pierreries en si grande quantité, que le sol en était couvert. Après cette fête, Timur se mit en marche pour la conquête de la Chine, et mourut sur la route, à Otrar (19 février 1403), après un règne de trentesix ans, clins la soixante-onzième année de son Ige, laissant trente-six fi!s et petits-fils et dixsept petites-filles, et le souvenir du plus grand destructeur de villes et du plus impitoyable exterminateurdeppuples qui se soit jamaisconservé dans la mémoire des hommes.
Nous reprenons le récit des événements de l'interrègne, immédiatement après la bataille d'Angora, en suivant les historiens ottomans, qui s'attachent aux premiers exploits de Mohammed, le plus jeune des fils de Bajesid. Les actions de Mohammed sont restées inconnues aux historiens byzantins, qui même ont changé son surnom de Kurisèhdschi-Tschelebi (1) (le jeune seigneur lutteur), tiré de son adressée la lutte, en celui de Kyrtschelebi ; et ainsi, par une complète inintelligence de la langue turque, ils en ont fait un fabricant d'arcs ou de cordes.
Lorsqu'à la fin de la bataille d'Angora, Suleiman, l'ainé des fils du sultan, fuyait du côté de la mer, accompagné du vesir Ali-Pascha, du ssubaschi Aine-Beg et d'Hasan, aga des janitschares, le pas. ha Bajesid arrachait de la mêlée le jeune Mohammed, âgé de quinze ans, et l'entraînait vers les montagnes, il leur fallut s'ouvrir un passage d'abord à travers les Tatares, puis à travers les troupes de Kara-Jahja, fils d'isfendiar, qui voulut les arrêter près de Tusia (l'ancienne Docca) et de Boli (l'ancienne Hadrianopolis), et ils gagnèrent Tokat et Amasia ("2). Ce premier acte de résolution, et les huit exploits suivants , qui furent accomplis
(1) Aati , fol. 40.
(2) Seadeddin.dans Bratulti, p. 238; Neschri, fol. lit ldris.
dans l'espace d'une année, depuis la bataille d'Angora jusqu'à la mort du Miltan. et qui n'ont pas été moins exaltés par les historiens
ottomans que les sept fameuses aventures de la tab'c ronde persane 1 dans le schahname, n'appartiennent pas véritablement au jeune prince; on doit en rapporter l'honneur, ainsi que le mérite de la sjge conduite tenue envers Timor, à la \aleur du général Bajesid-Pascha, et à la prudence du maître de la cour Ssofi-Baesid. qui dirigeaient ses efforts et ses démarches.
Le second fait d'armes fut contre Karadewlrts-Chah. établi par Timur pour commander dans le pays, qui. se présentant avec mille hommes près de Kastal 2 . pour arrêter les Ottomans, fut défait et perdit la vie, percé d'une flèche qu'avait lancée Mohammed.
kobad-Oghli qui. au nom de Timur, attaqua la ville de Nigiszar (Néocesarée), subit à son tour les effets de la valeur de Mohammed et de ses fidèles compagnons : il fut contraint de se retirer sur le château de Taschanoghli (3), tandis qu^ les Ottomans enlevaient la place de Felenlek 4 .
A peine le jeune prince goûtait quelque reposa Tokat. vingt mille Turkmans commandés par Inaloghli descendirent dans la plaine de Kasowa. Leur nombre paraîtra peut-être prodigieux, mais ce qui est aussi incroyable, c'est que les Ottomans , en les chassant , n'ont eu que deux blessés, parce qu'ils élaient tous cuirassés, tandis que les Turkmans ne portaient point cette arme défensive (5).
Les Turkmans qui vinrent assiéger la ville de karahiszar, sous la conduite de Gœsler (6), furent encore dispersés avec le même succès.
Kœpek (le chien) (7), chef de l'une de ces
(1) Heft-Cbuan , c'est-à-dire les sept tables. Voy. llist. de l'art oratoire en Perse . p. 59.
;2) Dans Bramtti, Calp.ala; dans Levvenklau, Histoire des musulmans , p 229 , Kerde.
(3) Dans Bratutli , p. 244, Tasciano; dans Lewenklau , p. 232 ,Tasankof[hli , comme nom d'un homme et non de château.
(4) Dans Bralntti, p. 244, Filernbek; dans Levvenklau, p. 232,Felbi.
(5) Neschri , Seadeddin , Idris , pass. cité.
(6) DansBratulli,p. 248; Gbioslerio, dans Lewenklan , p. 237 ; Cosleroobli, Neschri , fol. 118; Idris , voy. le v« récit.
(7) Dans Bratulti , p. 250, Chinpecb ; dans Levven-
bordes , fut jeté hors de la plaine de Kasabad.
La septième renconire avec l'ennemi eut une plus grande importance; on en vint aux mains avec le chef de brigands Mesid,qui, maître de Siwar, se défendit obstinément dans la mosquée du sultan contre Bajesid-Pascha, général de Mohammed (1); puis, s'élant rendu à de bonnes conditions, passa au service du jeune prince, devint ensuite un de ses meilleurs capitaines, el acquit un grand renom dans l'histoire de Hongrie par ses victoires, et, en définitive , par sa défaite.
Engagé par Timur à venir dans son camp, Mohammed fil mine de se rendre à l'invitation; mais parvenu au delà d'Amasia, il rencontra encore Jahja ou Isa, fils d'isfendiar, qui voulut pour la seconde fois lui barrer le chemin. La défaite de ce chef tatare fut le huitième exploit du jeune fils de Bajesid (2).
Sandschi, vaincu dans la plaine de Murtesabad (3), aux environs de Boli, lui donna la gloire d'un neuvième triomphe.
Tant d'obstacles qui s'élevaient sur la route de Mohammed le détournèrent de continuer sa marche; il jugea plus prudent de céder enfin aux avis de ses serviteurs dévoués; et au lieu de se rendre en personne au camp de Timur, il y députa son gouverneur, Ssofi- Bajesid, chargé de l'excuser. Celui-ci, en revenant accompagné d'un messager de Tirnur. apporta la nouvelle de la mort de Bajesid (4).
En faisant retourner ses troupes du côté de l'orient , Timur accomplit le triple vœu que Bajesid lui avait exprimé un peu avant sa mort (5). Son départ mit fin à la continuelle effusion de sang , qui aurait eu pour résultat de dépeupler entièrement l'Asie Mineure , et d'y détruire les défenseurs de l'islam ; il ra-
klau , p. 238, Kiupeckogbli , probablement le mémt Kœpek qui se trouve dans l'Histoire de Timur; Neschri, fol. 120; Idris, ve liv. ,vie récit.
(1) Braiutti,p. 2b 1; Neschri, fol. 121 ; Idris t«" liv., vne récit.
(2) Bratulti , p. 255 ; Neschri, fol. 125; Idris , ve lif. ixe récit.
(3) Bratutti, p. 256; Murtesabad.
(4) Seadeddin, dans Bratutti, p. 254; Neschri, fol. 125; Idris, ve liv., ie récit.
(5) Dschenabi , p. 160 et Arabschah. M. M.