‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 103 sur 384 · LIVRE LVII · texte numérisé non relu

LIVRE LVII

arriva au camp le gouverneur d'Ofen, le vieux et sage Ibrahim-Pascha, avec tous ses feudataires. Le commandant de l'avant-garde Kara-Mohammed-Pascha atteignit les habitants du couvent de Saint-Marton dans leur fuite vers Raab, etenvoya leurs têtes au serdar qui lui donna la permission de faire sauter le couvent. Devant Raab il y eut des engagements insignifiants. Le camp des chrétieos était dans la plaine entre la Rabniz et te Raab ; au confluent de ces deux rivières s'élève la forteresse de Raab. Les beglerbegs de Diarbekr, Alep, Adaoa , Siwas , réunissant avec le sultan nureddin , à la tète de huit mille Tatares , une force de vingt mille hommes, enlevèrent la palanque de Moriczhida , à troislieues au-dessus du camp ottoman, et tentèrent de franchir le Raab en ce lieu ♦ afin de prendre le camp ennemi à revers. Mais comme il n'y avait pas de gué sûr, le woiwode de Moldavie fut chargé d'établir un pont au plus vite. Cet ouvrage fat achevé dans la nuit .même ; au point du jour une partie de l'armée passa , et les Tatares répandirent la dévastation entre les deux rivières. Le camp des chrétiens ne tint pas contre ce danger ; l'infanterie se replia sur Raab ; la cavalerie s'enfuit par la Rabnitz en brûl ant le pont ; mais les Tatares passèrent la rivière à la nage et poursuivirent les fugitifs jusqu'au château d'Altunbardak. Kara-Moha mmed concentra ses troupes et mit le feu au faubourg de Raab. La place ayant été sommée de se rendre, le commandant répondit qu'il était impossible de capituler sans avoir été attaqué ; mais que le grand vesir, au lieu de perdre beaucoup de temps à un siège ferait mieux de poursuivre sa route sur Vienne ; qu'après la chute de cette capitale Raab s'inclinerait aussitôt devant les bannières ottomanes. Cette idée entrait dans les vues du grand vesir, qui, dans dans le conseil de guerre , exprima l'opinion qu'il fallait laisser Raab et se porter droit sur Vienne. Le vieux Ibrahim fut d'un avis contraire. Le grand vesir, irrité de cette opposition , s'écria dans un transport de colère : o Vieillard octogénaire, tu es insensé. — Gracieux seigneur , dit le gouverneur de Syrie. Uusein-Pascha, écoutez les paroles de votre père, le pascha, qui vous accompagne pour vous assister] de ses bons conseils. —

Je ne l'emmène pas avec moi, répondit Kara-Mustafa; le vieillard restera ici et se chargera de nos approvisionnements. — Emmenez -moi ou laissez- moi ici, reprit Ibrahim, vous avez tout pouvoir, et je ne mets aucune opposition à vos ordres. »

Le gouverneur de Bosnie , Chisr-Pascha , et l'ex-defterdar Ahmed -Pascha furent chargés d'établir des ponts ; le grand vesir se fit dresser une tente pour surveiller les travaux. Les châteaux voisins de Tata et de Papa se rendirent , le premier de lui-même, le second après avoir été investi. Le beg de Csanad fut laissé dans Tata avec quatre cents fantassins tirés de Temesvar; le beg de Stuhlweiszenburg dut occuper Papa avec cinq cents cavaliers. Le nureddinchan , détaché en avant avec quinze mille Tatares, franchit la Leyta le 7 juillet, surprit près de Petronel l'avant-garde de l'armée impériale, qui se retirait sur Vienne, la mit en fuite et pilla les bagages. Dans cet engagement , le jeune Louis de Savoie fut blessé mortellement. A la nouvelle de l'approche des Turcs , la cour quitta Vienne ; et de deux heures après minuit jusqu'à huit , des voitures ne cessèrent de passer le Danube pour gagner le haut pays. Kara- Mustafa informé de l'avantage de Petronel, passa le Raab dès le lendemain 8 juillet 1683. Le gouverneur d'Ofen , Ibrahim-Pascha , et celui de Silistra , Mustafa-Pascha , furent laissés à la garde du pont avec quelques milliers d'hommes. Attenburg se défendit vaillamment quelques heures; mais le gouverneur d'Adana , Kara-Mohammed , l'emporta d'assaut ; la garnison fut massacrée ; les Turcs mirent stupidement le feu à d'énormes magasins de grains. Kara-Mohammed pour cet exploit reçut une pelisse d'honneur, et dut porter le ravage dans tous les lieux qui se trouvaient sur sa route jusqu'à Vienne. Les murailles d'ilaimburg furent enlevées à l'escalade par les troupes sous les ordres du gouverneur d'Alep Ebubek-Pascha; la garnison fut passée au tranchant du sabre; les édifices furent livrés aux flammes. En deçà et au-delà du Raab , les troupes du roi des Kruczes avaient réduit en cendres environ cinquante châteaux et donné ainsi des preuves qu'elles étaient dignes de combattre sous les bannières des

Ottomans. Les Tatares ne causèrent pas de moindres ravages autour de Vienne. Bruck, OEdcnbourg et Eisenstadt échappèrent à l'incendie, en se plaçant sous la protection de Tœkœli. Neustadt, où commandait le comte Bussy-Rabutin (1), répondit à la sommation du grand vesir et du chan tatare par des coups de canon. Les Turcs épargnèrent les nouvelles constructions élevées sur remplacement de la tente de Suleiman, an temps du premier siège. Mais partout ailleurs ils portèrent le fer et le feu. Des rives de la Leyta jusqu'aux eô teaux du Calenberg s'élevaient d'énormes colonnes de flamme et de fumée. Les Musulmans signalèrent surtout leur perfidie et leur férocité sur les habitants de Perchtoldsdorf. Deux jours après l'escarmouche de Pctronel , les Tatarcs parurent devant Penbloldsdorf [ 9 juillet 1683 ] , mais furent arrêtés devant les murailles. Le IV juillet, alors que le grand vesir arriva sous les remparts de Vienne, et que l'armée répandait la désolaJ tion dans tous les alentours, une troupe arriva devant Perrhloldsdorf , et le lendemain lança des projectiles qui allumèrent l'incendie dans l'enceinte. Les citoyens se réfugièrent avec leurs effets, leurs femmes et leurs enfants, dans l'église et dans la tour fortifiée. Le troisième jour, ils négocièrent avec un pascha venu de Vienne, et obtinrent la liberté de se retirer moyennant 4,000 florins. L'argent fut présenté sur trois plats; les bourgeois sortirent de la tour, précédés d'une jeune fille qui portait une couronne sur la tète et tenait à la main une bannière. A peine éloignés de leur refuge, ils furent attaqués et massacrés, au nombre de trois mille huit cents. Maintenant encore un service funèbre est célébré en mémoire du massacre des chrétiens de Pcrchtoldsdorf. Des bourgs et des villages incendiés de l'Autriche et de la Styrie , les akindschis entraînèrent plus de quarante mille esclaves. Ils portèrent la désolation le long du Danube et de KEnns, vers la Haute-Autriche, où la landwchr se retrancha surl'Enns(2) , jusqu'à

fi) Mémoires du comte de Bussy-Kabulin , dans les mélanges militaires du prince de Ligne, t. v, p. 2.

(2) Histoire de la landwehr en Autriche , au dessous de KEnns, parKurii, 1. i, p. 223,

Vpps et Lilienfeld. Trois abbayes arrêtèrent par la force de leurs murailles et le courage de leurs défenseurs ce torrent dévastateur ; à Melk et a Lilienfeld se signalèrent surtout les abbés Georges Muller et Mathieu Kalweis ; mais la plus grande gloire doit revenir au prêtre Lebsaft et au frère laïque Marcelin Orlner, qui sauvèrent le cloître et la ville de Klosterneuburg. Après avoir incendié l'église et le château sur le Calenberg, les Tatarcs se répandirent de l'autre côté de la montagne, jusqu'à Klosterneuburg. Le sacristain Marcelin Ortner réunit la bourgeoisie sous la bannière de Saint-Léopold , repoussa l'attaque des Tatarcs, des sipahiset des janitschares, et enfin un troisième assaut, livré par treize mille Turcs, qui , après avoir incendié la porte basse de la ville, avaient mis le feu à quatre points de l'abbaye (I). Repoussés des murs de Klosterneubarg, les Turcs et les Tatares se répandirent comme un torrent dévastateur sut les délicieuses vallées de Weidling jusqu'aux chaumières de Weidlingbach , où vit encore aujourd'hui la tradition de cet épouvantable débordement , parmi les paisibles habitants de ces douces retraites.

Le IV juillet 1683, Kara-tyustafa campa avec deux cent mille hommes devant Vienne, dont l'enceinte ne renfermait pas plus de dix mille soldats réguliers (2). Deux jours auparavant des cavaliers turcs s'étaient déjà montrés sur le coteau de vignes , et quelques escadrons de Tatares , qui s'étaient avancés jusque sous le canon de la place, après avoir essuyé quelques décharges s'étaient établis entre le Gatterhœlzel et la tour du Chien. Le détachement envoyé à leur poursuite rapporta deux lettres de sommation de Kara- Mustafa au comte de Stahremberg, commandant de Vienne. Pour toute réponse le comte fit mettre le feu aux faubourgs, dont les habitants avaient déjà retiré leurs effets dans la ville. Le grand vesir résolut de diriger son attaque sur les bastions du château et du Petit-Lion , et sur le ravelin situé entre

(1) Evtacmcns remarquables concernant le couvcDt de Klosterneuburg par Maximilien Fischer, Vienne, 1815 , 1. i , p. 287-308,

(S) Vœkern, p. 13 et 19,

Page 1