LIVRE IX
prochaine, il manda son fidèle vesir Bajesid- Pascha, et le conjura de montrer le même attachement dont il lui avait donné tant de preuves, à son fils Murad, qui alors, comme gouverneur d'Amasia, défendait la frontière orientale de l'empire contre Kara-Juluk-Bainderi, seigneur des Turkmans du Mouton-Blanc; de le servir fidèlement comme héritier du trône ; de remettre ses deux enfants mineurs à la garde et là la tutelle de l'empereur grec, afin de préserver leur vie contre leur frère , car n'ayant pas [pleine confiance dans les sentiments d'humanité de son fils aîné, il craignait avec raison que i Murad, suivant l'exemple de son aïeul et de son , père, ne fît immoler ses frères comme des rivaux à craindre pour le trône (1). En effet, malgré toutes les bonnes qualités vantées par les historiens byzantins dans Mohammed, lui-même 1 ne s'était pas affranchi des principes des ty- , rans ottomans, et avait trempé ses mains dans I son propre sang. Un fils de son frère Suleiman, réfugié à Constantinople, et qui lui fut livré, avait été, sur l'ordre du sultan, exécuté par Tersikœghli-Jaganos, déjà bourreau de Musa. La i fille de Suleiman fut seule épargnée, et le fils de (cette princesse, auquel fut accordée la vie, reçut en outre des fiefs (2).
Le lendemain de son accident, le sultan se montra encore à son armée, qui l'accueillit par les cris et les vivats accoutumés (alkisch) ; mais le jour suivant, il éprouva une seconde attaque qui lui paralysa la langue, et le soir il mourut. Ibrahim et Bajesid-Pascha, les deux vesirs, prirent la résolution de tenir la mort du sultan secrète, jusqu'à ce que le fils aîné Murad en fût informé, et qu'il eût pris possession du trône à Brusa. Elwan-Beg , le premier écuyer, fut expédié en toute hâte vers Amasia pour lui porter l'avis de la mort de son père. Cependant le 'divan continua d'être tenu régulièrement, et afin de séparer en Europe l'armée qui aurait pu se former en partis pour les divers fils de Mohammed, dans le cas où le bruit de la mort se répandrait, et de fortifier avec quelques corps le nouveau souverain en Asie , l'on proclama au nom du sultan qu'une campagne asiatique était
(1) Ducas, I. an, p. 70.
(2) Aaschikpaschasade , dans le manuscrit du Vatican, p. 185.
résolue, et que le point de rassemblement des troupes avait été fixé à Bigha (capitale de Karasi). Une partie des janitschares et des sipahis reçut ordre de s'y rendre, et la solde due en pareil cas leur fut payée. Avant de partir, ils demandèrent la faveur de pouvoir contempler le sultan, afin de se convaincre qu'il vivait encore. En vain les vesirs leur représentèrent que chaque mouvement était funeste au malade, que ce doute de l'armée pouvait lui porter un coup terrible, les sipahis et les janitschares persistèrent dans leur demande. Alors l'un des deux médecins initiés au secret de la mort du sultan, Kurd - Usen , imagina un moyen pour satisfaire le désir de l'armée , sans trahir ce qu'il était si important de cacher. Le sultan, revêtu de tous les insignes du pouvoir, fut placé sur le trône dans une pièce du sérail où il était mort ; derrière le cadavre se tenait un des quatre pages de l'intérieur (1), qui, les bras passés dans les manches de la pelisse, les remuait comme si le sultan eût été vivant ; les fenêtres de l'appartement étaient fermées, parce que, dit-on aux soldats, les médecins avaient déclaré que l'air serait nuisible au ma'ade. Les choses ainsi disposées, les janitschares et les sipahis défilèrent sous les fenêtres de la chambre où le sultan était assis , abrité par les vitres , dans un éloignement qui jetait sur lui de l'obscurité, et ils le virent agiter les mains. Les vesirs, informés de la supercherie, se rendirent à l'audience comme de coutume, et apportèrent la nouvelle dune amélioration dans la santé du sultan; en sorte que les troupes, satisfaites de ce qu'elles avaient vu et entendu, poussèrent des vivats et partirent pour leur destination (2). Ainsi la mort du sultan fut cachée pendant quarante jours, jusqu'à ce que le message expédié à Murad revint avec la nouvelle que le nouveau sultan était arrivé déjà d'Amasia à Brusa, qu'il avait pris possession du trône de son père ; en sorte que furent proclamés en même temps la mort de Mohammed et l'avènement de Murad ; l'ordre fut donné du départ pour Brusa , où l'armée accompagna le cadavre renfermé dans
(1) Ducas , I. xxh , p. 71 ; Aaschikpaschasade, dans le manuscrit du Vatican , p. 206.
(2) Seadeddin, dans Bratutti , p. 359; Neschri, fol. 162;ldris,finduveliv,; Ssolaksade, fol. 34, Aali.
un cercueil. Cette dissimulation de la mort du souverain, que nous verrons se reproduire encore plus d'une fois dans celte histoire, était une nécessité politique pour assurer la possession incontestée du trône au successeur, quand cet héritier était éloigné; toutefois cette situation ne se présenta plus, lorsque, dans la suite, les princes héréditaires cessèrent, du vivant de leur père, d'être investis de gouvernements lointains, et furent tenus enfermés dans les kafes, c'est-à-dire sous les grilles du harem, d'où, sans avoir besoin de compter d'abord sur l'appui de l'armée ou des princes étrangers, ils peuvent d'un seul pas se trouver sur le trône , et d'un seul signe se délivrer par le cordon des frères qui leur feraient ombrage.
A l'exemple de ses prédécesseurs Murad et Bajesid, Mohammed 1er bâtit des mosquées dans les deux résidences de Brusa et d'Andrinople. Bientôt après son avènement, il acheva dans cette dernière ville la mosquée commencée par ses deux frères Suleiman et Musa, qui s'élève sur le bord de la Marizza, dans la rue de Philippopolis, et qui est appelée Uludschami (la grande mosquée). Présentant quatre façades de cent quatre-vingts pieds chacune (1), elle laisse apercevoir neuf coupoles de l'intérieur, et cinq de l'extérieur; mais l'édifice manque de péristyle ; il a deux minarets , dont l'un est entouré de deux ga'eries pour faire l'appel à la prière (3). Mohammed termina aussi la grande mosquée de Brusa, commencée par son grandpère Murad 1er, et continuée, mais non achevée par Bajesid. Chacun de ces trois sultans bâtit en outre une mosquée particulière; mais il fallut les efforts et les dépenses réunis de (rois règnes et de trois générations pour arriver à l'achèvement de ce premier grand monument de la capitale de l'cmp;re en Asie. C'est un carré de cent pas, dont chaque côté est divisé en cinq parties égales, et qui comprend vingt-cinq petits compartiments, chacun de vingt pas carrés, formés par des piliers quadrangulaires. Vingt-quatre de ces petits compartiments sont recouverts de coupoles; le vingt-cinquième seul,
(1) Ewlia , Voyage ,t. m , fol. 173.
(2) Hadschi-Chalfa , Rumiii , p. 8; Seadeddin, dans Bratutti , p. 349.
placé au milieu, est à jour, et au lieu d'une voûte il est surmonté d'une immense fenêtre grande de vingt pas de diamètre, donnant sur un grand bassin carré dans l'intérieur. Cette mosquée se distingue en ceci de tous les grands temples connus de Constantinople et d'Andrinople, dont aucun n'est éclairé d'en haut de cette manière; aucun n'est rafraîchi par un bassin d'eau dans l'intérieur. Une grande grille de fil de laiton était autrefois tendue comme un filet, sur l'espace aujourd'hui complètement ouvert, afin d'empêcher les oiseaux d'entrer dans la mosquée et d'y faire leurs nids, et le bassin était peuplé de poissons rouges. Les sculptures de la chaire représentaient des fleurs et des fruits, des feuillages, des bourgeons, et même des garnitures de vêtements, tels qu'on en brode • délicatement sur la soie à Brusa, renomméepour ce travail; enfin, dans tout l'empire ottoman, là célèbre chaire de la mosquée de Sinope offrait seule des ornements qui pussent être comparés à cet ouvrage. D'abord les piliers furent dorés depuis la base jusqu'à hauteur d'homme, et les murs sont encore aujourd'hui couverts d'inscriptions qui expriment des attributs de la Divinité. Aux deux angles de la façade principale, deux grands minarets, détachés de l'édifice, s'élèvent sur des fondements d'une solidité prodigieuse. A la galerie supérieure de l'un d'eux avait été conduit un jet d'eau qui, venant de l'Olympe, s'élançait jusqu'à cette hauteur, en sorte que la tour était comme une immense colonne présentant au ciel un énorme bassin dont la vapeur se mêlait à l'eau des nuages (1).
Après l'achèvement des grands édifices entrepris par ses devanciers, Mohammed commença dans Brusa la construction de sa propre mosquée, célèbre sous le nom de Ieschil-lmaret (fondation verte et bienfaisante), l'un des pluB grands ornements de la ville, par la richesse et la rareté des diverses sortes de marbre qu'on y employa , par la délicatesse et le fini précieux des sculptures. Sans portique ni péristyle , elle se dressesur une simple terrasse en marbre blanc. Les murs extérieurs sont revêtus de grands morceaux carrés de marbre rouge, vert, bleu, gris, jaune, noir et blanc, ce qui
(1) Ewlia , part, u, fol. 256.