LIVRE PREMIER
ORIGI>E ET PAYS DES TURCS. — HISTOIRE DES OGHUSES ET DES TURKJIàNS, DES SEEDSCIIUES DE PERSE ET DE RUM.
Bien antique est le peuple turc, d'où est sortie la branche aujourd'hui dominante des Ottomans. Turc , auquel ils rapportent eux-mêmes leur origine, est, selon toutes les apparences, le Targétaos d'Hérodote (l)et IcTogharma (2) de l'Écriture. Le nom des Turcs fut pris par des nations différentes, dont quelques-unes même leur étaient entièrement opposées. Les historiens de la Tatarie et de la Mongolie croyaient ennoblir (3) leur nation en la faisant descendre de Turc, Als de Japhet, au septième degré, par Tatar et Mongol qu'ils supposent frères, tandis que les Ottomans, les véritables Turcs , se croient aujourd'hui avilis par cette dénomination , parce qu'ils désignent ainsi des hordes vagabondes et des peuples barbares, comme autrefois les Grecs et les Romains les comprenaient sous le nom générique de Scythes. Au reste , Pline et Pomponius Mêla connaissaient déjà de nom les Turcs{4). Les Byzantins les nommaient tantôt Perses, tantôt Ungres, sans y être autorisés par la moindre affinité ni des Perses avec des Turcs, ni des Ungres avec les Perses. Ghalcondylas ne sait s'il doit faire descendre
(if Hérodote, nr, 5.
(2) Geoète.x, 3.
(3) Histoire généalogique dss Tatare« , par Abulghasi et Rémusat ; Recherches sur les langues latares.p. 325.
(4) Turcseque rattas sylra» occupant, lib. icr, 6n.
les Turcs des Scythes ou des Parthes. Phranze adopte la tradition romanesque si flatteuse pour la vanité des Grecs dégénérés, d'après laquelle la race dominante des Ottomans viendrait dlsaac Coronène. Le prince, doublement apostat, ayant abjuré sa foi et renié sa patrie, grâce a sa connaissance parfaite de l'arabe , se serait acquis l'affection des Perses, c'est-à-dire des Turcs ( bien que ceux-ci ne fussent pas Perses et qu'ils ne parlassent pas arabe); traducteur en arabe de la plupart des nouvelles romaines et grecques, il aurait été honoré comme un second Mohammed (1), et marié à la fille de l'émir (des seldschuks), il aurait engendré Suleiman père d'ErtoghruI, père d'Osman. D'autres historiens, non byzantins, ont imaginé, pour les Turcs, une origine troyenne,et les font descendre en droite ligne de Tcucer et d'Hector (2). Paolo Giovio , auteur de l'histoire de Charles-Quint, le premier qui ait apprisquelque chose aux modernes sur l'histoire et l'organisation militaire des Ottomans, ne doute pas qu'ils ne soient des Tatares du Wolga (3); enfin, tout récemment encore, on a fait dériver le mot turc du nom du fleuve Terek.
(1) Cbraur.i, 20.
(2) iEneas Sylrius, Leonardut Cbieasis , et d'autre».
(3) Commenta™ dejle cote dei Turcni di Paolo Giovio , chap. i.
Ces recherches sur le berceau d'un peuple, si elles ne sont pas toujours satisfaisantes, sont moins frappées de stérilité que les efforts tentés pour remonter à sa source primitive. Les Turcs, que les Chinois nomment Tuku, descendirent (1) de l'Altaï (Altun-Tagh), c'est-à-dire Mont-d'Or, l'Ektagh des Byzantins, et cette vaste étendue de steppes de la Haute-Asie, bornée au levant par le Chatai , ou la Chine septentrionale, an couchant par le lac Aral et le pays de Chuaresm , au nord par la Sibérie , et au midi par le Thibet et le pays au delà de l'Oxus, ou la grande Bucharic , porte le nom de Turkistan (2). C'est un pays renommé dès longtemps par la fertilité de ses pâturages, par le musc de Taras (3) , par les aros de Tschatsch (4) , par la nature de ses chevaux et les mœurs de ses habitants, dont les belles proportions et la rapacité sont passées en proverbe dans tout l'Orient. Des poètes persans célébrèrent dans leurs chants les filles de ces contrés, qu'ils appellent les idoles de TschigH (l'une des premières villes du Turkistan, dont les habitants adoraient Canope, Orion et la grande Ourse . et qui se mariaient avec leurs sœurs et leurs filles) ; ces poètes chantent leurs maîtresses , belles comme les femmes de Ghatfar (6), Chotcn (6), Farchar (7), et d'iaghma (8) (villes célèbres du Turkistan), qui ravissent le repos, ainsi que les Turcs rapaces enlèvent les mets des festins. Les anciens Perses, qui appelaient leur propre pays Iran, et tout le reste de la terre Aniran, c'est-à-dire non Iran, désignaient particulièrement les contrées orientales au delà de lOxus, c'csl-à-dirc le Turkistan d'aujourd'hui, par le nom de Turan; celui de Turanit ns, c'est-à-dire des Turcs, était un nom
(1) Asia polynlolta , p. 219. klaproh, Géographie de Riltcr, 1. 1 . p. 532 ; Berliu 1817, et t. u , p. 592.
(2) Dscbiltannuina , p. 306.
(3) Burhani-Katii, édition de Croulant inople, p. 604.
(4) TKbatftch cal la même ville que Twchleod. Le Dictionnaire perte , r'erbeng scbuuri de ïtcbigil , 1. 1 , p. 384 , et Dkchihaunuma , p. 367.
(5) FerheoQ schuuri, i. u, p. 179.
(6) Hutoirede la ville de Kuotan , tirée des Annale» de la Chine , et traduite du chinois par M. Abel Rémuaat, a Paria, et les annonce* dans le Journal asiatique, t. xrin, p. 293.
(7) BurbaDÎ-Katii , p. 213.
(S) \\ h» le m^'ic auteur , p «75.
générique comme celui de Scythes, qui signifiait rudesse et barbarie par opposition à culture et civilisation. Le mot Turan finit par se transformer en tyran dans la bouche des Grecs, et môme aujourd'hui , chez les Ottomans, turc est synonyme de barbare.
Les Ligurs (Turcs de l'Orient), répandus de Kar.ikurum à Turfan, furent confondus (1) par les premiers historiens et les géographes avec les Uigurs de Sibérie des Byzantins, comme les Hunniusavec les Huns. La langue des Uigurs est le turc le plus ancien et le plus pur; on l'appela dans la suite dschagataien, deDschagatai, fils de Dschengis-Chan, dominateur de ces contrées, dont les habitants reçurent ensuite le nom d'Usbegs, à cause d'Usbeg-Chan. La langue uigurc ou dschagataienne, que les Ottomans appellent aussi v ieux turc, est la sœur aînée de la ghésienne ou turcomane qui, dans la suite, se forma comme celle des Seldschuks et des Ottomans, et qui est la nouvelle langue turque d'aujourd'hui.
A la fin du XVe siècle, époque où la langue
j ot tomane commença de marcher dans les voiesdu perfectionnement, l'idiome dschagataien avait atteint déjà le dernier degré de sa formation,
< point où elle est restée depuis, tandis que la langue ottomane a toujours suivi un mouvement progressif.
Il était nécessaire d'entrer dans ces détails sur les Uigurs d'Orient et les Usbegs, parce que j ceux-ci, quoique séparés par toute l'étendue de I la Perse de leurs frères de l'Occident (les Ottomans), sont néanmoins toujours restés jusqu'aujourd'hui en relations politiques et en alliance ' avec eux contre leurs ennemis communs et naturels les Persans.
Nous allons maintenant nous occuper de l'histoire la plus ancienne des Turcs, d'après leurs : propres traditions qui , si elles ne présentent pas ! le caractère de vérité historique) méritent néan- ! moins d'être mentionnées.
D'après une antique légende turque, dont on aperçoit même des traces dans les récits d'Hérodote (2) sur l'origine des Scythes , vivait , dans
(1) Aîia polygtotta , et Recherche» sur le» langue» taures , par Abel Rémusat; Paris, 1820, xlvi.
(2) Les (roi» fil» de Targitaos , dan» Hérodote [■▼,£], sont Lcpoxaiu , Arpoxain et Kolaxain [KoloxainJ. La terminaison oxain commune à ces trois noms parait n'être au'.re chose qu'Ochus ou Ojtiut -Chan.