‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 106 sur 384 · LIVRE LVII · texte numérisé non relu

LIVRE LVII

de Chocim. Des colliues élevées derrière Dornbach, Maligni, frère de la reine, enflammait ses guerriers. Vers quatre heures les Turcs avaient été ramenés jusqu'à leur camp principal dans les faubourgs; alors ils retournèrent les canons qui regardaient le champ des Écossais et les dirigèrent contre les Polonais. La terreur se répandit dans le camp et tout s'enfuit. On se battit une heure dans les faubourgs ; à sept heures du soir la délivrance de Vienne était consommée. Le butin fut immense. Trois cents pièces de grosse artillerie, cinq mille tentes, celle du grand vesir avec toutes les caisses militaires et la chancellerie , six cents bourses pleines de piastres , les armes enrichies de pierreries, les équipements de Kara-Mustafa tombèrent entre les mains des vainqueurs. Dans leur fuite les musulmans jetèrent armes , bagages, musique, bannières, à l'exception du saint étendard du prophète dont les impériaux prétendaient s'être saisis , mais qui fut sauvé par le grand vesir, ou plutôt par l'émir porte-étendard. Plus de dix mille Turcs couvraient le champ de bataille. Pendant le siège la dysenterie avait joint ses ravages dans la ville au feu de l'ennemi ; Stahremberg lui-même en avait été atteint. Parmi ses principaux chefs Vienne pleura les comtes Souches et Leslie , les barons Walter et Kottulinski , (ialenfels et l'ingénieur Rumpler. Après le coucher du soleil Sobieski écrivit dans la tente du grand vesir une seconde lettre à la reine , la seule joie de son âme, sa chère et bien-aimée Mariette : « Je n'ai pas encore vu tout le butin , mais il n'y a pas de comparaison à établir avec ce qui fut gagné à Chocim. Quatre ou cinq carquois ornés de rubis valent eux seuls quelques milliers de ducats. Tu ne me diras pas, mon cher cœur, ce que les femmes tatares disent à leurs maris quand ils reviennent les mains vides : « Tu n'es pas un guerrier, puisque tu ne m'as rien apporté ; celui-là seul qui se lance en avant peut saisir quelque chose. » Le vesir avait enlevé une belle autruche d'un château impérial ; il lui a fait abattre la tête , afin qu'elle ne retombât point en la possession des chrétiens. Il est impossible de décrire le raffinement de luxe qui régnait dans les tentes du vesir; on y voyait des bains, des espèces de petits jar-

I dins , des jets d'eau , des réserves de gibier ; nous y avons trouvé même un perroquet»

Quand le vesir reconnut qu'il ne pouvait plus tenir, il manda ses fils , pleura comme un enfant , et dit au chan des Tatares : Sauvemoi, si tu peux. Le chan répondit : Nous connaissons bien le roi de Pologne, il est impossible de lui résister; voyons plutôt comment nous échapper. Je ne pourrais énumérer tout ce qui compose mou butin ; les principales pièces sont : une ceinture de diamants, deux montres enrichies dé brillants , quatre ou cinq riches couteaux, cinq carquois garnis de rubis , des saphirs, des perles , des couvertures , des tapis et mille petits objets, les plus belles fourrures de martre zibeline du monde. Les soldats ont quantité de ceintures de diamants; je ne sais ce qu'en font les Turcs, car ils n'en portent pas ordinairement ; peut-être les destinaientils à parer les Viennoises qui seraient tombées entre leurs mains. Je me trouve possesseur d'une cassette d'or pur , contenant trois feuilles d'or, de l'épaisseur d'un parchemin , où sont tracées des figures cabalistiques. Quant au grand trésor , il est impossible de savoir ce qu'il est devenu; je suis entré le premier dans la tente du grand vesir, et n'ai vu personne qui ait pu s'eu saisir; il aura été distribué parmi les troupes, ou n'avait pas été encore apporté , ou peut-être aura- 1- il été renvoyé sur les derrières avant la bataille. » Le résident impérial Khuniz et l'envoyé polonais Proj-ki, qui avaient été retenus prisonniers dans le camp, furent délivrés (1). Mais six mille hommes, onze mille femmes, quatorze mille jeunes tilles , cinquante mille enfants furent entraînés hors de l'Autriche et réduits à l'esclavage. Environ six cents de ces malheureux enfants seulement furent recueillis par l'évêque Colloniz, qui les retira du champ de bataille, les nourrit et les entretint. Le lendemain le roi de Pologne visita les ruines des fortifications avec les électeurs de Bavière et de Saxe et le duc de Lorraine. Le duc de Wurtemberg était retenu par une blessure ; une flèche lui avait traversé la cuisse comme il sortait du

(1) Coycr, liv. vi, d'après Dupont.

HISTOIRE DE L'EMPlKE OTTOMAN.

bastion du Lion. Sobicski , accompagné de l'électeur de Bavière , parcourut la ville à cheval , précédé d une grande bannière d étoffe d'or et de deux longs bâtons dorés supportant la queue de cheval qui avait été plantée devant la tente du grand vesir, comme symbole du commandement suprême.

Dans la chapelle de Lorette , au couvent des Augustins , le héros se jeta la face contre terre devant l'autel et entonna le Te Deum laudamus. Le comte de Stahremberg donna un magnifique festin au roi, au prince royal et à l'électeur de Bavière ; puis Sobieski, ami des lettres et des sciences, qui lui-même par*

lait plusieurs langues et entendait le turc , eut un long entretien avec l'interprètede la cour Mesgnien de Meninski. Vienne était délivrée; le flot des Ottomans qui avait battu ses murailles cent cinquante-quatre ans auparavant était revenu plus furieux, plus menaçant encore contre cette digue protectrice de la civilisation européenne; mais cette fois il en avait été repoussé pour n'y jamais revenir (l).

(1) Pour le siège et la bataille, voyez Hubn, Hocke, Vœlkem, L'hilch, Raschid, histoire des troubles de Hongrie ; Roccoles , Coyer.

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