‹ Histoire de L'Empire Ottoman (volume 3)Chapitre 150 sur 297 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

suite il disparut, mais le nom est resté (1). C'est là que Mohammed fit construire sa grande galère de trois mille tonneaux ; sur l'Hellespont, à quelque distance de Sestos et d'Abydos, il éleva les châteaux des Dardanelles, dont le premier en Europe porte l'orgueilleux nom de Seddul-Bahr ( digue de la mer ) , tandis que celui d'Asie fut appelé plus modestement Tschanakkalaaszi (château des assiettes), à cause de la poterie fabriquée en ce lieu. Il protégea aussi en Asie, par une tour et une tète de pont sur l'Axicos (le Wardar), l'ancienne ville des Dardanelles , Skopi ou Uskub , qui, d'après les géographes turcs, avait été, à cause de sa beauté, appelée par les Grecs la fiancée de la Grèce, et à Andrinople, il fortifia le sérail situé au confluent de la Tundscha et de la Marizza ; enfin à la place où s'élevait jadis l'église des Saints- Apôtres bâtie par Theodora, épouse de Justinien, en même temps que sainte Sophie, ainsi que le tombeau de l'empereur, il jeta les fondements de la grande mosquée qui porte encore aujourd'hui le nom du conquérant , et qui, s'élevant du milieu de sept collines, semble commander à tous les autres temples. L'architecte Christodulos reçut pour récompense une rue tout entière de la ville ; un acte en fut rédigé, qui, reconnu valable après trois siècles par le sultan Ahmed III, sauva aux Grecs établis dans ce quartier la possession de leur église (*2).

Le printemps arrivé, Mohammed s'élança à la tète d'une armée de cent cinquante mille hommes à de nouvelles conquêtes. Déjà un an auparavant il avait fait reclamer par un messager d'État le tribut du roi de Bosnie ; le roi conduisit l'envoyé dans la chambre du trésor, et, lui montrant la somme demandée toute préparée (3): «Tu vois, dit-il, cet argent; je ne pense nullement à l'envoyer au sultan , car s'il a résolu de me faire la guerre, j'en ai besoin comme d'un moyen pour mieux me défendre ; «si la nécessité me réduit à m'expatrier, c'est une ressource qui me fera vivre dans une plus Blande abondance (4). » Cette réponse avait

0) Constanttoople et le Bosphore, I. i , p. 123.

(2) Canteniir, Mahomet II , note NN , p. 122, et l'acte mtae «oui Selim Ier, note MM , p. 183.

(3) Chalcondylas , 1. x , p. 170.

$ Selon le> historiens turc*, ldris, Aali, Netcbri, le

alors décidé la guerre de Bosnie dans l'esprit du sultan; mais il avait fallu l'ajourner pour tirer vengeance du meurtre des ambassadeurs accompli par Drakul. Après que toutes les troupes d'Asie et d'Europe furent rassemblées, on se mit en marche par Uskub (Skopi) où Isa, petit-fils d'Ewrenos, était établi pour garder les frontières, et l'on se dirigea sur Wuldschterin, où parvint la nouvelle que le roi était résolu à se défendre dans le fort de Babicsa-Ocsak. Mohammed détacha en avant le grand vesir Mahmud-Pascba, le suivit lui-même bientôt après, franchit la Dorobiea (la Dvina), qui sépare la Servie de la Bosnie, et nilyrissos (la Krajova), près des rives duquel s'élève sur une haute montagne le fort de Babicsa-Ocsak, appelé Dobobica par Chalcondylas. Le troisième jour la place se rendit, incommodée par la grosse artillerie (1), mais surtout livrée par la trahison du commandant (2) f 19 juin 1403 . Les habitants furent partagés comme ceux de Lesbos; le bas peuple resta dans la ville, la classe moyenne devint la proie des soldats, les gens les plus riches furent emmenés h Consianlinople (3). Mahmud-Pascha reçut l'ordre de prendre les devants avec la cavalerie légère pour saisir le roi avant qu'il atteignit sa capitale Jaicsa. En approchant de cette ville, Mahmud apprit que le roi, sans s'y arrêter, avait précipité sa fuite vers le château fort de kliucs, situé à deux marches plus loin , â l'orient. Le vesir franchit leVerbacs, au-dessus de la ville, lâoù, se partageant en trois bras, il offre un passage très-facile. Omar, fils de Turachan, entraîna toutes les troupes <n se jetant dans le fleuve, qu'il traversa à la nage. Le second jour, les cavaliers de Mahmud étaient devant Kliucs. Mohammed, qui suivait plus lentement avec l'armée, reçut les clefs de Jaicsa et celles des autres villes du pays qui, après la chute de Babiesa, rivalisèrent d'empressement dans leur soumission. Aux habitants de Jaicsa qui vinrent à sa rencontre, pour déposer à ses pieds leurs hommages, il accorda, sur leurs prières,

roi fit jeter l'envoyé dans les fein , et voulait le tuer ; il le relâcha sur le* représentations de son conseil.

(1) Chalcondylas et Ifs historiens ottomans.

(2) Scbimek, p. 147, d'après Lascari

(3) Chalcondylas I. \ ,\\ 170.

HISTOIRE DK L'EMPIRK OTTOMAN.

raulorisation d'administrer eux-mêmes leurs affaires ; mais il mit une garnison dans la forteresse, et choisit pour lui et ses officiers le* fils des principales familles. Cependant Mahmud assiégea Kliucs, ou le roi s'était enfermé avec son neveu âgé de treize ans. Les maraisqni environnent la ville rendant les abords lrès-diffie;lcs; m lisalors ils étaient presque desséchés par les ardeurs du soleil d'été (1). Les Turcs coupèrent les roseaux, en remplirent les fossés de la place, et y mirent le feu pour contraindre 1» s hahitanls a se rendre. Aussitôt les assiégés envoyèrent des députés au vesir, le suppliant de les épargner ainsi que leur roi, qui étail disposé à se rendre aussitôt que la vie lui serait assurée par serment. Mahmud accueillit leurs supplications et jura la capitulation. Il occupa la ville, el partagea la population comme avait fait son maître A Babitsa-Ocsak ; le roi fut adressé avec son neveu , en présent , au sultan (2). Mohammed fut très-mécontent de la capitulation accordée par Mahmud : selon ses maximes de politique, la possession tranquille des États conquis i:e pouvait être assurée que par l'exterminât ion de leurs princes. Il avait mis ces | riwipes en pratique par l'exécution derempercurdeTrébisonde.desducsd'Athènes et de Lesbos, et il ne pouv ait les suivre en cette circonstance, arrêté par le traité qu'avait juré son grand vesir. Le roi et son neveu (3) furent donc traînés au camp en captifs, tandis que le sultan, le grand vesir et le gouverneur de la Thessalie , Omar, fils de Turachan , chacun â la tête d'une division, achevèrent la conquête de la Bosnie, en réduisa it les châteaux qui n'étaient pas eneore soum s. Trois petits princes, Constantin , Kowarlsch et Paul , se rend i mit d'euxmêmes dans le camp du sultan, et se remirent en son pouvoir avec leurs fita's, sous la condition de recevoir des dédommagements ailleurs. Cette espèce de >oumission fui arccp'ée: l'indemnité fut promise. Les trois princes furent laissés quelque temps en liberté: mais bientôt on les jeta dans les fers, ainsi que le roi de Bosnie.

Alors Mohammed, traînait avec lui dans le

(1) Cbalcondyla* , l.x , p. 170.

(2) Jbiä., et dans Sgolakude , Um , Nescbri , Aali , Seadeddin.

(3; Les liniorirns lurcs font du neveu te frère du roi.

camp un fameux savant, grand fanatique, le scheich Ali- Bestand, Persan qui descendait» droite ligne de l'imam Fachreddin-Rasi, et qui est connu d.<ns les annales des Ottomans sous le nom de Muszanifek , le petit auteur, parce que, des l'enfance, il écrivait déjà ; mafcW nombre et la valeur de ses ouvrages le place« au rang des premiers écrivains de cette époque. Il y avait vingt ans qu'il avait quitté la Per» pour se rendre en Turquie; il avait trouvé l'ieeuei! le plus favorable auprès du grand veHf Mahmud, protecteur déclaré de tous les savant*, et lui avait dédié un ouvrage de morale, apprit le Présent de Mahmud. Mohammed se servit <k ce Persan si renommé pour son savoir, coma* de l'instrument le plus propre â l'exécution de *es sinistres projets sur le roi de Bosnie, faisant annuler par le scheich le traité juré par Mahmud. Déjà , dix ans auparavant , les scheich* attachés au conquérant de Constant inople In avaient rendu de grands services, par la déronverte du tombeau d'Ejub, le compagnon d'arme* du prophète, et par l'ardeur dont ils enflammèrent les assaillants. Mais cette fois il attendait un service bien plus important encore da légiste fanatique : il lui fallait un fetwa.qui. rejetant la capitulation jurée par Mahmud. i cause de l'assurance de la vie donnée à Tinfidèlr déliât le bras du bourreau : e'était un exeefle» moyen de sortir de l'embarras présent , et ét plus, un grand enseignement, un digne exempt' à suivre dans la suite pour les successeurs da sultan, qui sauraient comment on annule, w des fetwas, des traités scellés par des sermentî. Sur la volonté bien exprimée du sultan , le savant scheich oublia toute la reconnaissance ejn 'il devait au vesir, son bienfaiteur; il donna k fetwa dans le sens demandé. Sa servilité ou sot fanatisme l'entraîna plus loin eneore : car il s'offrit pour exécuteur de la sentence, c esta-dire pour l'office de bourreau, ou do moins , il s'en chargea sur l'ordre do sultan. Le matin, au moment oft l'armée recevait Tordir de quitter ta Bosnie, le sultan manda devant i lui le roi de Bosnie. Celui ci, préoccupé de sinistres soupçons, parut avec le traité juré ab 'main. Ce traité fut déclaré nul par le fetwa. et le mufti qui avait rendu cette décision. Je savant légiste , que devaient pourtant refroidir I ses soixante-trois années, leva le glaive de l ese- I

Page 1