LIVRE
trois corps; le roi menait l'aile gauche, Jablonow»ki la droite. Le 9, one bataille s'engagea près de Parkany. Les Tares, poussant trois Tois le cri d'allah , se jetèrent avec fureur sur l'aile gauche , où ils rencontrèrent les Polonais qui brûlaient, de venger leur échec tout récent; aussi l'on ne se fit point de quartier. Les musulmans Turent repoussés, le pont de bateaux de Parkany se rompit >ous la foule des fuyards, qui furent engloutis dans les flots du Danube, ou périrent dans les marais sous le fer des Polonais (1). Cette bataille coûta sept mille morts aux Turcs, parmi lesquels le gouverneur de Bosnie, Chisr-Pascha. Dans les douze cents prisonniers saisis par les impériaux figuraient les gouverneurs de Siwas et de Silistra, Chalil et Mustafa-Pascha ; deux autres paschas, Schischman-Mohammed-Pascha et Schatir-Ahmed-Pascha, avaient disparu. Le roi et le duc de Lorraine avec une égale courtoisie s'attribuèrent réciproquement l'honneur de la victoire (2). Mais les Allemands et les Polonais ne s'accommodèrent pas aussi gracieusement sur le butin fait à Parkany; peu s'en fallut qu'ils n'en vinssent aux mains pour le partage , car les Polonais prétendaient s'emparer de tout Ces derniers envoyés en garnison à Parkany , à la vue des têtes de leurs compatriotes plantées sur des piquets, furent transportés de si violents accès de rage qu'ils massacrèrent tout ce qui leur tomba sous la main , n'épargnant n\ femmes ni enfants; il parait toutefois que huit t«nts prisonniers chrétiens, parmi lesquels se trouvaient trente femmes et trente enfants, parvient à se sauver de cette boucherie.
Pour défendre Gran le grand vesir envoya le sandschakbeg dlsparta , Arslan-Pascha , avec des janitschares, sous les ordres des lieutenants -généraux sagardschi-baschi et tsamszundschi-baschi et du senberekdschibaschi (colonel des arbalétriers), les soumettant au commandement supérieur du gouverneur de Diarbekr, Ibrahim-Pascha, nommé baschbogh à cette occasion. Les
(1) Le rapport de Khunii. Les anccclol*>s de Pologne, par Daleyrac . et les lettre* de Sobicaki.
(2) Wagner, p. «24.
LVIIÎ. 195
troupes s'introduisi ren t en effet dans la place ; mais elles ne formaient que cinq cents hommes à peine. Après l'établissement d'un pont sur le Danube , les chrétiens enlevèrent d'assaut le blockhaus sur le mont Saint- Thoma?, où cent quatre-vingts Turcs furent passés au tranchant de l'épée , et deux cents faits prisonniers [20 octobre]. L'artillerie battit la ville en brèche pendant deux jours, puis le troisième, un assaut fut livré , mais sans succès. Le lendemain on négocia pour la capitulation par l'entremise de l'interprète Lachoviz. Les paschas sortirent avec sept cents hommes; cinquante canons et , mille quintaux de poudre restèrent aux chrétiens. Ainsi cette formidable place de Gran, conquise par Suleiman, attaquée vainement par l'archiduc Mathias qui lui livra six assauts avec cinquante mille hommes , reprise par Mannsfeld , puis livrée une seconde fois aux Turcs neuf ans plus tard, par l'insurrection de la garnison qui imposa cette dure loi au commandant Dampierre, retomba maintenant entre les mains des chrétiens pour leur servir de boulevard contre les Ottomaus.
Le lendemain de la bataille de Parkany, le grand vesir s'était porté d'Ofen vers Belgrad , et deux jours plus tard le sultan avait quitté Belgrad pour se rendre à Andrinople. Sobicski avait jeté un nouvel éclat sur l'anniversaire de la victoire de Chocim , en remportant un brillant avantage près de Szecsen(l). Le chan de Krimée, Murad-Girai, dont le grand vesir était mécontent depuis le siège de Vienne, fut déposé , et le châtiât conféré ù Hadschi-Girai, qui installa comme kalgha et nureddin les deux' Gis deJSélim- Girai, Dewlet-Girai et Amsi-Girai. A la nouvelle de la chute de Gran, le grand vesir adressa au gouverneur d'Ofen , Kara-Mohammed- Pascha , l'ordre de faire exécuter les pasVhas et les généraux qui avaient remis la place. Ainsi •Bekir-Pascha, Schatir- Arslan-Pascha , le ssamszundsi hi , le sagardschi , le senberekdschi-baschi payèrent de leurs tètes le tort de la capitulation. Bientôt après mourut de mort naturelle à Peslh le gouverneur de Damas, Huseio, qui malgré tous ses échecs,
{<) LetircsdeSobieski.
puisqu'il avait été battu à Lewencz par Souches, à Chocim par Sobieski, en Transylvanie par Rakoczy, n'en était pas moins l'un des plus redoutables champions de l'Islam ; tout récemment il s'était signalé sous les murs de Vienne , devant le bastion du château, et aux environs de cette ville il avait donné une horrible preuve de sa férocité en fesant étouffer une troupe de rajas dans le bourbier.
Vers la fin de la campagne qui suivit la délivrance de Vienne , Étienne Petreitschik , ancien prince de Moldavie , qui en désertant les drapeaux turcs, avant la bataille de Chocim , avait déterminé la victoire des Polonais, et depuis était resté au service de ces alliés , se réunissant à l'hetman des Cosaques Zaporogues, Kunicky, marcha vers la Bessarabie, pour venger les Polonais et les Cosaques sur les Tatares. Il renouvela par ses actes de cruauté le souvenir de Drakul : des enfants écrasés contre les murailles ou écorchés vifs, des jeunes filles violées, puis égorgées, des vieillards torturés, des femmes enceintes éventrées , tels furent les trophées de ses victoires. Quant à Kunicky, il se signala surtout par sa jactance et l'exagération incroyable de ses bulletins , et prétendit avoir exterminé trois cent mille barbares. Il s'était avancé de Tehin ou Bender, jusqu'à Bialogrod ou Akkerman , appelé aussi Moucastro, dans l'espoir d'y trouver un riche butin [ V décembre 1683 ] . Aux environs de Tilgrotin , il rencontra les Turcs et les Tatares, les begs de Bender. lekaimakam d'Akkerman et de Budschak , les janitschares et les sipahis. La victoire lui resta. Sur une étendue de quatre milles les steppes furent couverts de cadavres de musulmans, atteints dans leur fuite ; parmi les morts se trouvèrent le beg de Bender et l'alaibeg , le kaimakam et l'aga d'Akkerman. Mais quatre semaines après, le 30 décembre , le nouveau chan, Hadscht-Girai , fortiGé par des janilschares et de l'artillerie envoyée du Danube, attaqua l'heiman des Zaporogues à Tubak , et, après cinq jours de combats , le contraignit à se retirer sur le Pruth. Les Moldaves quittèrent l'armée de Kunicky et se rendirent à Jassy , où l'hetman rallia les Cosaques dispersés [h- janvier 1684]. Petreitschik, qui ne pouvait non pins se fier au\ Moldaves,
se tenait à Suczawa (1). Abandonné par ses gens, il se retira au village de Domnestin , dans le district de Putna, où il fut arrêté par son propre parent Bajuski , et conduit prisonnier en Pologne. Demetrius Cantacuzène, delà famille desCantacuzène duFanar, qui avait reçu du sultan la principauté de Moldavie , en récompense d'une masse d'armes en argent offerte au souverain le jour de la fête de la Circoncision, fut installé dans sa dignité par le chan ta tare.
Cependant se préparait à Andrinople la chute de Kara-Mustafa. A la première nouvelle de la délivrance de Vienne, dont toute la faute avait été rejetée sur le gouverneur d'Ofen, Ibrahim-Pascha exécuté, le sultan envoya, selon l'usage, au grand vesir, un chatti-schérif et un sabre garni de pierreries comme marques de reconnaissance pour le salut de l'armée. Mais quand arrivèrent les avis de la bataille de Parkany et de la perte de Gran, les ennemis de Kara-Mustafa gagnèrent du terrain contre le grand vesir jusqu'alors tout puissant. A leur tête étaient le grand- écuyer, qui s'était toujours prononcé contre l'expédition de Vienne, et le kislaraga. La sœur de Mohammed, veuve du gouverneur d'Ofen immolé par Kara-Mustafa, attisait le feu maintenant allumé. Le grand chambellan Ghaszade-Ahmed-Aga fut envoyé à Belgrad avec ordre de rapporter la tête de Kara-Mustafa. Parvenu près du but de son voyage, il communiqua dans le plus grand mystère sa mission à l'aga des janit^hares Mustafa-Pascha, qui, se disposant aussitôt avec quelques-uns de ses plus fidèJcs soldats, attendit chez lui le grand chambellan. Après le coucher du soleil Ghaszade-Ahmed-Aga entra dans Belgrad , et avant minuit il se rendit avec l'aga des janitschares chez le grand vesir, sur lequel il exécuta ses ordres (2) [ 25 décembre 1683 ]. Aussitôt l'aga Mustafa-Pascha qui avait aidé au supplice reçut le gouvernement d'Alep avec le titre de serdar, et prit sous sa garde la sainte bannière. Quatre
(1) Epistolx Zaluski , 1 . i, n . p. 874. el d'après Engcl, histoire do Moldavie, p. 281; Cantemir- Mohammed IV, S 86.
(2) Raschid, I. i, fol. 106. Codex n' 8îî, hi»L prof.
L1VKE