LIVRE XII
sauva avec trente hommes, au moyen d'une chaloupe ; mais ils tombèrent entre les mains de la garnison du château. Ils furent chargés de chaînes et envoyés à Didymotichon devant le sultan, qui fit trancher la tète aux marins et empaler le capitaine, ordonnant que les cadavres restassent ensuite sans sépulture; ces miserables restes furent contemplés encore par l'historien Ducas, qui se trouvait dans ce temps à Didymotichon (1). Mohammed , satisfait de I habileté d 01 ban et du succès del'épreuve, ordonna maintenant de fondre un énorme canon j de siège, double du précédent , le plus gigan- ! tesque dont les annales de l'artillerie et des sièges aient jamais fait mention. Cette pièce lançait des boulets de pierre de douze palmes de circonférence et du poids de douze quintaux. A peine cinquante paires de bœufs pouvaient la faire changer de place; il fallait sept cents hommes pour la remuer et la servir. laquelle eut été coulée, on la traîna devant la porte du nouveau palais d'Andrinople, à peine achevé, appelé Dschihannuma ( spectacle du monde ), et elle fut chargée avec beaucoup de ; peine. Il fut annoncé d'avance aux habitants qu'elle serait tirée le lendemain , afin que la terreur causée par une détonation dont on n'avait nulle idée ne leur fit point perdre la parole et avorter les femmes enceiutes. Le lendemain arrive ; le feu est mis à la pièce : la vapeur de la poudre couvre la ville entière; le tonnerre est entendu à plusieurs lieues (2), et le boulet , à la distance d'un mille, s'enfonce dans la terre à la profondeur d'une brasse. Cette effroyable uiachine de guerre semblait en rapport avec les vastes plans de Mohammed et l'exaltation de son ardeur. Jour et nuit , il ne rêvait que destruction et conquête. Le soir il faisait ordinairement le tour de sa résidence, accompagné seulement de deux confidents, pour écouter, sans être connu, les propos du peuple et des soldats. Si quelque malheureux venait à le reconnaître, lui adressant le salut ordinaire: « Longue vie au sultan ! » aussitôt , de sa propre main, il perçait le cœur de l'indiscret (3). Une nuit il fit mander tout à coup devant lui Chalil-
(1) Ducas, p. 139.
(2) Ibid.,\. ixxv.
(3) ibid., p. 140.
TOM. I
Pascha , par les eunuques. Le grand vesir, tremblant pour sa tète à cause de la part prise par lui au double détrônement de Mohammed pendant la vie de son père Murad , prit un plat rempli d'or et le déposa aux pieds du sultan, qu'il trouva tout habillé, assis sur son lit : a Qu'est cela, gouverneur? demanda le sultan. — C'est l'usage des grands, répondit le vesir, lorsqu'ils sont appelés à des heures extraordinaires devant leurs mattres , de ne paraître jamais les mains vides (1 ) ; ce n'est pas mon bien, mais le tien, que je te présente. — Je n'en ai pas besoin, répliqua le sultan; je ne veux de toi qu'une chose , c'est que tu m'aides à prendre Constantinople. » Le grand vesir, ami secret des Grecs, qui l'avaient gagné à force de présents , fut d'autant plus effrayé de la demande du sultan, que lui-même, dans l'opinion du peuple, passait pour être d'accord avec les infidèles. Il s'exprima selon les sentiments de Mohammed, dit que Dieu, qui lui avait déjà soumis la plus grande partie des provinces grecques, ne lui refuserait pas la possession de la capitale , que tous les serviteurs du sultan s'efforceraient à l'envi, et sacrifieraient à cet objet leurs biens et leur sang.—« Vois, reprit le sultan, je me suis débattu toute la nuit sur ma couche sans pouvoir trouver le sommeil. Prends bien garde de te laisser affaiblir par l'or et l'argent. Nous voulons fermement combattre les Grecs, et pleins de confiance en Dieu et dans le prophète, nous prendrons la ville.» Cest ainsi que, pour cette fois, il congédia le grand vesir, qui avait été arraché plein d'effroi au repos et au calme de l'indifférence (2); mais pour le sultan, il passa cette nuit et bien d'autres encore au milieu des agitations de ses désirs, roulant ses projets de conquêtes, combinant des plans de siège. Il traçait la situation et les murs de la vill- , les lignes de l'attaque , fixait les postes de l'armée , les places des machines, les batteries , les mines, et s'entretenait avec des hommes bien familiarisés avec la situation de la ville et l'état de ses fortifications (3). Avant de le suivre au siège de Constantinople , nous allons représenter un tableau de cette ville , en
(1) Coutume qui s'est prolongée jusqu'à nos jour».
(2) Ducas, p. 141.
(3) Ibul. ,\. xxxv , p. 141.
signalant le* points de «es fortifications, les palais et les monuments qui sont le plus souvent cités dans ( histoire.
A la pointe orientale de la Thracc s'élève la nouvelle Rome, bâtie comme l'ancienne sur sept collines, nommée Byzance par son premier fondateur, et ville de Constantin par le second; de Pancien nom grec corrompu et mutilé, elle s'appelle aujourd'hui Islambol, et par l'eflvt d'une altération plus profonde encore, mais qui prend une signification dans la bouche des Turcs, Islambol, c'est-à-dire plénitude de l'islam. Les Grecs l'appelaient aussi Anthusa (la florissante); les Arabes, Constantanije et Farruk (1) (qui sépare), parre qu'elle est placée au point de séparation de l'Europe et de l'Asie ; et de même que les Arabes surnomment la Mecque la mère des villes, ainsi l'Ottoman ajoute à la capitale de son empire le titre pompeux de mère du monde ( ummed-dunja ), qu elle mérite bien par sa situation. Souveraine de deux cottîinents et t!e deux mers, dominatrice de l'Asie et de l'Europe, le plus grand entrepôt du commerce de l'Orient et de l'Occident, elle trône appuyée aux limiies des deux parties du monde, presque enveloppée par les flots, et rattachée seulement par un pointà la terre de la Thracc. Vers le midi, el:e regarde la Propontide, puis l'Hellespont; du côtéde l'Orient, elle commande tous les détours du Bosphore, qui se replie sept fois sur lui-même comme un immense serpent, dissimulant par instant derrière les sept cajjs de chacune de ses rives ses flots chassés par sept courants et autant de contre - courants ; de lYmbouchure septentrionale de ce canal, la vue s'étend même jusque sur l'orageux Pont-Euxin. A son extrémité méridionale, le Bosphore secourbe à 1 ouest pour séjourner dans le port le plus vas e et le plus sûr rempli de vaisseaux amenés par tous les vents, que sa forme et les riches es qui affluaient naturellement dans ce lieu firent appeler jadis la Corne d'Or. La ville présente à peu près l'aspect d'un triangle, dont un côté est formé par le port, le second par le rivage de la Propontide , et le troisième par la muraille appuyée au continent ; elle était fermée.
, toro. m; Constantin., édit., p. 40, i ,3.
vers la mer, par un simple mur sans fossés; tnafc, ver*, la terre , elle est déft ndue par une double muraille élevée , flanquée de hautes to- rs , et précédée d'un double fossé très-profond. A chacun des trois angles du triangle, que l'on pouvait parcourir en trois heures , s élevait un château fort. A l'une des extrémités du port , qui s'appelait autrefois l'AcropoliS, et qui est aujourd'hui la Pointe du sérail, était placé k château de Saint-Dimétrins, contre l'église consacrée à ce saint, qui donnait aussi son nom au promontoiré , de même que l'église dédiée à saint Georges faisait appeler le port le bras de Saint-Georges. Au bout du port se déployait extérieurement lekynegion, aujourd'hui baiwanserai, amphithéâtre destiné aux combat d'animaux ; derrière se trouvait le graud palais des Blachernes, que les derniers empereur» grecs préféraient aux autres palais, et dont le nom s'est conservé encore aujourd'hui dans le quartier grec de la ville. Au troisième angle, c'est-à-dire a l'autre extrémité de la muraille, du côté de la terre, s'élevait le Kyklobion ou Pentapyrgion , c'est-à-dire la forteresse aux cinq tours, plus tard devenue plus fameux sous le nom de château des Sept-Tours. Vers la Propontide, entre la pointe de lAcropolis, aujourd'hui le sérail, et les Sept-Tours, il y avait, dans l'intérieur des murailles, deux ports, à présent ensablés, creusés de main d'h< mme,le port de Théodose (I), aujourd'hui Wlangabo.stan (2), et celui de Julien, appelé maintenant Kadrighalimaui ( port des galères), k dernier dans l'ancien quartier d'Hepta>lalon (3) , maintenant Rondoskale. Ces deux port.' étaient embellis par de magnifiques palais; sur le premier s'élevait celui de Théodose, sur l'autre celui de Sophia. Entre la pointe de Saint Demetrius et le port de Julien était un peu plus bas le palais impérial Bucolion (4) (près d« Tschatladikapu ), ainsi nommé d'un group< sculpté en pierre, représentant un lion et un bœuf; au-dessus , le grand palais impérial occupait en partie l'emplacement du sérail actuel.
(1) ConstanOnople et le Bosphore, 1. 1 , p 209.
(2) Le nom de Wlanga était déjà en usage cbei k* Grecs; tUicas, I. xrcix ,p. 159.
(3) ConsuntiDople et le Bosphore , 1. 1 , p. 12Î.
(4) Jbid., p. 196.