LIVRE XII
Srecs, émanaient d'eux-mêmes: et cette dernière condamnation si effrayante, c'est un Byzantin seul qui la mit dans la bouche du vieillard hongrois. Les présages de ruine se liraient de l'empire , qui ne reposait plus que sur des pieds d'argile ; la dissolution morale annonçait facilement l'écroulement de l'édifice politique. Mais ces voix sinistres, qui semblaient sortir de l'air pour retentir sur cette vaste arène , et faire entendre des cris de mort, exercèrent une fatale influence sur le sort des assiégés.
Quant aux mosliras, leur religion rejette toute prédiction en dehors de la parole du prophète, et condamne également la superstition et l'incrédulité ; aussi leurs historiens se contentent d'appliquer aux événements du siège de Constantinople quelques mots de Mohammed qu'il aurait prononcés au nom du ciel pour faire partie du texte sacré (le Koran), ou comme une manifestation prophétique destinée à être inscrite dans la tradition ( Hadis ). Il disait a ses disciples : a Avez-vous entendu parler d'une ville dont un côté regarde la terre, et les deux autres s'appuyent à la mer? — Oui , envoyé de Dieu.- La dernière heure du jugement ne sonnera point avant que cette ville n'ait été conquise par soixante-dix-mille fils d lshak. En arrivant sous les remparts , ils ne se serviront pas des armes , ils ne lanceront pas de projectiles; ils se contenteront d'employer ces seules paroles : o II n'y a d'autre Dieu que Dieu , et Dieu est grand ! » Aussitôt le premier côté des murailles, appuyé à la mer , s'écroulera ; ensuite le second tombera aussi ; enfin, A la troisième proclamation, les murs du côté de la terre * renverseront, et les eufants d'ishak feront leur entrée triomphante. » Une autre fois, le prophète dit encore : « Ils enlèveront Constantinople ; le meilleur prince est celui qui fera celle conquête; la meilleure armée est la Menne (1).» Ces paroles du prophète avaient poussé les Arabes à tenter sept fois de prendre 'a ville de Constantin. Ils prolongèrent un des *tèg<*s durant sept années , s'établirent dans les champs des alentours, qu'ils ensemencèrent, où ils firent sept moissons. Ce fut alors que périt Ejub , le porte-étendard du prophète , et les derwischs et les scheichs saisirent le roo-
ment où l'on élevait son saint tombeau pour enflammer le courage et le zèle des fidèles , qui accomplirent de brillants exploits. Le scheich Akschemseddin sut dès lors faire tourner son inspiration et son enthousiasme au triomphe des Ottomans (1). Né en Syrie, disciple du jjrand scheich Iladsrhi-Beiram , il savait communiquer aux masses l'exaltation de sa foi. S'appuyant sur le texte des traditions du prophète, il prédit la conquête de Constantinople, et fixa le jour et l'heure de l'assaut avec plus de bonheur que n'avait fait le scheich Bochari sous Murad 11. Il n'eut point à reculer, comme son devancier, devant l'image de la sainte V ierge, le menaçant du haut des murailles; ce fut Ejub qui lui apparut en songe, pour lui indiquer le lieu de sa sépulture. La découverte de cette sainte dépouille fut regardée comme un miracle, et précipita la chute de Constantinople.
Sous ces auspices si contraires, annonçant aux Grecs des désastres et la ruine, aux Ottomans la victoire et la conquête, le siège commença les premiers jours de février H53;le monstrueux canon partit d'Andrinople, tiré par cinquante paires de bœufs; deux cents hommes marchaient de chaque côté [jour le maintenir en équilibre, précédés par cinquante charpentiers et deux cents pionniers, qui devaient mettre en état les chemins et les ponts (2). Il fallut deux mois pour faire une route de deux journées. Karadscha- Beg, chargé de surveiller ce transport, occupa les loisirs d'une marche si lente à faire des excursions au nord et au midi des campagnes environnant Constantinople, le long des rives du Pont et de la Propontide. 11 soumit en passant les villes de Mesembria (Misiwri) (3), Anchialos (Achioli) (4), Byzon ( Wifa) (5), la tour de Saint - Étienne (aujourd'hui encore San-Slefano) (6), située à trois lieues de Constantinople; le château d'Epibatos (aujourd'hui Bivados)(7). Selyrabria (Silivri) (8) seule, se confiant en la force de ses
(1^ La description détaillée de «a vie «e trouve daus le Sobakaik , dan* Aali , fnf. 14 i, et enfin dan» un ou vrar.e biographique intitulé : Menai ibi akscbemseddtn.
(2) Dura*, 1. xxxvu , p. 145.
(3) Rumili d'Hadtchi-Cbalfa , p. 26.
(4) Id. , p. 25.
(5) Ibid., p. 16.
(6j Conmaniinople et le Bo*pbore, I. u, p. 7.
(7) JbUL, f>. 189.
(8; Ibid. ,p.60.
murailles, brava ses menaces, malgré I'excmpl par lequel le beg voulait effrayer la résistance, en faisant couper la tète aux soldats des garnisons qui ne s'étaient pas rendues sur la première sommation (1).
Durant ces ravages portés autour des murailles de Constantinople, les habitants se liguaient ou s'attaquaient, comme partisans ou adversaires de la réunion entre les églises grecque et romaine. Le 1*2 décembre de l'aimée qui venait de s'écouler, il y avait eu une apparence de réconciliation dans la grande église (aja s jfia) (2), afin que l'on pöt obienir d< s princes catholiques d; s secours contre les Turcs; mai* le feu couvait sous la cendre, et la discorde éclatait â chaque occasion. Le clergé de la cour, les chapelains et les diacres suivaient l'empereur, qui assistait au service catholique célébré par le cardinal romain, Isidore; mais les abbés, les archimandrites et 1rs moines manifestaient éneri;iqueraent leur horreur d'une tel e faiblesse, se rattachaient au patriarche grec Gennadius, confiné dans le cloître de Panlocrator, qui signalait Yhenoticon , ou le décret de l'union des églises, comme une mesure impie, et notait saint Tliomas-d'Aquiu d'hérésie. Avec luise réunissait dans une haine furieuse contre le» catholiques et les Latins legrand amiral LucasNotaras,riiomioe le plus puissant du défail'ant empire. G lui-ci n'avait pas honte de dire qu'il aimait mieux voir dominer dans la ville le lurban turc que le chapeau btin, tandis que le peuple exprimait hautement le désir d'être livré aux Latins, qui au moins reconnaissaient le Christ et la Mère de Dieu, plutôt qu'aux Turcs ennemis «le Dieu (3). Au lieu d'agir en commun pour la défense de a ville , Grecs et Latins se fuyai< ni et se maudissaient; la grande église était dé erte. les sacrements étaient refusés par les prêtres aux mourants qui ne professaient pas leurs opinions; des moines et des religieuses ne voulaient pas les recevoir des mains des confesseurs ra< tachés à rhenoticon. Dans les cloltr* s régnai) un esprit de vertige. Une religieuse, au grand scandale des fidèles, et particulièrement de l'historien Ducas, avait embrassé le mahométisme,
(!) Duc?*, t. «im , p. 145.
(2) //>., I xxwt , p. 113.
(3) /biä.
emangeant de la chair, portant le costume iar< et sacrifiant au prophète (1). Ainsi se passa 1? carême.
Le vendredi après Pâques [6 avril 14W],Mo hammed parut avec son armée devant la rilr. planta sa tente derrière la colline faisant farn la porte de Charsias ou Kal'garia, et investit b plaine du côté de la terre, depuis la porte tjt Bois du palais, jusqu'à la porte d'Or ("2). Le pu canon fut pointé contre cette porte de Kaliß- , ria (3); mais, comme les nouveaux ouvrage u?
ce point offraient trop de résistance, on le traiu ' devant la porte de Saint -Homanus (4), quia reçut le nom de porte du Gros Canon, consero 1 encore aujourd'hui (ô). A côté de cette pièce* I mille huit cent!* livres, on en dressa dem atrès d'un moindre calibre, qui lançaient i-oonr des boulets de cent cinquante quintaux, et qu préparaient les voies au canon monstre. Pov charger celui-ci, il f liait deux heurts, et il « pouvait faire f< u que sept fois dans la jourutf. à moin^ que l'on ne comptât pour un boitiem coup celui qui était tiré avant l'amure, posr I donner le signal de l'attaque. Bientôt il édatt , et mit en pièces Olban, qui l'avait fondu (64/> mon eaux furent réunis; on voulut les utiliser ; encore , et on lança pendant quelque terni» i des masses de rochers qui ébranlaient Ib murailles sept fois par jour; mais le maititqi avait dirigé le jeu de cette énorme nuchiae n'existait plus , et l'effet ne répondit ptsi Tutente.
Alors parut dans le camp de Mohammed a envoyé de Jean de llunyady, qui avait «ob* avec lui, dix huit mois auparavant, unelrt" de trois ans. a llunyady, représenta l'eBWJ* avait remis la direction du royaume entreiß mains de son maître Ladislaus; maintenant n était plus en état de tenir ce qu'il avait prrmi>; en conséquence, il renvoyait l'acte en t* de la trêve, et demandait la copie horgroiK;^ s: lian pourrait s'accommoder avec le roi è Hongrie comme il l'entendrait. » La propM 1
(1) Ducat, I. mu , p. 147.
(2) Ibid., I.xxxvti, p. 148.
j (3) Leonardu» Chien»*, dans l'édition <k B»k* Chalcondvlai , p. 3l5.
(4) fhid., p. 316.
(5) Constant iiioplc e( le Bosphore,!. i,p. W8-
(6) Pbranzes, I. ui , c.3, p. 43.