‹ Histoire de l'Empire ottoman (volume 2)Chapitre 99 sur 288 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

déserle, leur rendit leurs maisons qui subsistaient encore; celles qui ne retrouvaient point leurs anciens propriétaires , il les peupla plus tard de colons turcs tirés de la ville, voisine de Jenidsche-Wardar(l). D'abord, il n'y eut que les principaux templ s et couvents, l'église de la mainte Mère de Dieu, et le couvent de Saint- Jean le précurseur, qui furent convertis en mosquées; quant aux autres édifices religieux , on en avait seulement enlevé une immense quantité de plaques de marbre, pour les transporter à Andrinople, et les employer à la construction du grand bain de Mjorad (2); mais quand ensuite les colons de Jenidsch >Warrtar (3) eurent pris possession de la ville , les Grecs sentirent s'évanouir les espérances dont In s'étaient bercés , que Murad, après avoir été l tomme son père Mohammed le conquérant de ( fa ville, s'en montrerait aussi le bienfaiteur (4). Après un inventaire exact des maisons, des Goitres , églises , auquel les Grecs eux-mêmes offrirent de concourir, le sultan transforma en mosquées tous les temples , à l'exception de quatre , assigna les palais aux principaux turcs, ;t les autres édifices aux colons venus de .lenid- >che-Wardar. Les cloîtres devinrent des caravansérais, et les pierres des églises démolies servirent à la construction du grand bain turc élevé au milieu de la ville. Ainsi dépouillée de ses ornements, et couverte desouillures, Theogalonique, dit Joannes Anagnosta. gémit profondément, et regretta de n'avoir pas été engloutie par un tremblement de terre, dévorée par k les Hammes , couverte par les flots de la mer. Mieux eût valu, s'écriait-elle dans sa douleur, n'avoir jamais existé que d'être ainsi outragée et d'accomplir si tristement les paroles du prophète : les autels du Seigneur tomberont renversés sous la hache et sous le fer de la houe !

Quoiqu'il n'y ait aucune ville ancienne et célèbre, qui dans le cours des siècles n'ait pas subi les tristes vicissitudes attachées aux choses de la terre, qui n'ait été plusieurs fois dépouil- ' lée par la main de l'ennemi , ou souillée du sang

(1) Seadeddin , dans Bratulti , 1. H, p. 51 ; Nesehri, ldris, Aali, Ssolaksade, el Aaschikpaschasade, dans le ma- DUtçrif du Vatican , p. 258.

(2) Anagnosta, 1. xvni , p. 111.

' (3) Joannes Anagnosta, 1. xx.

(4) Anagnosta, l.xx.

de ses citoyens , toutefois il plane sur quelques cités, comme sur cer:ains hommes, une fatalité plus sombre, et 'Ihcssaloniquc appartient A ces villes marquées d'un signe plus funeste. Appelée d'abord Halia et 1 herma ( 1 hernies ) , elle reçut de Cassandre, qui la rebâtit, le nom de son épouse I hessalonica , sœur d'Alexandre le Grand (î). Elle fut placée sous la protection des Cabires et de l'Aphrodite des bains 2), dont les temples, conve. lis plus tard en églises, existent encore aujourd'hui sous les noms de la Rotonde et de l'ancienne Mosquée (3). Favorisée des dieux, elle fut 1 objet d'une attention particulière de la part de tous les rois de Macédoine qui savaient apprécier les avantages de sa situation pour le commerce et la nawgation. Elle ne parut pas moins précieuse aux empereurs romains, qui l'ornèrent de monuments d'architecture. La porte qui conduit a Jeuidsche-Wardar (l'ancienne Pella, lieu de naissance d'Alexandre) est encoreaujourd'hui formée par l'arc de triomphe que les habitants, après la bataille de Philippe, livrée dans leur voisinage, élevèrent a Octave et Antoine, qui venaient de conquérir l'empire du monde v 4 . Néron bâtit une longue colounade d'ordre coryn hien qui supportait deux rangs de statues dans le meilleur goi'tt de l'art grec ; les admirables groupes de Ganymède et de Léda. de Paris et d'Hélène, de Bacclius et d'Ariane, et de la déesse de la Victoire retenue dans sa course par la Volupté, offrent encore de telles beautés dans leurs débris, qu'on les appelle aujourd'hui (.es œuvres miraculeuses (5). Trajan éleva la rotonde de Cabires sur le modèle du Panthéon ; sous Marc-Aurèle fut érigé unarc de triomphe, encore subsistant, en l'honneur d'Aulonin le Pieux et de sa fille Fausline(6), el l'arc de triomphe de Constantin dressé par la ville au vainqueur de Liciuius el de Maxence, comme le monument élevé précédemment au vainqueur des champions de la liberté, montre encore dans les débris de ses revêtements de marbres mutilés par les Turcs

(1) Slephanus de urhiljus.

(2) Venus Tnermaea.

(3) Beaujour, Tableau du commerce de la Grèce, 1. 1 , p. 36-44.

(4) Ibid.,\.\, p. 32.

(5) lncautadas Beaujour, p. 36.

(6; Ibld. p. 29.

les victoires du premier empereur chrétien (1). L.e théâtre de la première grande tragédie jouée à Tbessalonique , l'une des plus effroyables dont L'histoire fasse mention , est le circpie où , pour châtier un soulèvement provoqué à l'occasion d'un conducteur de chars cher au public, et que l'on avait arrêté, sur Tordre de l'empereur Théodose, les spectateurs perfidement appelés a voir des courses, furent massacrés sans distinction d'âge ni de sexe, au nombre de sept mille, forfait d'autant plus exécrable, que Théodosc, par de fréquents séjours à Tbessalonique, s'était mis en rapport avec presque tous les citoyens (2) Le règne de Léon dit le Sage ne fut pas moins funeste à la cité maudite que celui de Théodose le Grand ; car Léon, qui écrivit sur la tactique, ne fut pas en étal d'empêcher avec les flottes grecques les pirateries des bâtiments arabes. Un renégat syrien de Tripoli, avec cinquante-quatre vaisseaux montés la plupart par des nègres , jeta l'ancre devant Thessalonique, alors la seconde cité de l'empire byzantin en Europe, par ses richesses et sou luxe ; il prit la ville, la désola, chassa les habitants comme des troupeaux , fit tailler en pièces tout ce qui ne put être emmené, et une rançon de 100 livres d'or put seule sauver les édifices d'une destruction complète. Mais les cruautés des Arabes furent encore surpassées par les pirates normands qui, conduits par Guillaume, roi de Sicile, conquirent Thessalonique, profanèrent les temples et les tombeaux, .souillèrent les autels, châtièrent les habitants avec une barbarie, un emportement sauvage dont on n'avait pas encore eu l'idée. Du milieu des ruines fumantes et du carnage apparut l'archevêque Eustalhe, le commentateur d'Homère, comme un ange de miséricorde et de consolalion, ainsi que Ton avait vu saint Ambroise adoucir les effets de la cruauté de Théodose. Mais du sein de cette troisième désolation, en face des Turcs, l'histoire ne nous montre aucune figure protectrice. Arrachée au prince gouverneur Manuel (3), par Chaireddin-Pascha, sous Murad 1" ; restituée aux Byzantins, puis reconquise par Bajesid (4) , perdue dans l'inler-

(I) Beaujour, p. 34.

{2) Gibbon , th. xxvii , quatrième édit., ni , p. 51. 3J Cbalcondylas , 1. 1 , édit. de Basle, p. 14. (4) Voy. la restitution dausChaleondyl'as, 1. il, p. 19 ,

règne et recouvrée ; ar Mohammed Ier (I \ puis abandonnée de nouveau aux Grecs qui la vendirent aux Vénitiens, Thessalonique retomba pour la troisième fois sous le joug des Turcs, et fut définitivement incorporée par Murad II à l'empireottoman. Assiégée parles Goths (2),dB vastée par les Arabes, les Normands et les Turcs, Thessalonique se releva encore , grâce à sa position au sud d'un golfe profond qui eu fait l'entrepôt naturel du commerce de la Thessalie el de la Rumili , comme Smyrne en face est le centre des échanges de l'Ionie et de l'Anatoli. Les maisons de la ville s'élèvent en amphithéâtre entre le pont et des bois de cyprès , le château sur le point le plus élevé du demi-cercle protège le port par des bastions, dont l'un est appelé la Poudrière et l'autre la Tour des jauilschares Celle citadelle elle-même porte le . nom de château des Sept-Tours comme celle de Gonstantinople ; la plus haute a quatre-vingts pieds (3). Gomme à Conslantinople aussi l'une des trois plus grandes églises chrétiennes converties eu mosquées s'appelle Aja-Sofia , l'une des deux autres est celle du seigneur Démétrius, anciennement le temple de l'Aphrodite de bain. 11 n'y a plus de trace de la source d'huile miraculeuse. La population de Thessalonique, formée de chrétiens et de payens au temps de lapotre saint Paul, consiste aujourd'hui en seize mille Grecs , douze mille juifs et cinquante mille Turcs. Les affaires des premiers sont administrées par leurs primats ( proesti), les se- | concis sont régis par leur rabbin (chacham); les derniers sont placés sous le commandement supérieur du pascha, el obéissent en outre à six | begs (4).

Avant la chute de Thessalonique, le commandant de la flotte vénitienne, Andréa Mocenigo, avait déjà rompu une chaîne du port de Gallipoli, el il aurait détruit la marine turque rassemblée dans ce lieu , s'il avait été convenablement soutenu par les capitaines des galères (6). Sou successeur dans le commandement

et Phianze , 1. i, p. 13; la nouvelle conquête dans Seadeddin ( Bralutti , 1. i , p. ISO), an 13*5, et dans Hadschi-Chalra, an 796.

(1) Auagnosta , 1. xx.

(2) bous Galienus , dans la moitié du troisième siècle. (3j Beaujour, 1. 1 , p. 29.

(4) Jbitl., p. 49.

(5) Lauoier, Histoire de Venise, 1. xxi , t. vi, p. 94.

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