LIVRE VIII
mena au delà de l'Oxus, à l'aide de la ruse et de la force, les Ta tares noirs, colonie de Mongols établis dans l'Asie Mineure depuis la première irruption de ces peuples, et il laissa la domination fie Rum toute morcelée entre les mains des fils de Bajesid. Mohammed, guidé par les conseils de Ssofi-Bajesid, et soutenu par la valeur de Bajesid-Pascha, se fortifia chaque jour davantage dans les hauts cantons, autour d'Amasia et de Tokat; Suleiman, accompagné du vesir Ali-Pascha , du ssubaschi Ainc-Beg , de l'aga des janitschares Hasan , et de son frère, le prince Kasim, s'était rendu en Europe par Constantinople, où, pour assurer son pouvoir, il avait aussitôt conclu une alliance d'amitié avec l'empereur grec, en lui remettant son frère Kasim, queles Byzantins nomment Chalil, et sa sœur Fatime comme otages, lui-même avait épousé la fille du prince byzantin Théodore, frère de l'empereur (1). Pour Isa, après la bataille d'Angora, il s'était enfui aux environs de Brusa , où il se tint caché pendant une année; puis, un peu avant la mort de Bajesid ou immédiatement après, avec l'assistance du beglerbcg Timurtasch , qui avait été délivré ou qui s'était échappé de sa prison, il s'était assis sur le trône à Brusa; ensuite, à l'imitation de Suleiman, il contracta une alliance avec l'empereur de Byzance, et se maria avec une dame grecque de haut rang, fille de Joannes Tunleres(2). Enfin, Musa, le sixième frère , qui avait partagé la captivité de son père, fut, au départ de Timur, remis, avec les restes de Bajesid, à la garde du prince de Keruiian, rétabli dans sa souveraineté indépendante à knlahije (3).
Ainsi l'empire ottoman était partagé entre I Suleiman , résidant à Andrinople ; Isa , établi à Brusa, et Mohammed, qui trônait dans Amasia, lorsque ce dernier, après la mort de Bajesid, se miten mouvement avec ses troupes pour attaquer Isa. Il rencontra d'abord de la résistance dans le défilé d'Ermeni du mont Tomanidsch, où jadis le neveu dOsman fondateur de la dynastie, était tombé dans un combat contre le seigneur d'Angelokoma (4). Jakub, fils de Fiius-Pascha , qui
(1) Phranzes , i , 28 , édit. d'Aller, p. 20.
(2) Chalcondylas , 1. îv , p. 55.
(3) Seadeddin , Idris , Nesctari.
(4) Voy. plus haut.
vait défendu Angora contre Timur, commandait l'armée de Mohammed (1) contre lebeglerbeg Timurtasch, général des troupes d'Isa; il le battit, et pénétra jusqu'à Balikesri, où le ssubaschi Aine-Beg se rangea du côté de Mohammed. A son instigation, Mohammed fit par écrit à son frère Isa la proposition de partager entre eux l'Asie, de telle sorte que lui Mohammed dominerait dans les cantons de l'est et au nord de Brusa, à Tok;it, Amasia, Siwas, taudis qu'Isa régnerait au midi et à l'ouest , à Karasi, Ssaruchan, Aidin (2). Loi fie fut rejetée, et l'on en vint aux mains à Llabad, près du lac du même nom. Timurtasch j;rit la fuite, et fut assassiné par un de ses serviteurs. Mohammed envoya la tète de ce général à son frère Suleiman comme un trophée desa victoire. Isa s'en fut à Constantinople, en passant par Jalowa (3). Maitrede Brusa et de Nicée, Mohammed demanda par une ambassade au prince dekermian de lui livrer Musa et les restes de son père. Le prince de Kermian s'empressa de le satisfaire ; la vie de Musa fut épargnée, et la dépouille mortelle de Bajesid fut déposée contre la mosquée par lui élevée à Brusa, dans un quartier solitaire, sur le torrent d'Aktschaghlan (4). Mohammed revint ensuite à Amasia, puisa Tokat. Isa s'en alla de Constantinople à Andrinople, où, ayant reçu quelques secours de son frère Suleiman. il regagna l'Asie, se fortifia d'abord dans Karasi : puis, affectant des sentiments de paix et d'amitié pour Mohammed, d fit des courses vers la Karamanie. Et tout à coup il parut avec une armée de dix mille hommes devant Brusa; mais les habitants lui fermèrent les portes. Mohammed le défit pour la seconde fois, et il se réfugia auprès dTfendiar-Beg, souverain de Kastemuni (5). Avec les secours de ce prince, Isa entra une troisième fois en campagne contre Mohammed, parut brusquement devant Angora, et assiégea le château de Selasel. Mohammed, à la tète de trois mille hommes seulement, parvint à le repousser; lsfendiar s'enfuit à Kastemuni, sur la rive du l'ont, et Isa se dirigea vers Smyrue, sur
(1) Ne>chri , ldris Ssolaksade, Seadeddin, dans Bialutli, p. 271.
(2) Seadeddin, dans Bratutti , p. 27:3.
(3) Ibid. , p. 274.
(4) /oui., p. 275.
(5) fbitl ,p.277.
lf>0
les bords de In mer Ionienne { 1 ). Mohammed reçut par des ambassadeurs les félicitations du souverain de Karamanie, et du prince de la dynastie Sulkadr, cpii lui engagea sa fille (*2). Mais Isa se ligua avec les princes d'Aidin, de Ssaruchan,Tekke et Mentesche, qui tous, dépouilles de leurs États par Bajesid, avaient été rétablis par Timur; leurs troupes réunies, formant une force de vingt milleliommes, entrèrent en campagne coude Mohammed qui; plus faible de moitié, brisa la ligue, et soumit successivement les alliés. Chisrs-Chali, souverainde Ssaruchan, surpris dans le bain, demanda seulement avant sa mort, pour toute faveur , de pouvoir reposer à Magnésie à côté de ses maîtres, et qu'on laissai subsister les mosquées, les hôpitaux et les écoles qu'ils avaient fondés (3). 11 en recul la promesse du vainqueur, et mourut avec sérénité. Jakub-Bcg, souverain de Kcrmian, livra les clefs de ses forteresses ; Isa s'enfuit à Karaman, et il disparut comme jadis son frère Mustapha après la bataille d'Angora.
A peine Isa avait quitté la scène , qu'elle fut occupée par un plus digne rival de puissance, par Suleiman, qui jusqu'alors s'était conlenlé de conlempler, cl'Andrinople sa résidence, en speclateur paisible, la guerre que ses frères se faisaient en Asie. L'empereur Manuel, qui s'était tenu éloigné pendant six ans du trône de Consfantiuople, en avait repris possession aussi iôl après la mort de Bajesid; assignant la ïhessalie à son neveu Jean, qui durant cette absence avait exercé une apparence de pouvoir sous l'impulsion de Bajesid , il avait conclu ensuite une alliance avec Suleiman, lui avait donné sa nièce pour épouse. Le sultan s'était obligé, de son côlé, à restituer à l'empire grec Thessalonique avec toutes les places sur leStrymon, et toutes les villes des côtes de la mer JNoire, depuis Panis jusqu'à Warna (4), oubliant le si miment d'un tel sacrifice au sein des plaisirs et de l'ivresse où il se plongeait à Andriuople. 11 fut tiré de celte indolence par
(1) Nesctiri , fol. 133; ldris, \c liv., xmc récit; Seadeddin, dans Bratutti , p. 282.
(2) Neschri , fol. 132; Seadeddin , dans Bralutti , p. 283.
(3) /bid., dans Bratutti , p. 285.
(4) Ducas,!. xvin, p. 43.
les victoires de Mohammed sur Isa ; et la trahison de Dschuneid, gouverneur de Smyrne, l'appela d'Europe en Asie. Dschuneid, fils de Karasubaschi, placé par Bajesid à la tète du gouvernement d'Aidin après l'expulsion du prince de ce pays, avait déclaré la guerre à ce souverain rétabli dans ses États par Timur, et qui résidait à Éphèse, s'était emparé de celte ville, et il invoquait l'assistance de Suleiman, prétendant qu'il poursuivait la conquête du pays pour ce sultan. Umur, prince d'Aidin, se réfugia auprès de son oncle Rlias-Beg, souverain de Mentesche; en ayant reçu un secours de six mille hommes, il se saisit d'Éphèse, que le karasubaschi, père de Dschuneid, n'occupait qu'avec trois mille hommes, et le fit lui-même prisonnier avant que son fils Dschuneid pût accourir de Smyrne à son secours. Mais celui-ci délivra son père, qui était renfermé dans le château de Maralos, et parut devant Éphèse. Là, il traita avec Umur, qui lui donna sa fille pour épouse, avec le commandement supérieur de ses troupes. Umur mourut bientôt après, et Dschuneid se fit maintenant souverain de tout Aidin, c'est-à-dire de toutes les villes sur le Méandre, de Philadelphia, de Sardes, et au nord de tout le pays jusqu'au Nymphœus et à l'Hermon(t). Suleiman, ne pouvant supporter plus longtemps les triomphes de Mohammed et la trahison de Dschuneid, s'avança aussitôt jusqu'à Brma, qui lui ouvrit librement les portes. Dschuneid se rendit en toute hâte à Konia, auprès du souverain de Karamanie, à Kutahije, auprès du souverain de Kermian, avec lesquels il se ligua contre les Ottomans. La Karamanie fournit trente mille hommes, le Kermian dix mille, auxquels Dschuneid se réunit avec quinze mille des siens. Suleiman passa la revue de son armée de vingt-cinq mille hommes a Ulubad , marcha sur Pergame dans la plaine de Mainomenos en passant par Smyrne, et fortifia son camp à Mcsawlion, à six lieues d'Éphèse. Cependant Dschuneid reçut l'avis secret d'un complot des princes de Karamanie et de Kermian pour le livrer à Suleiman. Dans la nuit même il s'échappa d'Éphèse, et entra dans le camp de Suleiman une corde au cou, se déclarant hau-
(1) Ducas, p. 45.