LIVRE. II
portée que présente au premier aspect l'histoire de l'Europe et de l'Asie , les écrivains turcs attachent encore une importance toute particulière et à l'avènement d'Osman avec le commencement d'un nouveau siècle, et au nom d'Osman même que portent le fondateur, la dynastie et l'empire. A partir de la première année de l'hégire, le commencement de chaque siècle, jusqu'à
Gmslantinoplc fut assiégée pour la première fois par les Arabes, sous le commandement de Moawia (1). Karen, le chakan des Turcs, et Jesdedschird , le dernier chosroes des Perses, succombèrent , le premier sur le champ de bataille , et le second dans sa fuite (2); les Arabes foulèrent sous leurs pieds la puissance des Persans. Cette gloire éclatante qui environne le
la fin du septième, a été signalé par l'appari- | chalife collecteur des deux lumières , comme
tion d'un grand prince puissant par son action sur le monde, et placé par l'opinion à la tète de son siècle. Après le prophète fondateur de l'islam, parut avec le commencement du second siècle de l'hégire Omar-Ben-Abdolasis , le plus juste de toute la famille Ommia ; à la naissance du troisième, Mamitn, le grand protecteur des sciences, s'assit sur le trône des chai ifes de Bagdad; comme s'ouvrait le quatrième, Obeidol-
\h-Mehdi fondait le chalifat des Fatimites en 1
législateur et conquérant, devait , après sept cents ans , illuminer le front d'Osman , fils d'ErtoghruI, et resplendir sur ses successeurs. Ainsi le voulait la signification historique du nom.
Les noms viennent du ciel , dit le Koran ; aussi le musulman les considère comme de bons ou de sinistres présages, non-seulement sous le point de vue historique, mais encore d'après
Afrique. La première année du cinquième marqua la moitié du règne de quarante ans de kadirbillah , le dernier grand chalife de la famille Abbas; et au commencement du sixième, s'éleva le grand conquérant Dschengis-Chan. Ces colosses de l'histoire asiatique sont placés comme a l'entrée du temple de leur siècle , et ainsi se dresse à l'entrée du huitième de l'hégire le fondateur de l'empire qui porta son nom , le petit -fils de Sulciman, le fils d'ErtoghruI, Osman.
Depuis le troisième successeur du prophète , le chalife Osman, aucun prince n'avait porté avec éclat ce nom sur un trône de l'islam. Le chalife Osman réunit les deux titres d'honneur de collecteur du Koran et de collecteur des deux lumières ; il reçut le dernier , parce qu'il épousa les deux filles du prophète , et l'autre, pour avoir recueilli les versets épars de la sainte Écriture de l'islam, le Koran en un volume, et l'avoir ainsi préservé du danger de la falsification (1). Sous son règne, les musulmans portèrent leurs armes triomphantes jusqu'à l'Oxus et au Bosphore; les principales villes de la Perse et du Chorasan , Iszfahan et Isztacbar , Mexw, Balch (2) , les Iles de Chypre, de Crète, de Rhodes et de Malte furent conquises (3), et
(1) Dans Vannée 30 de l'hégire.
(2) Dans les année» 27 , 29 , 31 de l'hégire. (3J Dans les» années 26 et 33 de l'hégire.
mu. i.
philologique (3). Osman, suivant le
sens de la racine arabe, signifie le briseur de jambes (ï), et cette signification se lie intimement aux idées de triomphe et de grandeur. D'abord , le vautour royal qui , dans tout l'Orient, est le symbole de la domination et du pouvoir royal, depuis les anciens Égyptiens jusqu'à nos jours, est désigné surtout par le nom de briseur d'os parmi les oiseaux, parce que, dédaignant toute proie vivante, il ne se nourrit que des membres des animaux déjà tués (ô); ensuite, dans les temps antérieurs de la plus grande barbarie de l'histoire turque, les trois fils d'Oghus-Chan,au premier desquels, Ga?k-Chan (le chan du ciel), on fait remonter l'origine primitive d'Osman , ces trois fils reçurent aussi le nom de briseurs , parce qu'ils rompirent en trois morceaux l'arc qu'ils avaient trouvé. De même leurs descendants ont brisé les châteaux et les forteresses, et la grandeur et la force triomphante du vautour royal Humai, du briseur d'os parmi les oiseaux, s'est transmise dans le Humajun impérial ou royal,
(1) Année 32 de l'hégire.
(2) Jc«dedschird , dan» l'année 31 de l'hégire; Karen, dans l'année 33 de l'hégire; Iladscbi-Cbalfa, Tables chronologiques.
(3) ldris.fol. 37.
(4) Telle est la signification donnée par Idris au mot 0»raau , d'après la racine ; selon Goliua , ce mot voudrait dire la remite d'une jambe cassée.
(5) roy. plus haut.
dans la maison souveraine d'Osman , le briseur de jambes parmi les peuples. Après cette digression sur les présages, si importants aux yèflx des écrivains turcs, tirés du nom du premier souverain des Ottomans, nous allons revênlr aux événements de son temps , et rappdrter le premier acte militaire de sa domination* indépendante.
Immédiatement en avant de fa résidence d'Osman , Jeiiitschchr (nouvelle ville), est situé K&pfihiszàr (le château de ponts ), que précédemment il avait attaqué plusieurs (ois, alors (Ju'i! étaît encore en bonne intelligence avec le seigneur de Biledschik, ennemi du maître de Kœpribiszar. Én reconnaissance du succès de Tune de ces excursions de pillage , le seigneur de Biledsebik avait alors donné à Osman une fête, dans un lieu appelé lndschirbinari (fontaine de figuiers); mais ayant osé demander que, dan» cette occasion, Osman lui baisât la main en signe d'hommage, cette prétention fut la première cause de la destruction des rapports d'amitié qui jusqu'alors avaient régné entre Osman et le seigneur de Biledschik, et amena ensuite la conquête de ce château. Cette expédition fit ajourner l'entreprise contre Kœprihiszar; mais une fois en possession d'une souveraineté indépendante, après que son nom eût été rappelé dans les prières publiques, inscrit sur les monnaies, après qu'il eut installé un juge, établi un droit sur les marchandises apportées au marché (1) , Osman ne rêva plus que la conquête de Kœprihiszar. 11 eu délibéra d'abord avec ses compagnons d'armes : dans le conseil se trouvait son vieux oncle, Dundar, qui, étant allé avec Erloghruld Achlathdans le pays de Rua, soixante-dix ans auparavant, devait être alors au moins nonagénaire. Il fit des objections à Osman ; il lui représenta qu'il n'était pas prudent d'exciter ainsi par cette entreprise et de réunir contre lui, dans une défense comiffürre, les énnemis et les voisins jaloux qui l'entouraient de tous cotés, par derrière, le seigneur dé Kermiart, en face, les commandants grecs des frontières v'2). L'ardeur impétueuse d'Osman s'irrita contre la froide sagesse
(1) iWhri , fol. 3fi.
{'!) Idris , fol. 03 ; IWhri , fol. 31 ; et daiis Leweoklau , Histoire des musulmans , p. 75, knolles , Ttirkisn hisicry , p. 97.
du vieillard: furieux, il banda son arc, et Dundar tomba percé d'une flèche lancée par son neveu; sanglant enseignement pour les contradicteurs futurs d'une résolution adoptée par le maître. Sur la route de Tschakirbinari au château de Kœprihiszar, se voit le tombeau de l'infortuné conseiller. Ce meurtre d'un oncle marque par un trait de barbarie le commencement de la domination ottomane, comme un fratricide ouvre la route à la puissance romaine: mais Tassassinat commis par Osman est mieux garanti par les témoignages de l'histoire que l'action de Romulus. Idris, le plus estimé, à juste titre, des historiens des Ottomans, qui, dès son début, annonce naïvement qu'il passera sous silence les faits blâmables , pour ne transmettre à la postérité que les actions glorieuses de la dynastie d'Osman, rapporte néanmoins le meurtre de Dundar avec les circonstances que nous venons d'exposer (1). Si le sang ainsi répandu est compté aux Ottomans comme un mérite par les panégyristes, que faudra-t-il donc penser des faits que leur histoire a frappés de la condamnation de l'oubli ? L'oncle d'Osman est â l'entrée de cette longue galerie de cadavres que les souverains ottomans ont peuplée avec les princes de leur sang, immolés régulièrement à l'ouverture de chaque règne.
La prise de Kœprihiszar excita dans Osman le désir d'enlever d'autres châteaux voisins, situés aux environs de iNicée, comme Dimsus, Kojunhiszar et Marmara ; il y était d'ailleurs invité par le mauvais état des garnisons et les inondations du Sangarius. Avant le règne du premier des Paléologucs , les commandants des forteresses grecques des frontières étaient encouragés à leur défense par une solde considérable, des concessions de terrains et par l'abandon du butiu qu'ils pouvaient faire. Lorsque Michel Paléologue, après la reprise de Constant inople sur les Francs, cédant aux funestes conseils de Chadenos , supprima la solde des commandants des frontières, et les soumît à des redevances , aussitôt 9'éleignit dans les mercenaires étrangers le zèle pour la défense des châteaux confiés à leur garde (2); en outre,
Cl; Idris, fol. (g et 68.
(2) l'jcliy mère*,!, chip, 1-16*, tiré dePoninu, dans l'appendice do ton», u , p. 610 , et à 3pres cetoi-ei Gibbon , liv. lxij , quatrième édit. , 6 toI. , p.311, note.