LIVRE III
R<-gf asch , dont nous parlerons à l'occasion de l'institution des jai;itscliarcs. L'u^kuf , qui est absolument le bonnet des derwischs de Mewlewi, fui introduit par Suleim.tn, tilsd'Urth.in, second vesir de l'empire ottoman, en l'honneur de Dschelaleddin-Rmui, fondateur d<> l'ordre des derwischs Mewlewi(l). Au lieu des bonnets en forme d'œuf, ou de choux palmiste, ou pointus, entourés d'une certaine étoffe par Osman et Urchan , les souverains desOilomans adoptèrent ensuite l'uskuf, qui, au temps des premières conquêtes en Europe sous Murad Ier, j fut entièrement couvert d'or à une occasion qui j sera signalée.
Le troisième et le plus important objet des j travaux d'Alaeddin fut l'institution d'une ar- j mée, et même d'une force permanente et soldée antérieure d'un siècle entier à l'organisation adoptée par Charles VU, roi de France, qui, jusqu'ici , a passé dans l'histoire de l'Europe du moyen âge pour le premier fondateur des armées permanentes. Ertojjhrul et Osman avaient fait leurs expéditions avec des cavaliers turkniansappelésakindschis (courcnrs),qui,àlasommation de leur seigneur, devaient entrer en campagne. Urchan le premier forma une troupe de fantassins soldée , même entretenue d'une manière continue, et qui fut appelée , jaja ou piade. Os soldats, qui recevaient par jour un akdsche ( alors le quart d'un dirhem d'argent), étaient formés par dix, par cent, et par mille, commandés par des décurions et centurions, et descolonels. Cette troupe, fière de la solde qu'on lui accordait, augmenta bientôt par ses prétentions et son indiscipline le désordre auquel sa création devait remédier. Alors Urchan tint conseil avec son frère et vesir Alaeddin , avec son chef militaire Kara-Charil-Tschcndereli beau-frère du scheich Edebali, et par conséquent parent du sultan (2). Tschendereli connaissant trop bien la rudesse obstinée des Turkmans , leur orgueil et leur insolence , présenta le plan profondément médité, où se montrent une forte étude des hommes et la politique la plus froide et la plus étrangère aux sentiments du cœur : il proposa de former une troupe avec
(1) Idris, fol. 106; Saolakiade , fol. 7 ; Aali, Fol. 16; Luifl , fol. U ; Dscbibannuma , p. 681.
(2) Neurbri , fol. 27 , appel'e la seconde épouse d*Édebal. TadKbrtiti-Kurd.
les enfants des chrétiens qui devaient être convertis violemment à l'islam. «Les vaincus, disait-il , sont les esclaves des vainqueurs , auxquels reviennent leurs biens, leurs femmes, leurs enfants, comme possession légitime; en convertissant de force les enfants à l'islam , et en les enrôlant comme guerriers pour le service de la foi , on travaille à leur bonheur dans ce monde et a leur salut éternel : car, selon les paroles du prophète, chaque enfant apporte en naissant le germe de l'islam (1) qui, en se développant dans une armée formée d'enfants chrétiens, encouragerait même dans celle des iufîdèles l'ardeur de la conversion , et la nouvelle troupe se recruterait, non-seulement des enfants des vaincus , mais encore d'une foule de déserteurs de l'ennemi, unis au nouveau croyant par la communauté d'origine ou d'opinions dissimulées, et attirées par la grandeur des récompenses. »
Ce système odieux , funeste au christianisme, si fécond en résultats pour les Moslimes, est unique dans 1 histoire du despotisme militaire. L'antiquité et les temps modernes n'offrent rien qui puisse lui être comparé. Les chalifes avaient déjà entouré leur trône de gardes du corps tirés d'esclaves turcs, dont ils s'étaient assuré l'obéissance et la fidélité par une énorme solde, et par l'affaiblissement graduel des souvenirs de leur jeunesse ; des conquérants , en transportant leurs troupes hors du pays où ils étaient nés dans d'autres contrées, ont resserré les liens de la discipline militaire en même temps qu'ils affaiblissaient l'empire des anciennes coutumes ; mais nulle part ne furent brisés comme ici tout à la fois les liens de patrie, de religion, de paternité, et aucun peuple, à l'exception des Turcs, n'a planté sa puissance sur un terrain trempé de sang au milieu des ruines de la famille et de la croyance.
Cette milice fut appelée jenitscheri ( troupe nouvelle), et bientôt le nom des janitschares fut porté d'Asie en Europe sur les ailes de la victoire. Le nom, comme la forme distinctive du feutre blanc, ils le reçurent du derwisch Hadschi-Begtasch, fondateur d'un ordre encore aujourd'hui très-répandu dans l'empire ottoman.
(I) Kollun. Mewludun-Ala-Fitreül- Islam; Idru,
fol. 107.
AG
Urchan, accompagné fie quelques-uns des renégats soldés, visitait le scheich Hadschi-Besgtach dans le village de Sulidsché Kenarijun aux environs d'Amasia, pour lui demander sa bénédiction, un drapeau et un nom. Le scheich plaça la manche de son manteau sur la tète de l'un des soldats qu'on lui présentait de manière qu'elle pendait par derrière, et dit: «Que son nom soit jenitscheri ( la nouvelle troupe ), son aspect | blanc, son bras triomphant, son sabre tranchant, sa lance acérée, qu'elle revienne toujours avec la victoire et la prospérité (1) !...» En mémoire de cette bénédiction, le bonnet de feutre blanc Fut augmenté par derrière d'un morceau (Fétoffe représentant la manche pendante du scheich, et par-devant on remplaça l'espèce de pompon qui le décorait par la cuiller de bois, comme indication de l'entretien plus soigné, de la nourriture plus abondante de la nouvelle troupe. Les noms des officiers furent empruntés des divers emplois de la cuisine : ainsi le chef supérieur de la chambrée, c'est -a -dire le colonel du régiment fut appelé tschorbadschi (faiseur de soupe), après lui les officiers les plus élevés furent nommés aschdschibasehi ( le premier cuisinier ) , et sakabaschi ( porteur d'eau). Sur les drapeaux rouges brillaient le croissant et le sabre à double pointe d'Omar (2). L'objet sacré du régiment était !a marmite autour de laquelle ou se rassemblait, non-seulement pour manger, mais encore pour tenir « onseil, et ces formes se sont conservées jusqu'à nos jours durant près de cinq cents ans (3). Sous Mohammed 1 1 , les colonnes de l'édifice de l'empire ottoman furent fortifiées encore; le nombre et la solde des janitscharcs furent augmentés. Dans l'origine la paye fut d'un aspre, mais établie de telle sorte que c'était là seulement le minimum, et à mesure que s'écoulait le temps et qu'augmentait le service, on y ajoutait toujours, en ' établissant toutefois la règle que le maximum. ne pût aller au delà du septuple de la paye primitive.
A l'origine, les janitscharcs étaient au nombre de mille; chaque année on forçait mille
(1) Nescbri, Aali,p.3M4.
(2) Voy. Manigli , Staio tnilitare del impero oltomaonn.
(3) Mouradjea dühsson, Tableau de l'empire oilo-
jeunes garçons chrétiens, choisis dans le nombre des prisonniers de guerre, à embrasser l'islam et le service militaire (1 ) ; et, quand le nombre des prisonniers n'était pas suffisant, on complétait au moyen des enfants que l'on enlevait en pleine paix aux sujets chrétiens du sultan. Cela se fit ainsi jusqu'au règne de Mohammed IV, où le recrutement de la troupe dans les propres enfants des soldats commença sa décadence. Les écrivains ottomans sont unanimes pour louer la sagesse et la piété de cette institution, qui donna à la terre tant de conquérants , au ciel tant de vainqueurs dans la guerre sainte; en sorte que si, dans l'espace de trois cents ans. on comptait seulement les mille chrétiens prescrits, on arriverait au nombre de trois cent mille âmes sauvées ainsi du gouffre de l'enfer. Mais comme le nombre primitif de mille monta , sous Mohammed II , à douze mille, sous Suleiman, à vingt mille, et sous Mohammed IV, à quarante mille, il en résulte que cinq cent mille enfants chrétiens, au moins, ont été convertis par le glaive, mais que le fanatisme religieux peut se vanter d'en avoir sacrifié une bien plus grande quantité au despotisme militaire.
Après l'organisation des janitscharcs comme noyau des forces militaires ottomanes, Alaeddin régla les autres parties de l'armée: la troupe permanente d'infanterie régulièrement soldée qui existait auparavant ( prade ou jaja \ reçut des terrains qui , plus tard , furent transformés en fiefs, avec l'obligation, pour ces espèces de propriétaires , de rendre en temps de guerre les routes praticables pour l'armée; ce fut donc un corps de pionniers, dont le nom est passé avec la chose de l'organisation militaire des Ottomans dans celle de l'Europe chrétienne. Probablement, à l'origine, leur nombre, comme celui des janitschares , leurs remplaçants, fut de mille; dans la suite, il s'augmenta jusqu'à vingt mille ; aprfcs leur extinction, les fiefs furent emplojés à fournir des pensions aux officiers des janitscharcs hors de service (2). L'infanterie irrégulière qui se mettait eu campagne sans avoir la solde des janitscha-
(1) Séadeddin , dan* Rratutli , p. 42.
(2; Mouradjea d'Obsson , Tableau de l'empire Otto« man, m, p. 391.