LIVRE IX
mes chariots , comme moi des tiens ; les femmes seules sont exceptées. » Comme le but secret de toutes ces prédications était la domination de l'Asie et de l'Europe , il fallait aussi gagner les chrétiens, afin d'attirer lesGrecs, dont l'empereur était uni par d'étroits liens d'amitié avec Mohammed. En conséquence, on déclarait que quiconque dirait que les chrétiens n'étaient pas adorateurs de Dieu, élait lui-même impie. Les derwischs accueillirent donc tous les chrétiens avec toutes sortes de caresses; ils les recevaient auprès d'eux comme des anges envoyés de Dieu. Bœrekludschedéputadeses disciples auprès desauto- | , rites et des prêtres de Chios , pour gagner des adhérents parmi eux. Deux de ces émissaires, les pieds et la tète nus, enveloppés seulement d'un simple morceau de drap, allèrenttrouvercomme députés du maître un fameux anachorète de Crète, qui alors vivait dans le cloître de Turlatas à Chios, et lui portèrent ces paroles : « Je suis comme toi un ascète; je prie le même Dieu que toi, et de nuit je viens te trouver, passant sur la mer à pied sec » Le fanatique Turc avait trouvé son homme dans l'anachorète grec : car celui-ci assura sérieusement à l'historien Ducas que Mustapha, livré jadis avec lui à Samos à la . vie contemplative, venait toutes les nuits causer
avec lui en traversant la mer à pied sec (1).
a A la nouvelle de toutes ces agitations , Mo-
r hammed chargea le gouverneur de Ssaruehan,
: Sisman, fils du roi de Servie, de marcher con-
n tre les novateurs; mais ce chefse trouva hors
d'état de forcer le passage du muni Stylarios,
;t que ces gens avaient occupé au nombre de six
• mille hommes, et il fut anéanti avec toute son
k- armée. La victoire enflamma l'ardeur de la secte
!' qui se grossit de partisans accourus de tous les
■ points. Au lieu de se couvrir la tète, ce que les
Grecs et les Romains avaient considéré comme
p un signe de liberté, ces disciples de la liberté
et de l'égalité prirent la résolution de proscrire
toute coiffure, d' envelopper le corps dans une
seule pièce d'étoffe , et de se rattacher aux
chrétiens plutôt qu'aux moslims. Mohammed
ordonna au nouveau gouverneur de Ssaru-
chan et d'Aidin d'attaquer les rebelles avec
toutes les forces dont il pourrait disposer; mais
celui-ci ne fut pas plus heureux que son devancier : complètement défait, à peine put -il s'échapper avec quelques hommes vers Magnésia. Alors le sultan envoya contre la secte redoutable son fils Murad , à peine âgé de douze ans, auquel il confia le gouvernement d'Amasia, en lui adjoignant son digne vesir Bajésid- Pascha, à la tète des forces réunies d'Europe et d'Asie. Ils forcèrent les passages fortifiés, massacrant sans pitié hommes et femmes, enfants et vieillards. Enfin, l'on arriva au mont Stylarios , siège principal et centre de la puissance des rebelles, et là fut livrée une bataille décisive; après une défense opiniâlre, Bœrekludsche-Mustapha, avec tous ceux qui n'étaient pas tombés sous le tranchant du sabre, fut pris et emmené à Éphèse. Toutes les tortures employées pour le ramener à l'islam ne servirent qu'à le fortifier dans sa nouvelle croyance. Les mains et les pieds étendus en croix (1) et cloués à un poteau, placé sur un chameau, on le promena par la ville, et sous ses yeux furent massacrés tous ses disciples qui ne voulurent pas abjurer ses doctrines. L'on ne put recueillir que ces paroles tombées de leur bouche : « Père sultan, que ton règne nous arrive (2)! n et ils se précipitaient avec joie sur les sabres , scellant de leur sang les doctrines de leur maître au pied de sa croix. Quoique, par la mort de Mustapha , fut brisée la force de ses partisans, toutefois l'opinion se répandit parmi les survivants qu'il existait encore et qu'il parcourait la terre. L'anachorète grec soutint à l'historien Ducas que Bœrekludsche-Muslapha était revenu à Samos se livrer à ses précédents exercices d'ascétisme (5).
Après lesupplicedeMustapha,Bajésid-Pascha mena les troupes soumises au prince héréditaire contre l'allié des hérétiques, l'ancien juif
j Torlak-Hukemali , qui fut battu à Magnésia avec trois mille derwischs vagabonds , puis pendu avec un seul d'entre eux, le plus fidèle de ses disciples (4). Ensuite Murad et Bajésid-
j Pascha repassèrent en Europe , où la troisième et la plus puissante tête de cette secte rebelle
(1) Ducas, 1. xxi, p. 62.
(1) Une croix de Saint- André, I. x.
(2) Ducas, I. xxi, p. 63.
(3) /èirf.J.xxi.
•A) Nescbri , fol. 160; Idris, ^eadeddiu, dans Bralutli .
se drossai! toujours plus menaçante dans les forèls de l'Ilrr-mus, où Bedreddin-Simawnaoghli prêchait les nouveau* principes qu'il avait chargé ses disciples de répandre en Asie, fortifiant son parti de tous ceux auxquels il avait conféré des bénéfices et des fiefs, lorsqu'il était juge de l'armée , durant le régne de Musa. Battu prèsdeSerès, et fait prisonnier, sur un felwa rendu par le légiste persan Mewlana- Said d'Herat, disciple du grand Teftasani, il fut pendu comme rebelle, quoiqu'il eût été revêtu de la première dignité judiciaire, et qu'il eût fait preuve de la plus haute intelligence et des plus profondes connaissances par des ouvrages qui ont encore une autorité imposante dans la jurisprudence et le mysticisme (1). Ce soulèvement est , jusqu'à celui des wehhabis, éclaté de nos jours, le seul dans Phistpire des Ottomans qui prit naissance dans l'espr t d'innovation religieuse ; c'est l'exemple unique , dans la nouvelle histoire de l'Orient, de moines révolutionnaires. Antérieurement, les annales du chalifat offrent bien d'ambitieux rebelles qui, embrassant au«si des projets de bouleversement dans les croyances, s'efforçaient à la fois de renvers r l'autel et le trône; mais les novateurs étaient alors pris dans toutes les classes du peuple, et ils n'avaient pas pour base une masse de moines, car précédemment cette espèce d'hommes ne s'était accrue nulle part suivant une telle proportion. Les premiers sectaires rebelles dans le chalifat, les charedschites, refusèrent obéissance, non pas à la majesté du chalife, image de Dieu s r la terre, mais seulement à la personne de ce prince; ils voulaient reconnaître pour monarque légitime un autre que le souverain régnant. Dans le second siècle de l'hégre, Bawendi et Mokannaa levèrent dans le Chorasan le drapeau de l'hérésie et de la révolte : le premier, suivant les dogmes indiens, enseignait 'a transmigration des âmes ; l'autre , corrompant le sens des livres persans, professait le libertinage, ce qui fit appeler ses adhérents sendikes (esprits libres); on les désignait aussi, à cause de leur costume blanc et de leurs ceintures
(I) INesctari , fol. 160; Seadeddin, dans Bratutti, p. 356; ldris , xxvie récit ; Aal'c , Ssnlaksade , Aaschikpaschœ- j sade , dans le manuscrit ., p. ;>0O.
rouges, par les noms de mobeijesrs (les blancs' et de mohammercs (les rouges). A 'a fin du même siècle, Babek prêcha la liberté et l'égalité, la communauté de tous les biens, même des femmes, et ceux qui embrassaient cette croyance s'appelaient churremij'S (les joyeux). De la moitié du iue siècle de l'hégire à la moitié du ive, 1rs karma tes , comme de notre temps les wehhabis , dans l'Arabie, berceau de l'islam , ébranlèrent les plus fermes appuis de cette religion, et menacèrent de renverser le trône, comme ils avaient renversé et porté au loin la [lierre noire de la Kaaba. Bientôt après, Hasan- Ssabbah, tout en feignant de vouloir seulement soutenir les droits au trône des falimites contre les chalifes de la maison d'Abbas, forma le plan de la fatale association secrète des ismaélites oubateniles; leur doctrine pour l'initié du scepticisme, réduite en définitive à ce seul principe : «Ne rien croire et tout se permettre», durant cent soixante-onze ans (1), par les poignards de ses adeptes les assassins, exerça ses ravages depuis le Chorasan jusqu'en Syrie ; du fond des forteresses qui lui servaient de repaires (2), menaçant les États voisins et les royaumes les plus éloignés, elle aiguisait le poignard surtout contre les rois et les vesirs appelés, plus que les autres, par leur naissance et lei:r charge, à défendre l'autorité civile et religieuse; enfin, par des prédications effrontées d'irréligion et de meurtre, répandant du haut de la chaire l'impiété et le crime, elle souleva contre elle les condamnations des légistes, et arma le bras des princes; Holaku et Bibars renversèrent les forteresses du Kuhistan et de Syrie; et enfin Timur en extermina les derniers restes (3). Dans toutes ces associa- , tions tendant au renversement descioyanceset de l'État, les prêtres et 1 s moines ne jouèrent aucun rôle important , comme on envitprendre, dans le soulèvement de Bedreddin, par les adhérents de Bœrekludche-Mustapha et par les trois mille derwischs que dirigeait Torlak (4).
(t) La durée de la dyoaslie des Ismaélites fut de cent soixaut-onze ans.
(2) Alamul , principale résidence des assassins et de leur fondateur , s'appelle l'Aire d'aigle.
(3) Scherefeddin.
(4) Manuscrit de la Bibliothèque impériale et royale , n°139,fol.61;Lutfi,p. 40.