‹ Histoire de L'Empire Ottoman (volume 3)Chapitre 56 sur 297 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

neurs et aux richesses, et même souvent ce fut la véritable cause des guerres contre les chrétiens; car le butin promettait de remplir les rangs éclaircis des recrues et des pages, et de donner un nouvel accroissement au pouvoir et aux plaisirs. Quoique la loi de l'islam ne puisse être interprétée en faveur d'une pareille monstruosité, puisqu'elle la condamne comme un crime contre nature, cependant dès lors la corruption de l'empire turc a publiquement bravé cette toi. Si l'amour honteux pour les garçods tire son origine de la Perse ou plutôt de la Médie, comme on n'en peut douter d'après le témoignage d'Hérodote et d'autres historiens , si ce vice, joint au luxe des eunuques et aux robes flottantes des Mèdes, énerva aussi les Perses, les Turcs ont du moins le mérite d'avoir établi une distinction moins abrutissante. Us détruisirent le lien qui dans l'origine , chez les Mèdes, unissait les favoris et les eunuques; et ces deux classes furent séparément organisées, l'une pour le service du harem, l'autre pour celui de l'État. I*s Mèdes et les Perses privaient les plus beaux enfants de leur qualité d'homme, et les destinaient non-seulement à la garde du harem, mais a servir d'instrument à leurs plaisirs honteux ; ils commettaient ainsi un double crime contre la liberté de la femme et la dignité de l'homme. Les anciens Grecs avaient ennobli ce crime dans la troupe thébaine des Amants et dans le corps macédonien des Immortels, dans le but d'attacher les jeunes gens aux idées plus hautes et plus pures de liberté et de patrie. Les Turcs imitèrent cette dernière institution en créant le corps des janitschares. qu'ils rabaissèrent au rang de pages; mais, à peu d'exceptions près, ces jeunes gens conservaient leur qualité d'homme, et la troupe des eunuques blancs fut le plus souvent entièrement composée d'esclaves géorgiens et circassiens, mais non d'Kuropéens. Les jeunes garçons grecs, serviens, bulgares et hongrois, n'étaient pas traités comme les eunuques, mais seulement circoncis comme les musulmans, exercés au maniement des armes, et, après qu'ils avaient servi aux passions de leurs seigneurs et maîtres, la faveur ou l'habileté leur ouvrait le chemin aux premières places de l'État et de l'armée]: c'est de pareillesécoles que sont sortis les plus grands hommes de l'empire ottoman. Aussi longtemps que dura la

levée annuelle des enfants chrétiens, et que les excursions des Ottomans produisirent chaque année un revenu d'esclaves, leurs hommes d'État et leurs généraux les plus célèbres furent le plus souvent des Grecs, Bosniens, Albanais de naissance, et rarement des Turcs. Ainsi le despotisme turc renouvelait ses forces dans le sang de la chrétienté, et, par cette ingénieuse institution, la Grèce était forcée à déchirer son propre sein par les mains de ses enfants. Ce n'est que dans les derniers temps que les rôles ont été changés, et seulement dans les derniers troubles de la Servie; les vieux Turcs ont pu se consoler de leur défaite en pensant qu'ils tombaient sous les coups de leurs propres fils, puisque les mères de leurs vainqueurs avaient servi comme esclaves aux plaisirs des vaincus.

La corruption des mœurs que Bajesid et Ali- Pascha , modèles d'intempérance et de débauche, répandirent l'un par ses orgies, l'autre par ses amours infâmes, s'étendit partout, non-seulement dans I armée , dont la discipline était sévère et souvent cruelle, mais parmi les jurisconsultes et surtout dans le corps des juges. Bajesid, si indulgent pour lui-même, entrait dans une affreuse colère à chaque faute des pages et à chaque nouvelle prévarication des magistrats. Un page accusé par une vieille femme de lui avoir bu son lait fut éventré; quatre-vingts juges contre lesquels s'élevaient des plaintes pour sentences iniques et corruption, furent enfermés dans une maison â Begschehri, et condamnés par le sultan à être brûlés. Déjà l'ordre était donné , lorsque le vesir , qui n'osait luimême faire aucune représentation, gagna le bouffon de Bajesid, Arabe de naissance, en lui promettant mille ducats s'il parvenait à changer la Solution de son maître. I.e bouffon parut devant Bajesid , le priant de vouloir bien l'envoyer en ambassade à Consta ntinoplc. — Pourquoi? dit le sultan. — Afin de demander à l'empereur des moines pour nous juger. — Comment cela? — Puisque nous brûlons nos juges qui n'ont point fait d'études, il faut les remplacer par des moines grecs qui ont beaucoup lu. afin de travailler par leur moyenà la propagation de l'Evangile. La satire produisit son effet Le vesir fut appelé et interrogé sur les causes qui rendaient les juges si accessibles à la corrup- I tion, malgré leur science profonde. Le vesiç

donna pour principale raison l'incertitude qui avait jusqu'alors existé dans leurs émoluments, et proposa de leur accorder à l'avenir un traitement fixe, au moyen de taxes et d'autres droits éventuels. Ainsi ils obtinrent comme droits de justice deux pour cent sur les sommes en litige, et deux aspres pour la rédaction d'un acte judiciaire (1). Ali-Pascha, à qui l'administration de la justice fut redevable de cette amélioration essentielle, en introduisit une autre dans les monnaies, en en faisant fr;ipper de nouvelles et en retirant les anciennes de la circulation (2).

Bajcsid, non content d'avoir inspiré aux juges une terreur salutaire, pensa aussi à effacer par une meilleure conduite le souvenir des mauvais exemples qu'il avait donnés au peuple. Exhorté au repentir et à la pénitence par le grand scheich Buchara (ainsi appelé du nom de sa patrie, mais généralement connu sous le nom d'Eroir-Sultan), il se montra disposé à suivre ses conseils, et construisit, pour l'expiation de ses fautes, deux mosquées à Brusa. L'une s'élève hors de la ville, dans un site so'itaire et pittoresque , prés du torrent d'Aktschaghlan (à l'écume blanche) (3); la seconde, dans le quartier de la ville nommé encore aujourd'hui Emir-Sultan, fin bâtie pour le scheich, qui sut s'attirer non-seulement la bienveillance de Bajcsid, mais encore l'amour d'une de ses sonirs qu'il épousa (4). Cette mosquée a été plus d'une fois réduite en cendres dans les nombreux incendies de Brusa; mais la première, garantie par la solitude où elle est située des dévastations du fer et du feu, s'offre encore aujourd'nui dans son état primitif, monument intact et précieux de l'architecture sarrasine vers la fin du xivc siècle. Pendant qne l'on construisait la mosquée d'Emir-Sultan , un des plus grands mystiques de l'Orient, le scheich Seid-Ali-Hamadani, arriva pour rendre visite au scheich Buchara; Bajesid lui donna com ne présent de

(1) Nesebri, fol. 112; Ssolaksade , fol. 13 et 22; Dscbibanoirau , p. 6155 ; Lulti , p. 27 ; dans les Tables chronologique* et dan* le Rainai ul-Ebrar , an 795.

(2) Muhljrddin , dans le manuscrit de la bibliothèque impériale, 139, fol. 22.

(3) Vues dans un Voyage à Brusa , p. 51. |

(4) Scadeddin, foi. 144, d'après le Scbakaikun-naaroam>t. c'wt-S-dire la parcelle d'anémones de Taschkœprisade.

bien- venue le triple du salaire des ouvriers employés à la mosquée. Le scheich Buchara-Emir- Sultan portait dans l'empire spirituel le même titre que son beau-frère dans l'empire temporel: le chalife d'Egypte, qui, s'il n'était pas l'ombre de Dieu, était au moins l'ombre da ebalifat sur la terre, avait accordé à Bajesid, sur sa demande, le titre de sultan (1). Buchara possédait donc le droit de ceindre le glaive à l'émir-sultan Bajesid-lldirim chaque fois qu'il entrait en campagne (2) ; cette cérémonie remplaça dans la suite celle du couronnement (3). Non-seulement Bajesid orna Brusa de mosquées, mais il la mit à l'abri d une attaque imprévue en l'entourant de murs (4); et tout en élevant les mosquées et les murs de Brusa , il fit construire un fort sur la rive asiatiquedu Bosphore: c'est le château d'Anatolie,qui porte à juste titre le nom de Gûseldschebiszar (à), c'est-à-dire le joli château. Ce fut à l'embouchure du Goekzu (l'eau céleste), lArétas (6). qui arrose la plus délicieuse vallée de la contrée, à l'endroit le plus resserré du Bosphore, que le nouveau fort fut élevé pour presser plus étroitement la ville de Gonstanlinople. L'entreprise du sultan contre Thessalonique eut un succès bien plus prorapt que ses plans contre la capitale, dont les limites étaient celles de l'empire byzantin. Après une victoire remportée sur la flotte alliée des croisés chrétiens qui étaient accourus au secours de la citadelle, Thessalonique tomba pour la seconde fois entre les mains des Turcs. Déjà Chairedd in- Pascha s'en était emparé à la fin da règne de Murad 1er , mais il l'avait rendue an prince repentant Manuel. Cette fois les Turcs ne la gardèrent pas non plus ; ce ne fut que plus tard qu'ils la conquirent définitivement sur les Vénitiens , après de sanglants combats.

Détournons maintenant nos regards des frontières méridionales de l'empire ottoman en Europe, pour les porter au nord , vers la Bulgarie,

(1) I. e**ii sur ce sujet «e trouve dans lbo-Srbohneh. Voy. Histoire généal. des fluos, I. xxii, L it, Dw 336.

L'écrit est de l'an 7U7 [13«4}.

(2) Scadeddin, fol. 145.

(3) Voy, (institut, ei adminitt. de l'empire ottoman. (4} Munijeddta , dans le maouscrit de la biblio(b. de la

cour imper., n* 39, roi. 38.

(5) Ssolaksade , fol. 18 ; ldris , Dschihannuma , p. 685 ; Seadeddin , dans Bralutti , p. 109.

fO) Constaminopleet le Bosphore, p. n , p. 621

la Hongrie et la Yalachie. La Bulgarie, en partie avant, eu partie après la bataille de Rossova, avait été soumise à des gouverneurs turcs. Sistow et Yidin, Nicopolis et Silistria, les plus fortes places de ce pays sur le Danube, résistèrent encore quelque temps. Le kral Stsman , enfermé dans Nieopolis, avait pu facilement braver plus longtemps le pouvoir des Turcs, encore inexpérimentés dans l'art de conduire uu siège; mais lui et son fils parurent devant le général assiégeant, Ali- Pascha, avec un linceul autour du cou pour implorer la vie. Sismau fut envoyécaptif à Philippopolis, où il fut bientôt tué, ou bien gardé jusqu'à sa mort naturelle. San fils, aussi appelé Sisman, conserva la vie en embrassant l'islam, et reçut en récompense le gouvernement de Ssamszum ( Amisus), nouvellement conquis en Asie. Yidin se rendit sur la promesse qu'on laisserait librement sortir sa garnison, mais les soldats furent taillés en pièces *ur Tordre de Ferif-Beg. Silistria et Nicopolis furent prises à l'aide de ce même stratagème de marchands déguisés, que les Kararoaoiens employèrent avec autant de succès à la prise d'Ermenak et de Tripolis sur le M andre. L'ambassade hongroise que le roi Sigismond envoya à Ba jesid fut reçue par celui-ci dans une salle ornée d'armes et de trophées bulgares, et, pour toule réponse, le sultan montra aux envoyés les arcs et les flèch s appendos aux murs comme ses titres à la possession de la Bulgarie [\mi Sigismond chercha maintenant des alliés au loin comme autour de lui, afin de pouvoir tenir tète aux forces supérieures de Bajesid. Par Mm envoyé Montas de Kanischa, il demanda le recours du roi de France. M conclut une nouvelle ligue am Mirtsche, voivode de Va4achie et vassal do royaume de Hongrie, qui depuis environ deux ans avait payé un tribut à la Porte; il conduisit ensuite son armée sur 1»* Danube, et reprit après un siège opiniâtre le Petit-Nieopolis. Dans cette campagne, cinq à six cents cavaliers français combattaient déjà avec Sigismond, sous les ordres du connétable de France, le comte d'Eu (1). Comme ce secours ne suffisait pas, Vannée suivante parut une année de mille chevaliers français, avec autant — — » .

(t) Mémoires de madame de Lussan ,111, p. 5; dans tnßd, Hist. de Hongrie, n, p. 109.

d'écuyers, et six mille mercenaires. A leur tète marchaient le comte de Ne vers, le vaillant fils du duc de Bourgogne, seigneur de Flandre et oncle de Charles Yl ; le sire de Bourbon , comte de la Marche, Henri et Philippe de Bar, tous trois cous us du roi ; Philippe d' Artois; le comte d'Eu, prince du sang, connétable; Jean de Yienne, amiral; ie maréchal Boucicault, qui, à son retour d'Orient, traversant la Hongrie, avait excité le courage du roi Sigismond à de nouvelles entreprises contre les Turcs ( I ) ; le sire de Couey, un d< s meilleurs et des plus anciens généraux de la chrétienté; Guy de UTrémouille; les seigneurs de Boye, Saint-Paul, Monture! et Sampi. A cette fleur de la chevalerie française se réunirent à son passage en Allemagne Friedrich, comte de Hohenzollern , grand prieur de l'Allemagne, à la tète des chevaliers teutouiques, etje grand maître Philinert de Naillac, qui arriva de Khodes dansle campde Sigismond, suivi d'un grand nombre de chevaliers de Saint- Jean (2). Outre les troupes auxiliaires françaises et cellesdes ordres de chevalerie, l'armée de Sigismond fut grossie par des chevaliers bavarois (3), sous la conduite de l'électeur palatin et du comte Mumpelgard, châtelain de Nuremberg , par des chevaliers sty riens sous les ordres d Hermann 11, comte de Cdli (4), et des troupes v alaques , commandées par Mirtsche, prince de Yalachie (6) [1396]. Vers la Pentecôte , il y eut une réunion à Yienne d'où l'on envoya soixantedix grands vaisseaux qui descendirent le Danube chargés de vin, de faiine et d'avoine. L'armée hongroise signala par le pillage sa marche à travers la Servie (6); les troupes auxiliaires françaises traversèrent la Transylvanie et la Yalachie. Le roi Sigismond passa le défilé de la Porte de fer , et occupa Yidin et Orsova : la première aver trois cents , la seconde avec deux cents hommes (7). Yidin s'était rendue volontairement ; Orsova se défendit cinq jours, an

(1) Histoire de Jean de Boucicault , a Paris . 1620.

(2) Venot , Histoire des chevaliers hospitalier» de Sainl-Jeao de Jérusalem,!. »i (Auisterdjm, 1732 J,

(3) Scbiliberger, Munich , 1813. -

(4) Julius Caesar, Hist. politique et religieuse du duché de Styrie, vi, p. 3.

v'5) Engel , Hist. de Yalachie , p. 159 et 160. (C) /Md.. Hirt, des Bulgares, p. 468.

(7) Scbiliberger, ouvr. cité.

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