LIVRE LU
gauche à Ercgli et à Baitscliik , et qu'ils exerçaient d'affreux ravages. Faute de vaisseaux de guerre , on prit à Skutari quelques bâtiments que l'on remplit de janitschares, et qui furent placés sous le commandement du ssanduk Kiajasi-Mahmud-Pascha. Des Cosaques débarqués à Baltschik avaient été repoussés par le gouverneur de Silistra. Siawusch - Pascha accourut pour préserver le pays, et le vainqueur s'était saisi d'un tschaik. L'escadre, portant des janitschares, commit de tels excès à Eregli, que les habitants regrettèrent hautement les Cosaques. Au retour une compagnie entière de ces miliciens s'engloutit avec le bâtiment qui la portait. Les malheureux habitants des côtes venus à Constantinople pour exposer leurs grief* ne purent recouvrer aucune partie des objets dont on les avait dépouillés , et assistèrent à l'entrée triomphante de l'effronté pirate Mahraud-Pascha , qui s'avança au brait des salves d'artillerie jusqu'à la pointe du sérail.
Les événements particuliers rappelés par les annalistes ottomans ne sont guère que des actes d'iniquités. Ainsi l'aga de Kassandra, Kaikdschi-Mohammed-Aga fut mis à mort seulement à cause de sa grande fortune ; on prétendait qu'il n'avait pu devenir si riche qu'en faisant le commerce de grains avec les Vénitiens. Pour complaire à Abasa- Hasan , ancien rebelle , et tout récemment aga des turkmans , qui se trouvait à Constantinople , on ramena de Nigisar Deli-Sipahi, et d'Alep Omerbcgsade Mohammed-licg , pour les étrangler tous les deux. Trois chefs de brigands, Suleiman, Mohammed et Ssaridsche, se rendirent sous la tente du gouverneur de Uumili , qui faisait paître ses chevaux à. Malvasia , dans l'espoir de trouver de l'appui près de ce personnage ; ils furent saisis, chargés de chaînes et envoyés à Constantinople, où leur tête tomba sous la hache du bourreau. Le gouverneur d'Égypte, Mohammed-Pascha , excusa le départ des vaisseaux qui auraient dû grossir la flotte ottomane , en prétendant que le juge du Kaire , Molla- Abduilah , son ennemi, avait intercepté l'argent destiné aux équipages. Le juge se justifia par le témoignage unanime de tout le pays, et néanmoins >a place fut conférée à Ebusuudsade, qui avait gagné la faveur du grand vesir, en lui offrant des har«*
nais de cavalerie de la plus grande magnificence. Ce fait fut trahi par les déclamations d'un scheich maure, nommé Salira, qui, prenant le masque de la sainteté, et se prétendant doué de la faculté de faire des miracles, n'était qu'un effronté jongleur. Le juge d'armée Hosamsade, auquel il voulait soustraire un couteau d'or, lui dit : a Scheich, contentetoi de mettre d'autres à contribution avec ta sainteté, et ne viens pas nous rançonner; il vaut mieux nous ménager pour d'autres temps, d — « Pour quels jours donc? » demanda le scheich. — « Pour le moment où le peuple, indigné de tes mensonges et de tes fraudes, voudra ton expulsion ou ta mort; alors il te faudra des intercesseurs. » Ce jour prophétisé par le grand-juge arriva plus tard sous le grand vesirat de Mohammed-Kœprilu, qui retira au scheich son traitement de 500 aspres, et finit par se défaire de cet homme.
La puissance du kislaraga Beiram élaij maintenant arrivée aussi haut que celle de son prédécesseur Suleiman; de sorte que le defterdar Moral i , toujours prêt à ourdir des trames , fit offrir par cet officier du paliis 6'JO bourses au sultan, s'il voulait lui conférer le grand vesirat. L'aga envoya en même temps le billet au grand vesir, qui demanda des explications au defterdar; et celui-ci n'hésita point a jurer par le korau que tout cela était le résultat des machinations de ses ennemis ; si bien qu'il en fut quitte ainsi pour cette fois. Bientôt après, le kislaraga courut le danger de perdre sa place , par suite de son insolence envers la Validé et le sultan lui-même. C'était la fête du Bairam, et le sultan, conformément à l'ancien usage , assis sur son trône dans les appartements Intérieurs, assistait aux jeux et aux divertissements des pages, auxquels il prenait un plaisir qu'expliquent les goûts de son fige. Son professeur, le vieil eunuque Rihan , avertit le kislaraga d'abréger ces jeux, et de soustraire surtout le sultan à la société des pages de l'intérieur, dont l'un pourrait bien s'élever au rang de favori , et se montrer un adversaire redoutable pour la domination des eunuques. Le kislaraga se plaça près du trône, en prenant une attitude impérieuse, et donna le signal de rentrer dans le harem, a Mou lala , dit le sultan , nos
ancêtres se tenaient la nnit de la fête dans la chambre des pages, seulement pour donner à ces jeunes gens l'occasion de montrer leur adresse; ce spectacle nous fait plaisir. » Le kislaraga s'en alla , tout en murmurant, trouver la Validé. « Que veut dire ceci, que le pascha passe celte nuit dans la chambre des pages? Ne connaissez-vous pas les jeunes gens, qui s'insinuent, s'imposent comme confidents , et finiront par enlever votre fils à votre domination? » — « Aga, dit la Validé, mon jeune lion est encore un enfant innocent, qui se plaît à voir des jeux , ainsi que le veut le kanun de la fête ; laissez-le rester jusqu'à minuit. » L'aga retourna rapidement dans la chaszoda, se prosterna et dit : «Qu'il vous plaise de rentrer, la Validé l'ordonne ! o Le sultan, accoutumé à obéir à sa mère, rentra en étouffant sa colère ; mais les pages, privés par ce départ de la gratiGcation d'usage , laissèrent éclater leur irritation contre le kislaraga , qu'ils entourèrent en l'accablant d'injures ; déjà même l'un d'eux tirait son poignard contre lui; il se jeta de côté et se relira escorté par les baltadschis. Les pages firent jeter des billets dans les casernes des janitschares et des sipahis, qui, mécontents du mauvais argent qu'on leur avait donné au dernier paiement de la solde, avaient refusé d'accepter le pilaw, et pillé de fond en comble la maison du defterdar; ils les excitèrent à ne plus souffrir la domination des eunuques; les sipahis étaient d'ailleurs irrités de la rigueur déployée par l'aga des janitschares , le vesir Kenaan-Pascha, contre les fumeurs et les marchands de tabac. En effet ce vesir avait fait fermer les boutiques où l'on fumait du tabac, et fait briser les pipes; mais les Sipahis battirent ses gens, et lui firent dire « de les laisser fumer tranquillement s'il ne voulait pas voir sortir de cette fumée la flamme de la révolte. » Kenaan-Pascha se garda donc de faire la ronde là où il savait que les sipahis fumaient, et il compromit ainsi son autorité par une concession forcée (1). Les sipahis envoyèrent des espions auprès des pages , pour savoir si l'appel à la résistance venait d'eux en effet ; le grand vesir et le mufti furent aussi informés de ces excitations. Le
(I) Kaima, 1. n, p. 474 et 475.
mufti représenta à la Validé combien il serait dangereux de céder aux volontés des pages ; il apaisa ces jeunes gens par de sages représentations, etainsilachosefutarrangée; seulement on éloigna le page qui avait tiré le poignard, ainsi que deux des plus compromis, et l'on imposa un éternel silence à Meleki,qui avait servi de messager entre les pages de l'intérieur et les agas du dehors. Cette année le trésor fut enrichi par la fortune énorme de l'un des begs égyptiens les plus puissants, Ali de Dschirdsche, qui tirait annuellement 500 bourses de cinquante villages, louait tous les jours quatre mille ânes , et faisait exploiter sur la mer Rouge une mine d'émeraudes qui lui rapportait annuellement plus de 1000 bourses. La moitié seulement de ces dépouilles parvint à Conslantinople; le reste fut dévoré par les fonctionnaires du Kaire. Le 30 septembre 165V la capitale fut épouvantée par l'apparition d'un météore en forme de lance. Les uns virent dans ce phénomène l'annonce de la cessation de la peste , d'autres celle de l'accroissement de ce fléau : plusieurs prédirent même que la peste et la guerre allaient se déchaîner à la fois sur l'empire. 700 bourses venues de la succession de Matteo-Bessaraba, mort le 8 avril, permirent de payer les troupes avec de meilleures espèces. Trois mois après, mourut aussi Islam- Girai, chan de Krimée, après dix ans de règne. On le déposa dans le tombeau de son père. Mohammed dirai, son frère, qui déjà s'était assis sur le trône du chanat , fut appelé de Rhodes, reçut ensuite l'investiture parles mains du sultan, et fut embarqué pour la Krimée. A Tarapia l'inspecteur des douanes lui donna un festin dans le palais qu'il venait de construire; Mohammed se disposait à se rembarquer en silence , quand le bruit se répandit que des barques de Cosaques épiaient son passage en mer; il fut donc jugé plus prudent de continuer la route par terre. Le sultan, dont le trésor avait reçu cette année des accroissements inespérés, fit présent au çrand vesir du palais situé non loin d'Ataïkœschk ; cet édifice fut restauré aux frais du souverain pour servir de résidence au grand vesir et à la chancellerie d'état , et depuis ce temps il est resté affecté ù cette destination. Une éclipse de