‹ Histoire de l'Empire ottoman (volume 2)Chapitre 90 sur 288 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

offre l'aspect d'une mosaïque bizarre ; les fe- I nètres et la porte unique, qui s'élève avec ses ornements jusqu'à l'extrémité supérieure de la façade, sont enchâssés dans de larges cadres de marbre rouge couverts d'inscriptions, taillés avec tant d'arl et polis avec tant de soin, que les lettres semblent èire coulées en mé-

Ital (1). Le chef-d'œuvre d'architecture et de sculpture de cette mosquée fameuse , ce n'est

i ipas encore le grand autel (2) : c'est plutôt la porte dont le travail riche, léger, délicat est

l ;un objet d'admiration pour les artistes. Trois

i années et 40,000 ducats furent consacrés aux ,ornements de celte porte (3) pour qu'elle sur-

J jpassât en magnificence celle de l'académie rou- ,ge, fondation du sullan Alaeddin à Siwas. A l'entrée de la mosquée et sons le chœur, au-dessus duquel s'élève la tribune du sullan, on est frappé surtout du vif reflet de l'éclatante .faïence, dont sont revêtus les murs qui resservent le passage. Ce revêtement de faïence ou

{.de porcelaine de Perse représente comme ,deux grands rideaux verts avec une corbeille de fleurs au milieu. Les murailles mêmes de la mosquée sont, à l'intérieur, recouvertes depuis

j île sol jusqu'à hauteur d'homme, de porcelaine bleue, de Perse, d'où se détachent des versels duKoran, en lettres d'argent, sur un fond azur (4). Le mihrab ou grand autel, c'est-àdire la niche où le Koran est déposé , est taillé dans du marbre rouge, orné de riches sculptures, ei répond complètement à la magnificence :de l'entrée qui lui fait face. Les coupoles et les minarets étaient autrefois entièrement revêtus de porcelaine verte de Perse, en sorte que sous les rayons du soleil, on voyait briller comme des dômes et des colonnes d'émeraude d'un palais enchanté : de là vint à l'édifice le nom de Jeschil-lmaret (fondation verte) (5). A côté de

•( la mosquée s'élève le tombeau de Mohammed , de forme octogone, au milieu d'un jardin délicieux. Les murs, à l'extérieur comme à l'intérieur, sont revêtus de porcelaine verte de Perse, et des huit parvis se détachent huit paroles du

, prophète , en argent émaillé sur un fond azur.

(t) Voyage à Brusa , p. 36.

(2) Seadeddin, dans Bratutli , p. 351.

(3) Ewlia , fol. 257.

(4) Voyage à Brusa , p. 38.

(5) Ewlia , h part., fol. 256 ; Dschihan nuraa, p. 657.

Tout près de ces deux monuments, furent établies aussi des écoles et des cuisines pour les pauvres, avec de riches dotations pour les entretenir. A ces objets Mohammed affecta les domaines et les fonds des villes maritimes du golfe de Nicomédie. qui, jadis conquises par les Ottomans, avaient été perdues par l'effet de l'invasion deTimuretde l'interrègne, telles que IJerke, Gebyse, Kartal et Pendik (1). Lmur - Beg et Timurtasch les avaient ramenées sous le pouvoir des sultans (2). C'est avec ces revenus , avec ces ressources de la victoire et de la conquête que Mohammed put élever sa mosquée verte, l'un des plus beaux monuments de la piété et de l'amour de l'art des sultans ottomans; joyau précieux, modèle achevé d'architecture et de sculpture saracéniques, dont les travaux et les richesses justifient bien le surnom de Tschelebi (seigneur gracieux plein de goût ) , qui fut donné à Mohammed, et qu'il mérita encore par l'ensemlile de ses actes durant toute sa vie.

Mohammed qui, par ses fondations pieuses, atteignit et surpassa peut-être la gloire du plus grand des sultans seldschukides , Alaeddin premier, se recommanda par un autre mérile, non moins éminent aux yeux des mosl ms, et rivalisa par ses largesses en faveur de la religion, avec les sultans d'Egypte. Le premier des souverains ottomans, il envoya avec la caravane annuelle pour les pauvres de la Mecque et de Médine un gracieux présent en or, depuis appelé ssurre , et qui est remis à un commissaire spécial avec une lettre adressée au scherif de la Mecque. Quoique le présent ne fût pas alors aussi considérable qu'il le devint dans la suite , que la renrse ne se fil pas avec autant de solennité, toutefois l'usage ne date pas de Selim Ier, conquérant de l'Egypte. Il remonte à Mohammed 1er; c'est à lui aussi que doit être attribué l'établissement des demi-fiefs dans la Rum.li, dont les possesseurs ne fournissent que la moitié de la redevance au sultan. Mohammed adopta cette institution, qui d'ailleurs ne fut en usage dans aucune autre partie de l'empire, aussitôt après son avènement exclusif au pouvoir

(1) Herke (Ankyron), Gebyse (Libyssa), Pendik (Pantichion).

(2) L'an de l'hégire 823 [1420]; tdris, xxvne récit; Nescliri , Aali,Ssolaksade, Seadeddin.

suprême, afin de récompenser par là les fidèles vassaux qui, durant l'interrègne de ses frères Suleiman et Musa , étaient restés constamment auprès de lui, avaient toujours combattu pour l'établissement de sa seule souveraineté; aussi les demi-fiefs ne se trouvent que dans la Bumili (1). Sous Mohammed-Tschelebi se développa également le goût de la littérature et de la poésie ; et bien que des critiques et des historiens européens (2) ne reconnaissent ni écrivains , ni littérature chez les Turcs avant Mohammed II , les annales de l'empire ottoman signalent déjà à partir de Mohammed 1er, à la fin de chaque règne , à la suite des vesirs et des émirs distingués par leurs services civils et militaires, les légistes , les scheichs et les poètes, auxquels sont ajoutés sous les règnes subséquents les mathématiciens ou astronomes, et beaucoup plus tard encore , les calligraphes et les musiciens. Ses biographes, «ses savants et ses artistes, et l'appréciation de leurs œuvres, se rattachent à une branche particulière de la littérature ottomane, à l'histoire de l'art; tandis que les hauts faits et les destinées des vesirs et des émirs pourront offrir des sujets à un Plutarque turc, auquel les éléments ne manquent pas, si l'on veut le mettre en possession des sources; mais l'auteur d'une histoire générale de l'empire ne peut que s'arrêter un instant sur quelques noms distingués dans la foule de ceux qui se présentent.

Quoique les noms des vesirs et des émirs les plus signalés se produisent d'eux-mêmes, et parlent assez haut dans le cours des événements qu'ils ont provo ués par leurs conseils, ou qu'ils ont accomplis par leurs bras, cependant des circonstam es particulières de leur vie, qui ont une importance historique, peuvent se placer plus convenablement dans une revue générale des politiques et des guerriers remarquables de tout un règne. Ainsi à l'occasion des grands vesirs de Mohammed 1er, nous ferons remarquer ici qu'Ibrahim-Pascha, fils d'Ali-Pascha , le troisième de la famille des Dschendereli, que tous les historiens turcs s'accordent à présenter comme grand vesir de Mohammed, puis revêtu delà même dignité

(1) Aali, fol. 40.

(2) Gibbon et Schlœzer.

pendant huit années encore sous Murad II, n'est pas nommé dans tout le cours des dixhuit années du règne unique de Mohammed ; il n'est question de lui que deux fois : la première avant la fin de l'interrègne, loisqu'envoyé par Musa auprès de l'empereur grec à Constant inople, il abandonna son maitre pour passer à Brusa (1) ; la seconde après la mort de Mohammed, lorsqu'il s'entendii avec Bajesid- Pascha pour cacher cet événement. Les historiens byzantins ne parlent que de Bajesid-Pascha , comme du fidèle grand vesir de Mohammed, qui après l'avoir arraché enfant de la bataille d'Angora, lesauva à travers mille dangers, le défendit contre tous ses ennemis, et à sa mort fut encore chargé de l'accomplissement de ses dernières volontés. Le profond silence gardé par les Byzantins sur Ibrahim- Pascna durant tout le règne de Mohammed, et leur accord à nommer seulement Bajesid- Pascha comme le premier vesir, ne peuvent affaiblir le témoignage unanime des an alystes ottomans qui ne reconnaissent qu'Ibrahim-Pascha en cette qualité; cet oubli prouverait au plus que celui-ci était homme de conseil plutôt qu'un homme d'action, et que sa tète rendit plus de services que son bras. Les historiens byzantins s'étendent d'autant plus sur Bajesid-Pascha, qu'ils confondent souvent avec Ssofi-Bajesid, maître de la cour du prince Mohammed , qui l'avait accompagné dans sa fuite d'Angora, et fut envoyé ensuite par lui comme ambassadeur auprès de Timur. Les Byzantins ne distinguent pas Ssofi et Pascha l'un de l'autre, et ils racontent du dernier des anecdotes qui se fondent sur la mauvaise prononciation du surnom de Kurischdschi ( le lutteur), dont on a f.iit kirischdschi (un faiseur de cordes ou d'arcs) (2). Ainsi d'après Chalcondylas, le compagnon de Mohammed dans sa fuite aurait été un fabricant de cordes; selon Phranzes , c'était un faiseur d'arcs (3), et si l'on en croit Ducas , qui donne ici de longs détails , le vesir Bajesid- Pascha se serait échappé avec 1 prince en mendiant, sur la route d'Angora à Amasia, déguisé

(1) Neschri, Idris, Aali, p. 313.

(2) Chalcondylas ou Lutfi

(3) Pbranzes.l.i.p. 29.

Seadsddin, dans Bratutli , ,p.95.

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