‹ Histoire de L'Empire Ottoman (volume 3)Chapitre 18 sur 297 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

de cet arbre de paradis. Des vaisseaux chargeaient les fleuves, des flottes couvraient les mers, des moissons paraient les campagnes, des forêts couronnaient les montagnes, desquelles jaillissaient des sources abondantes qui arrosaient les gazons émaillés, les bosquets mêlés de roses et de cyprès de cetÉden ; du sein des vallées s'élevaient des villes ornées de dômes et de coupoles, de pyramides et d'obélisques, avec des colounes magnifiques et des tours orgueilleuses dont les pointes étaient éclairées par le croissant ; des galeries s'élançaient les cris appelant â la prière , qui se confondaient dans le concert de milliers de rossignols et dans le bavardage de nombreux perroquets aux mille couleurs. Tous ces oiseaux chantaient ou caquetaient sous les frais ombrages prêtés par des feuilles épaisses , innombrables, coupées en forme de sabres (I). Alors s'éleva un vent violent qui tourna les pointes de ces feuilles vers les villes, et principalement vers la cité de Constantin qui, placée â la jonction de deux mers , entre deui parties de la terre, comme un diamant enchâssé entre deux saphirs et deux émeraudes, formait la pierre la plus brillante de l'anneau dune vaste domination embrassant le monde. Osman allait passer l'anneau à son doigt, lorsqu'il se réveilla. L'explication de ce songe, présage d'un l>ouvoir universel pour une race de dominateurs sortis desreinsd'Edebali et d'Osman, aplanit tous les obstacles qui s'étaient opposés à l'union du jeune homme avec la belle Mjlfchatun représentée par le cercle complet dé la lune. Toutefois le mariage ne fut point solennisé avec la pompe que Ton vit étaler dans la suite aux noces des sultans; il se célébra selon toutes les prescriptions de la loi et de l'exemple du Prophète. Un jeune disciple du scheich Edebali, le pieux derwisch Turud, accomplit les formalités exigées, et reçut en récompense du fiancé la promesse d une habitation dans le voisinage d'une mos- '{uee, sur les bords d'un fleuve. Osman , devenu* souverain indépendant, accomplit aussitôt sa promesse, fit construire un couvent et y attacha comme dotation des villages et des terres qui deux cents ans plus tard étaient encore possédés

(1) Seadeddin raconte le notifie , fol. 9, en ver»; Aali en pme, fol. 9; Ssolaksade, fol. 3 ; Lutfl, fol. 115; Dsehibaioama , p. 076. Idris est le seul dui parle des feuilles eu forme de sabres tournées ver» f>n«tantlnople.

par la famille de Turud (1). De tels songes avant

la naissance des grands souverains , prédictions de puissance dans l'avenir, racontés longtemps après par des témoins, puis expliqués et commentés, sont un vieil artifice des historiens orientaux , reproduit ensuite par les écrivains anciens et modernes de l'Occident. Hérodote se garde bien de passer sous silence le songe du grandpère de Cy rus, dont la mère, Mandane, paraissait inonder l'Asie tout entière; ainsi Gibbon nous rapporte que la mère de Dschengis-Chan conçut par l'aspiration d'une flamme céleste. Outre les songes , les Orientaux voient encore un présage de la royauté dans le vol du vautour royal planant au-dessus de la tète destinée un jour au pouvoir suprême. Chez les Persans et les Turcs, le vautour royal, appelé Humai, est le plus noble des oiseaux de proie, parce que, d'après leurs contes sur l'histoire naturelle de l'Orient, il ne se nourrit d'aucun animal vivant , mais se saisit seulement des lambeaux de ceux qui ont été tués par d'autres ; que, poussé par une vive et tendre sollicitude, il protège ses petits par l'abri de ses vastes ailes, et qu'ainsi il était déjà le symbole de l'amour maternel et delà clémence royale chez les anciens Égyptiens qui, dans leurs peintures hiéroglyphiques, le représentent planant au-dessus de la tête des rois, tenant la plume de la loi dans une serre, et l'annonce du pouvoir suprême. Dans le Schahnamen, les héros parent leur tête comme d'un talisman des plumes du simurgh,qui n'est autre que le triple vautour du Zendavesta, de même qu'en Egypte les prêtres qui enseignent ou expliquent la loi donnée par les rois sont ornés des plumes de l'épervier. La grande princesse, la seule reine que l'ancienne histoire persane, puisée aux sources orientales, connaisse avant Alexandre, et à laquelle est attribuée l'élévation du palais aux mille colonnes de Persépolis (2), cette reine est appelée Humai , c'est-à-dire vautour royal. I«mot humajun, encore généralement usité aujourd'hui dans toute la Perse et la Turquie, et formé de humai, répond à notre appellation royale ou impériale, ou plus proprement à l'augustus des Romains. Bénie donc est la tète

(1) Idris , fol. 30.

(2) Lan, Fenaji. Humai est la Parîsttis des écrivains

inecs.

destinée à l'empire des peuples, sur laquelle le vautour royal étend ses vastes ailes, car le prince frappé de cette ombre bienfaisante sera heureux et puissant, et répandra la félicité sur les nations placées sous l'abri de sa force et de sa justice. Le vautour royal est aux Orientaux ce que l'aigle était aux Romains; et comme à Tarquin l'Ancien encore simple citoven,son épouse Tanaquil préditsa grandeur futured'après l'action de l'aigle qui lui enleva son casque pour le replacer sur sa tète, ainsi le pieux derwisch Abdal-Kumral (1) exalta le fils d'Ertoghrul. Dans le défilé d'Ernani. il aperçut un vautour royal qui enveloppait dans l'ombre de ses ailes la téte du jeune homme ; il lui expliqua cet augure comme I annonce heureuse de sa domination qui bientôt comprendrait la mer Blanche et la mer Noire, l'Europe et l'Asie (2). Osman, reconnaissant de cette prophétie du pieux derwisch, dont la renommée de sainteté pouvait aussi en favoriser l'accomplissement , lui donna un de ses meilleurs sabres, une coupe, et la promesse écrite de la construction d'un couvent. Ahdal-Kumral se servit du sabre aux côtés d'Osman tant que durèrent ses conquêtes, jusqu'à ce que le prince, par le résultat brillant de ses exploits, se trouvant en état d'accomplir son engagement, éleva au derwisch dans le défilé d'Ermeni, où il l'avait rencontré pour la première fois, un couvent dans lequel furent ensuite conservés le sabre et la coupe d'Osman (3), comme un exemple profitable pour les sultans ses successeurs, qui l'imitèrent par la fondation de cloîtres nombreux. Le passage d'Ermeni, entre le mont Tumanidsch (le Temnos ) et l'Olympe , devint le théâtre de la première victoire remportée sur les Grecs par Osman du vivant de son père Ertoghrul.

y Le père et le fils vécurent dans la meilleure intelligence avec le commandant grec de Biledschik ( le belokoma des Byzantins ) , château fortifié situé au milieu des districts de Brusa , Jcnitschehr, Lefke, Jailakabad, au midi deGemlik, au nord de Nicée (4); mate le commandant

(1) Idrii , fol .30 et 3î.

(2) Déjà, dans Hérodote, le «onge du AU d'Hystape que Cyru« vit avec deux ailes, annonce la domination rar l'Asie et cur l'Europe.

(3) Idria.fol. 3t.

(4) tHcbibaonutna, p. 613.

d'Angelokoma(l ), autre place derrière l'Olympe, sur la route de Brusa â kutahijc, dont les Turcs ont fait Ainegcrl, inquiétait sans cesse le passage des hordes et des troupeaux d'Osman, des montagnes dans la plaine , aux approches de l'hiver, et de la plaine vers les montagnes, lorsque revenait l'été. Pour assurer les biens de ses tribus . Ertoghrul convint à l'amiable avec le commandant de Riledschik, qu'avant de se mettre en marche vers les montagnes, ses gens déposeraient leurs objets les plus précieux dtns le château. Le commandant y consentit, à condition que ces objets lui seraient apportés, non par des hommes armés, mais par des femmes et des enfants. I a clause fut rigoureusement observée : les objets déposés furent gardés bien fidèlement durant l'été, et au relourdes montagnes, Osman offrait chaque fois au seigneur de Bîledschik des tapis aux vives couleurs, comme les Turkmans en fabriquent encore aujourd'hui, des housses grossières , des peaux de chèvre , des fromages, des outres remplies de miel, comme des marques de la reconnaissance des émigrants. Enfin l'orgueil d'Osman ne pouvant supporter plus longtemps les hostilités du seigneur d'Angelokoma, il se concerta avec les vaillants compagnons d'armes de son père, avec Akdsche Chosdcha , Abdorrahmanghasi , et avec ses trois amis Konuralp, Torghudalp et Alighudalp; ils rassemblèrent soixante-dix hommes^) pour surprendre la forteresse [1285]. l*e seigneur d'Angelokoma prévenu de leurs desseins, vint se mettre en embuscade dans le défilé d'Ermeni. Un combat sanglant s'engagea , où périt Baichodscha, neveu d'Osman, fils de Sarujati, qui fut enterré à l'issue du passage, sur le territoire du village de flamsabeg ; son tombeau indique le lieu où se livra la bataille(3), près d'un caravansérai en ruines (il Osman et ses vaillants guerriers n'auraient peut-être pas résisté â cette brusque attaque, s'ils n'avaient pas été avertis du danger par un chrétien que les historiens turcs nomment Aratos. Afin de tenir téte â l'ennemi, au bout de quelques jours Os-

(1) Pachymem , fol. 5 ; Idris , fol. 40 ; Nescbri , fol. 26; Aali , fol. 10; Dftcbibannuma, p. 676.

(2) ldrU, fol. 40.

(3) Neacbri.fol. 26; Aali, fol. 10.

(4) ldris, fol. 41.

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in.iii amena trois cents de ses braves contre le château de koladscha ( 1 ), situé dans le voisinage d'Angdokoraa derrière l'Olympe : les habitants sclivrèrent sans résistance: ils furent dépouillés et réduits en esclavage. Cet événement au lieu d'abattre le courage du maître d'Angelokoma , le détermina â se lier étroitement avec le seigneur de Karadscbahiszar ( Melangcia }, place qui avait été conquise cinquante ans auparavant par Erloghrnl , mais avait été reprise ensuite par les Greese temps d'Alaeddin H, et leur était restée soumise (2). L'on en vint aux mains à Agridsche (3 , près du Tumanidsch ; Sarijati- Sawedschi , le plus jeune frère d'Osman, tombe au pied d'un pin. La nuit, une lumière céleste doit avoir éclairé de ses rayons les branches de l'arbre sanctifié par la gloire du martyre; c'està-dire que la piété des fidèles y entretenait des lampes continuellement allumées la nuit; et ce lieu de sépulture, appelé encore Pin illuminé, a toujours été cité par les histoires ottomanes depuis les temps les plus anciens, avec la plus grande vénération , comme les anciens Romains vénéraient la terre qui portail le figuier de Roniulus. Non loin de là, et en même tempsque le jeune frère d'Osman, dans les rangs ennemis périt Kalamos, le plus jeune frère duseigneurde Karadscha,dont lamort,sansavoir été sanctifiée, a cependant acquis un certain éclat par les circonstances dont la tradition l'a entourée. Lorsqu'il fut tombé, Osman s'écria : Éventrez-le, et encore aujourd'hui , le lieu porte le nom de Chien éventré. Ce fut le premier acte de la barbarie ottomane exercée sur des chrétiens vaincus, qui devait se continuer durant cinq siècles. L'n trait semblable est fourni par la graude bataille livrée dans la même année, contre les Tatares (4), que le sultan Alaeddin III défit sur les bords de la Propoutide, dans la plaine de Biga ( le Pega des Byzan-

(1) Idrii , fol. 41 , peut-être le Krulla de Pachyraere*.

(2) Mescbri , fol. 23 , porte un peu trop baut , à ««iianie-du, le nombre des années écoutées entre la préfet la seconde conquête de Karadschabiszar ; car trioghrul ne resida que soixante-six ans dans l'Aoatolie.

(3) L'agrjHum delà table de Peutinßer.

M) Idrïs place la bataille précédente en 687 £1288'; « ^M-Uialfr , dans les Tables chronologique» , en 680

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