LIVRE III
AVÈNEMENT d'üRCHAN AD TRÔNE. — CONQUETE DE NICÉE ET DE NICOMÉDIE. — PREMIÈRES INSTITUTIONS POLITIQUES DE L'EMPIRE OTTOMAN. — MONNAIES, PRIÈRES PUBLIQUES ET RÈGLE- MENT DU COSTUME. — INSTITUTIONS MILITAIRES. — J AMTSCHARES ET S1PAUIS. — COMBAT PRIS DE PELEKANON, ET DÉFAITE DEVANT PB1L0KRÈNE. — CHUTE DE NICÈE ET PRISE DE kIBOTOS. — FONDATION D'ÉCOLES ET DE CLOITRES. — CONQUETE DE KARAS1 ET DE PERGAME. — CLOITRES SUR L'OLYMPE. — TOMBEAUX DES SULTANS. — SAVANTS ET SAINTS A BRUSA.
L'année qui vit Urchan parvenir comme beg i un pouvoir sans limite fut signalée , comme celle de l'avéncment de son père Osman, par la naissance d'un fils successeur du trône ; de même que l'heureuse nouvelle de la prise de Karadschahiszar s'était répandue avec le bruit de l'arrivée d'Urchan au monde, ainsi retentit l'annonce de la conquête de Brusa au moment où naissait Murad, qui devint le troisième souverain des Ottomans. Urchan monta comme Osman sur le trône , entre le cercueil d'un père et le berceau d'un fils , paré des lauriers d'un récent triomphe. Son premier soin fut d'offrir le partage des biens paternels à son frère Alaeddin, homme sage, auquel l'empire ottoman doit ses premières institutions politiques. Alaeddin, respectant la dernière volonté de son père, qui avait ordonné que la succession revint exclusivement au frère aîné, refusa même d'accepter la moitié des troupeaux de chevaux , de bœufs et de brebis que lui offrait son frère, et demanda seulement pour sa résidence un village dans la vallée de Kete (Katoikeia), dans la plaine de Brusa , sur la rive occidentale du Nilufer. «Hé bien! dit Urchan, «puisque tu ne veux pas t>osséder les chevaux , «les vaches et les brebis, sois alors pour moi «un pasteur de peuple, c'est-à-dire , un vesir. » Alaeddin se résigna au désir de son souverain , et ainsi le frère du second maître des Ottomans devint le premier vesir de l'empire (1), parta-
(I) Seadeddiu , Neschri , Idris , et, d'après eux, Man-
geant avec le prince les soins et les soucis du gouvernement, ainsi qu'avait fait, selon l'histoire racontée par les Orientaux , Aaron avec son frère Moïse , dont il se fit le vesir. Le mot vesir, suivant l'acception dans la langue turque, signifie le porte-faix, ce qui répond parfaitement à la situation de l'homme chargé du fardeau du gouvernement que le souverain a placé sur son premier ministre en l'investissant d'un pouvoir illimité, mais se réservant pour lui-même toute la responsabilité. Le premier vesir des Ottomans, frère du souverain , ne possédait nullement un pouvoir étendu comme en reçurent leurs esclaves, les grands vesirs qui lui succédèrent, et qui, ayant audessous d'eux un grand nombre d'autres vesirs, concentraient dans leurs mains les relations de la paix , de la guerre et de l'administration intérieure. Alaeddin, étranger au métier des armes , s'occupa seulement de l'administration et des lois à donner à l'empire grandissant , qu'il affermit par de sages institutions , tandis, que son frère ï'étendait par de nouvelles conquêtes.
Du vivant même d'Ertoghrul, la plus grande partie du Sandschak de sultan OEni, sur le versant oriental de l'Olympe, avait été conquise
chi-Chalfa , dans la liste de« min, dans les Table« chronotofrique* , p. 174 , et avec le* plus grands détails , Osman-Efendi , dans le Hadikatul-Wusera ( le jardin des vesirs ) ; Neschri et Seadeddin prennent l'année 726 , Hadscbi-Chalfa, Osman Efendi, l'année 728 , comme celle de son installation.
par son fils Osman. Sous le règne d'Osman, son fils Urchan s'était saisi du pays au delà de l'Olympe jusqu'aux portes de Nicée cl de Nicomédîe. Après la conquête de Brusa, Urchan transporta de Jcnitsehehr sa résidence dans cette ville si bien placée pour dominer la contrée, et ses compagnons d'armes Aghdschckodscha, Konuralp, Abdurrabnian-Ghasi et Karadscliefes , tous en resserrant ISicée et Nicomédie par les forts qu'ils avaient dressés aux portes de ces villes , pénétrèrent dans la partie de la péninsule qui est bornée , au nord par la mer Noire , au sud par le golfe de Nicomédic, à l'ouest par le Bosphore, et poussèrent jusqu'à cette dernière limite. Déjà Konuralp avait enlevé sur les deux rives du Sangarius , en deçà d'Akjasi, Konurpa et Akowa; Aphdschekodscha avait pris les places voisines d'Ermcnibasari . Ajangœli et de kanderi. Maintenant tous deux, réunissant leurs forces , se portèrent contre les châteaux d'Aidos et de Semendra, qui , touchant aux rives du Bosphore, ne sont éloignés, le premier que de quatre, et le second de trois lieues de Skutari ( 1 ). Depuis quelque temps déjà ils avaient investi Semendra sans qu'il y eût aucune apparence de succès , lorsque les portes -s'ouvrirent pour le convoi funèbre du fils du commandant. Les Ottomans fondirent sur ce cortège, et s'emparèrent du père. Au lieu d'immoler le prisonnier , comme ils avaient fait avec les commandants des autres châteaux des frontières, ils offrirent à l'empereur grec la liberté de son serviteur , moyen*nant une rançon. I /empereur déclara qu'il u'achetait et ne vendait pas d'hommes : ainsi leur répondit le seigneur d'Aidos. Le commandant de Nicomédic consentit «cul à payer la somme demandée. Quant au château de Semendra, Aghdscbe kndscha s'en empara enfin , et tout le territoire fut appelé de son nom kodscha-Mi ( pays du vieillard ), qu i» porte encore aujourd'hui. Le tombeau de ce chef, qui devint ensuite un lieu de pèlerinage très -fréquenté , s'élève sur une colline près de kandt ri. konuralp et Ghasi Abdurrahman investirent le château d'Aidos situé seulement a une lieue de Semendra, au pied de la montagne du même
(1) Dsrhibannuma ,p. 663,315; ÜM<kri,3, 18; Semendra, 3, 19: Aiüos.
nom. Les murailles bravèrent la force des assiégeants; mais le cœur de la fille du commandant ne put résister à la mâle beauté de Ghasi-Abdurrahman, qu'elle avait vu du haut des tours , qui lui était apparu en songe. Elle lui jeta une lettre au moyen d'une pierre, et lui indiqua le? moyens de se rendre maître la nuit d'eUe-naème et du château.
Ghasi-Abdurrahraan fut introduit avec uuatre-vingts de sas compagnons; puis, envoyé à Urchan par konuralp avec la nouvelle de la conquête, il menait aussi la belle fille du châtelain, à laquelle les vainqueurs devaient leur succès, et que le sultan lui abandonna comme légitime épouse. De ce mariage naquit Kara- Abdurrahman, qui rivalisa de vaillance avec son père, et dont le nom était encore une sorte
I d'épouvantail longtemps après sa mort; car les femmes grecques criaient à leurs enfants pour les effrayer : Voila le noir Abdurrahman.
Le surnom de noir était d'un heureux augure depuis qu'il avait été porté par Osman ; et voila ce qui le fit donner aussi à ilursai, autre vaillant champion d'Aghschekodseha . appelé Je noir Mursal. Ii conquit la pâte méridionale du golfe de Nicooiédie, qui lui fut donnée en fief avec l'obligation de la protéger au moyen de vaisseaux garde-côtes. Aujourd'luû encore le point où ce rivage forme une première anse , lieu fameux par ses grenades (1 ) et une espèce de bâtiment garde-cotes , sont appelé* kara- Mursal. A quelques lieues plus loin se trouve Jailatabad ou Jalowa (l'ancien suj^a ou drépaaon ) , embeUie de palais et d'iiopitaux par Impératrice Hélène , dont le père avait tenu jiidis une auberge en ces lieux , transformé» par Constantin en une ville qu'il appela Nelruonolis en rhonueur de sa mère. Cest là que se réfugia l'armée des premiers croisés, conduite par
I Pierre l'I termite et Gautier sans Avoir; elle avait été battue près de Nice* , couvrant les campagnes environnantes de ses morts. Avec les ossements dos cadavres le« Sarrazins élevèrent des tours et des pyramides à .laiowa : dans
I les temps modernes, le lieu n'est plus renomme que par ses eaux ineriuaks (2 \ fînès4e là s'é-
(1 j UjicbihaDiiuma , p, CC3 ,3,6.
(2) NeJala, xiii: Aauuiaiw JUtcçIIûhu, wvi, 8;
Cuiuueua, xv , p. 163.