LIVRE IX
ladie contre laquelle ses médecins ordinaires ne purent trouver aucun remède. Enfin, l'on appela le plus fameux médecin du prince de Kermian, Sinan, qui sous ce nom n'est pas moins célèbre dans l'art de guérir que sous son pseudonyme de poète Scheichi. C'est l'auteur du premier et du meilleur poème romantique des Ottomans, de Chosrew et Schirin , dans lequel , suivant les traces de Nisami, le grand poète romantique des Persans , il chantait les amours heureux de Schirin avec Chosrew , et sa passion infortunée pour Ferhad , ainsi que les beaux ouvrages de .sculpture faits par cet artiste au pied du mont Bisutun (1). Sinan-Scheichi trouva que la maladie de Mohammed n'était qu'une profonde tristesse, et assura que l'heureuse nouvelle ; d'une victoire produirait un effet plus certain que tous les médicaments possibles. Bajesid- Pascha se chargea de procurer le bulletin nécessaire. Comme il avait été depuis longtemps en correspondance amicale avec le prince de Karamanie, il lui adressa l'invitation de se rendre de Konia au-devant de lui (2) , afin de se ^enir de plus près en observation sur le résullat de la maladie de Mohammed, en sorte que, en cas de mort , ils se trouveraient en état de saisir aussitôt la direction de l'empire ottoman. Le prince donna dans le piège , fut battu par Bajesid-Pascha qui l'attendait en embuscade, i jet laissa son fils Mustapha-Beg entre les mains i de l'ennemi. Ainsi que l'avait prédit le poète i médecin , la nouvelle du succès fit disparaître 1 la maladie du sultan. Mohammed accorda la 1 raix au fils du prince , qui , appuyant sa main sur sa poitrine , prononça le serment suivant : :<Tant que cette âme restera dans ce corps, je ne jetterai aucun regard sur les biens et les possessions des Ottomans. » Le sultan, satisfait de la paix ainsi jurée, accorda la restitution des villes conquises , et donna au fils du prince des tambours, des bannières , des chevaux et des chameaux. Le jeune homme se retira, et il n'avait pas encore perdu de vue le camp ottoman, que , saisissant des troupeaux de chevaux paissant en ce lieu , au mépris de la foi jurée, il les ■ entraîna sur sa route , disant qu'entre Karamanet Ottoman il ne pouvait exister que haine
(< ) Schirin , poème romantique oriental ; Leipzig, 1809. (2) Neschri , fol. 156.
TOM. I
et hostilité depuis le berceau jusqu'à la tombe. Comme des begs lui rappelaient la religion du serment, il tirade son sein un pigeon mort qu'il y avait tenu vivant tandis qu'il prononçait les paroles du serment : « Tant que cette àme restera dans ce corps. » Ayant tué le pigeon, il se regardait comme délié envers les Ottomans (1). Mohammed marcha sur Angora pour châtier le parjure. Mohammed-Beg , prince de Karamanie, s'étant enfui à Taschil, dans la Cilicie rocheuse , son fils Mustapha-Beg défenditKonia, qui fut assiégée et conquise pour la troisième fois par les Ottomans (2), sans que l'occupation dût encore être définitive. La paix fut rétablie, moyennant la restitution de cette ville, et Mohammed porta ses drapeaux victorieux d'Asie en Europe.
A Gallipoli , il équipa une flotte contre le duc de Naxos, seigneur d'Andros , de Paros , Mylos et d'autres Cyclades. Trente galères, commandées par l'amiral Tschali - Beg (3) , ravagèrent ces îles , dont le possesseur , Pietro Zeno, noble Vénitien, qui n'avait pas été compris dans le dernier traité conclu entre Venise et les Ottomans, traitait les bâtiments turcs en ennemis. Afin d'user de représailles, une flotte turque de quarante-deux voiles donna la chasse aux vaisseaux marchands vénitiens qui naviguaient de la mer Noire, de Trébisonde et du Tanaïs vers Négrepont; les troupes se préparaient même à mettre le siège devant la capitale de Négrepont, lorsque parut l'escadre vénitienne, forte de quinze galères, sous les ordres de Pietro Loredano, portant deux provéditeurs envoyés comme ambassadeurs. Elle poussa jusque devant le port de Gallipoli, où les bâtiments turcs s'étaient retirés. La nouvelle que Loredano était venu non pas en ennemi, mais en négociateur, fut accueillie, de la part des Turcs , par une grêle de flèches empoisonnées, auxquelles Loredano répondit par quelques volées de coups de canon; enfin, le 29 mai 1416, trente-sept ans avant la conquête de Conslantinople, fut livrée la bataille navale de Gallipoli (4). La veille , des conférences
(1) Neschri,fol. 157.
(2) Idris , xxive récit ; Seadeddin , dans Bratulti, Aali, Ssolaksade , Ducas , I. xxu , p. 65.
(3) Jbid., 1. xxi , p. 60.
(4) Ducas, Laugier, Histoire de Venise, t. v, p. 428.
avaient été tenues, au moyen du notaire Thomas et d'un interprète, cuire les amiraux lurc et vénitien, qui avaient protesté de leurs intentions pacifiques; mais un bâtiment génois ayant été poursuivi par les Vénitiens (1), les Turcs le prirent pour un ries leurs, et toutes les galères Iniques fondirent sur le vaisseau amir;il vénitien. Loredano, atteint de deux flèches, dont l'une, glissant au-dessous de l'œil, lui traversa la joue et le nez, et l'autre lui perça la main, couvert d'une infinité de blessures plus légères, n'en continua pas moins le combat , enleva d'abord le vaisseau amiral turc, puis six galères et neuf galiotes, dont les équipages furent massacrés sous les yeux des femmes et des enfants, qui contemplaient le combat du rivage de Gallipoli. Vingt -sept bâtiments tombèrent euire les mains du vainqueur : le lendemain on fit la revue des prisonniers, et tous les matelots chrétiens qui n'étaient pas esclaves sur les galères, et servaient librement, Génois, Catalans, Siciliens , Français et Candiotes , furent pendus aux vergues (2) ; un traître Vénilieu fut écarteié sur le gaillard d'arrière du vaisseau amiral ; cinq galères furent brûlées en vue de Gallipoli, dont les forts ne répondirent pas au feu de la flotte. Ensuite Loredano se relira sur Tenedos, où fureut déposés trois cent-quarante blessés ; tous les bâtiments pris a l'ennemi, à l'excep- ! ion de deux galèri s et de cinq galiotes , furent livrés aux flammes; l'on transporta à Négrepont les hommes le plus dangereusement blessés (3V, les captifs furent distribués à Négrepont el à Candie. La flotté vénitienne franchit ensuite de nouveau les Dardanelles, et canona la tour fortifiée que Suleïman avait élevée à Lampsaque (4): mais les chrétiens n'osèrent pas tenu r on débarquement , pari e que Hainsa- Iîeg, frère de Bajesïd-Pàscha , se trouvait sur le rivage avec dix mille hommes, observant leurs mouvements, et prêt à les recevoir (5). Après avoir à demi ruiné la iour sous leur feu,
(1, Duras, l.xxi , p. 61.
(2) Rapport de Loredano, Laugier, Hisloire de Venise, 1. v , p. 135; Ducas transporte la scène de la puidaison à Tenedos, p. 6i.
(3) Rapport de Loredano , Laugier , I. v, p. 436.
(4) Ducas, l.xn, p. 61.
(5) Mil.
les Vénitiens s'avancèrent plus loin versGonstantinople. Aussitôt Hamsa-Begfit raser entièrement le monument en ruines, disant qu'il ne fallait pas s'exposer à recevoir des affronts sans aucune chance de profit (1). Enfin parurent les amb.is-adeius vénitiens [9 juillet 1416] avec les sauf-conduits du sultan; la paix fut négocée et con lue, sous la condition que les prisonniers seraient réciproquement rendus, ceux de Négrepont comme ceux de Gallipoli; que toutes les hostilités cesseraient cnlre les Turcs et les Vénitiens, et qu'il serait permis aux derniers de t; aiter en ennemis tous les corsaires turcs qui inquiéteraient la navigation de l'Archipel ou des Dardanelles (2). La ratification de ce trai é, signé par Andréa Foscolo et Delfino Venier , fut porté , au commencement de l'année suivante, à Vetise , par un ambassadeur turc qui fit une pompeuse entrée; il fut entretenu généreusement, avec sa nombreuse suite, aux fiais de l'État, et on lui fit présent de pièces de drap d'or et de quatre arcs admirablement tiavailiés à la manière de son pays.
Dans l'année où fut signée la paix avec Venise s'engagea la vaste correspondance que le suit n Mohammed eutretin1 avec L s souverains des dynasties orientales, depuis le Tigre jusqu'à l'Oxus. Par des assurances d'amitié et de dévouement, il les disposait d autant plus facilement à respecter les frontières des États ottomans, qu'eux-mêmes, toujours livrés à des hestililés mutuelles, recherchaient à l'envi son amité. Schahroch , fils de Timur , qui régnait par delà l'Oxus, Kara-Jusuf chez les Turkmans du Mouton-Noir, et Karajuluk chez les Turkmans du Mouton-Blanc, sollicitaient l'alliance de Mohammed, qui nourrit leurs disposai, ns par ses lettres p'eiuesde protestations de dévouement jusqu'à la fin de son règne.
En Europe, Mohammed tourna, pour la première fois depuis ^n règne, ses regards vers les États voisins des chrétiens du Nord. Dan, parent de Mirtsche, prince de Valachie, rechercha l'assistance des Turcs, tandis que Sigismond , ni de Hongrie, prétendait à la possession de la primipaulé. ÉtieLne Lo-
(1) Chalcondylas , 1. îv, p
[2) Laugier, t. v, p. 438,