LIVRE LU
on comptait seulement vingt mille Allemands, résolut de se porter aussitôt sur le territoire ennemi. Cinq jours après son départ de sa capitale . Bagdscheserai , il se trouvait sur la frontière de son pays à Frengkerman [25 septembre 1653]. Après une halte de vingt-quatre heures il se remit en marche , atteignit en treize jours le Dnieper; le lendemain il campa sur le Bog. Là Bekir- Aga lui apporta le sabre et le kaflan d'honneur de la part du sultan. Après avoir franchi le Dniester, le prince tatare se tint tranquille dans son camp de Szarogrod , tandis que ses hordes désolaient le pays jusqu'à Bar et à Caminiec. Les annales polonaises ont conservé les noms des divers lieux où furent livrés des combats dans lesquels les Polonais et les Tatares eurent alternativement l'avantage. Enfin le manque de fourrages et l'approche de l'hiver déterminèrent les deux partis à la paix. Le chan envoya son atalik ou son vesir Seferaga pour engager des négociations. Le chargé d'affaires polonais Woynikoviczy étant resté trois jours sans donner de ses nouvelles , le roi fondit sur les Tatares ; mais Woynikowiczy revint avec Osman-Aga, chargé de demander la nomination de plénipotentiaires pour la conclusion de la paix. Huit jours après, les plénipotentiaires polonais , Stanislas Lanckoranski , palatin de Brussice , Georges Lubomirski, grand- maréchal , et Etienne Korycinski , grand-chancelier de la couronne, se réunirent avec les deux vesirs , l'Atalik et le Schirinbeg [ 16, décembre 1653], dans une plaine découverte devant Caminiec. Comme ils ne purent s'entendre, le roi attaqua de nouveau les Tatares, et le lendemain la paix fut conclue. Le roi, qui était alors au siège de Zbaraw, la confirma. Les Polonais durent payer au chan une somme annuelle et livrer deux otages , qui , tous les ans, seraient échangés contre deux autres amenés par les commissaires chargés de remettre l'argent (1). Les Ûls du général polonais et d'un woiwode furent donnés ainsi au chan tatare, qui partit le lendemain d'Us-
(t) Naima, I. u. p. 435, donne le 10 dfc.; les sources polonaises fixent le 17 comme le jour de U signature; IcSubdeL, fol. 141, etFeslike, fol. 450, sont d'accord avec Naima.
ro*. m.
siatin. Mais comme l'armée ne voulait pas retourner dans son pays sans avoir fait de butin , le prince se vit forcé de la laisser porter le pillage aux alentours. Un vent du sud ayant fait fondre la glace , et des torrents de pluie ayant grossi les rivières, le chan poursuivit sa marche par la route pratiquée entre les affluents du Dniester et du Bog. Le vieux Constantinow fut surpris et saccagé; là vint Sefer-Aga avec son fils Islam-Aga, et l'on vit revenir aussi , chargés de butin , les corps détachés précédemment pour faire des irruptions aux alentours ; ils avaient dévasté le pays depuis les rives du Dniester jusqu'à celles du Sireth. Rakoczy, qui était en intelligence secrète avec Etienne Gœrgize , protégé de Bessaraba, reçut injonction de ne pas se mêler des débats entre les Cosaques et les Tatares.
Le 20 mars 1654 furent étalés douze cents têtes et deux cents prisonniers comme trophées des succès du pascha de Bosnie, Faslî, sur les Vénitiens, qui avaient tenté une entreprise contre Knin (1). On pressa vivement l'armement de la flotte ; l'avidité du kiaja de l'arsenal et le désaccord entre le grand vesir et le kapudan-pascha embarrassaient bien les préparatifs; mais, d'un autre côté, la présence de l'escadre des pirates de Tunis et de Tripoli était un puissant stimulant pour les travaux. Les deys de ces barbares parurent plusieurs fois devant le sultan, qui leur adressa des paroles flatteuses et leur donna de l'argent. Plusieurs conseils furent tenus chez le kapudan-pascha pour le maintien de l'ordre de bataille introduit dans la marine, et il fut résolu que , selon les prescriptions du kanun , l'escadre de Tunis et de Tripoli formerait les deux ailes, et que le vaisseau amiral , placé au centre , ne devait pas tirer un coup de canon , sinon en cas d'absolue nécessité. Enfin la flotte prit la mer après que l'on eut accompli toutes les cérémonies accoutumées. Mais , au lieu de jeter l'ancre auprès des Sept-Tours et d'attendre ainsi le lever du soleil du lendemain , selon
(1) Naima, 1. 11, p. 441 et 442 ; la letlcra di raçuaglio delta impresa di Cbnin tentata nel mese di Mario 1654 dans Brusoni , remplit quatre feuilles in4'.
l'usage , en dépit de [toutes les représentations du kiaja , sur Tordre du kapudanpascha, elle continua sa route vers Gallipoli. L'ancien kapudan Ali avait pris les devants avec trois galères, et, passant à travers l'escadre vénitienne, qui barrait les Dardanelles, il était parvenu heureusement à Ténédos , où s'étaient rassemblés aussi les bâtiments égyptiens avec ceux des begs de l'Archipel. Toute la flotte turque consistait en quarantecinq galères , six mahones , vingt-deux vaisseaux et divers brigantins armés , tandis que les Vénitiens comptaient seulement seize vaisseaux , huit galères et deux galéasses (I). Le cinquième jour après le départ de Beschiktasch , les Ottomans s'avancèrent de l'Hellespont contre les Vénitiens et les attaquèrent avec fureur. Le kapudan- pascha Murad , vêtu légèrement comme un matelot, la tète couverte d'une simple calotte, tenant uu arc et une hache, quitta le vaisseau amiral, monta une frégate, et parcourut les rangs , portant partout sou ardeur , secondant vigoureusement les combattants, et lançant ses traits contre l'ennemi. La bataille dura six heures ; la capitana des Vénitiens et l'un de leurs plus grands vaisseaux prirent feu, deux autres coulèrent bas. Venise eut à déplorer la mort de trois de ses nobles , de trois mille hommes et de Francesco Morosini, capitaine du golfe (2). Les historiens de la république portent les pertes des Turcs au double (3) , tandis que les Ottomans n'avouent que cinq cents martyrs tombés en celte circonstance (4). Le kapudan-pascha dépêcha le kiaja de l'arsenal avec la nouvelle de la victoire, eu le chargeant de demander A Constantinople de nouvelles munitions et des troupes fraîches. On lui fit passer cinq cents janitschares, cinq cents cannoniers, eioq cents armuriers, et 30 à 40 bourses pour faire des distributions parmi les troupes, et subvenir aux besoins les plus pres-
(1) Brnsoni , 1. vi, p. 263.
(2) Le même, p. 2G4.
(3) Copia di Icttora scrilla da NN. délia navo Venetiana la capitana délie navi annale sotto la dirèzione ed ilcomando dell* eccellenlissimoS. Iseppo Polfino, e dell' illustrissimo cd eccellcntissimo S. Nicolo. al 27 maggio 1G54.
(1) Naima , Lu, p. 451.
sants de la flotte (1). Le kapudan-pascha se porta sur Tine, qui fut saccagée pendant deux jours, puis contre Milo, où se trouvait la flotte vénitienne [ 12 juin 1654 ]. Les Vénitiens levèrent l'ancre pendant la nuit, et le lendemain matin les deux flottes firent voile à une certaine distance, se canonnant , mais sans se rapprocher. Le vaisseau de Sidi- Ahmed-Pascha fut à Malvasia, le kapudanpascha se dirigea sur Chios, puis sur Phocée, où il rallia Sidi-Ahmed. Satisfait des dépouilles de la riche Tine , il ne songea plus à l'exécution de son plan sur Cérigo et Céphalooie, et envoya son kiaja à Constantinople pour demander encore des renforts et des munitions. Le grand vesir répondit au messager : « N'as-tu point de honte , pour une affaire dont on pouvait très-bien charger un tschausch , de quitter la flotte et de venir ici nous arracher l'âme , après que nous avons donné tout ce qui était nécessaire? » Le kiaja , épouvanté , se cacha et n'osa plus sortir. Après avoir radoubé ses vaisseaux à Phocée, le kapudan-pascha se dirigea par Salonik, Imbros et Skyros vers Chios, où il congédia les pirates africains [août] ; puis il par courut l'Archipel ens'avançant vers la Crète revint par Rhodes à Smyrne , où il célébra la fâte du Bairam, captura en route quelques corsaires et quelques bâtiments marchands, congédia , à Gallipoli, les princes de la mer ou les capitaines de la flotte de l'Archipel , Ût son entrée triomphante à Constantinople avec six vaisseaux enlevés à l'ennemi , et présenta cinq cents prisonniers au sultan , qui reçut cette offrande de la manière la plus gracieuse, et revêtit le vainqueur de trois pelisses d'honneur (2). Le kapudan ayant demandé qu'à tous ses gens fussent confirmées leurs charges pour l'année suivante , cette faveur lui fut accordée au grand mécontentement de ceux qui les avaient achetées pour ce terme , mais à la satisfaction de tous les bons Ottomans.
Pendant que la flotte croisait dans l'Archipel , de la mer Noire était venue la nouvelle que les Cosaques avaient opéré des débarquements sur la rive droite et la rive
(!) Naima, I. u, p. 451; Subdct. Abdi-Tascha, fol. 17.
^•r . Naima, I. u , p. 453.