LIVRE LVIIÏ
le débarquement les batteries étaient armées ; deux mortiers de cinquante ouvrirent le feu à l'est, et six grosses pièces sur le coté de la terre, après que la sommation emphatique de Morosini eut rencontré un refus bien décidé, mais en termes polis du commandant turc, Bekir-Aga : a Le refuge que vous avez accordé aux corsaires et aux pirates, disait Morosini , a irrité notre prince glorieux et invincible ; les premiers éclats de sa colère vont frapper vos têtes (1). » Bckiraga répondit : a Relativement aux vaisseaux , nou9 faisons ce qui est nécessaire, et nous agissons comme vous-mêmes ; quant à nous chasser de nos demeures, c'est autre chose. » Toutefois le seizième jour du siège [8 août], la garnison forte de sept cents hommes sortit de la place , et cent vingt esclaves chrétiens furent délivrés. Mais les Vénitiens avaient perdu trois de leurs ingénieurs les plus distingués, Bissich , Benoni et Gagliardi. Grâce è leur nouvelle conquête, ils se trouvèrent maîtres des îles situées dans le grand golfe, derrière Santa- Maura (2). Prevesa devait tomber bientôt après. Le 2t septembre , les Vénitiens entrèrent dans le havre de Vathi , au-dessous de Prevesa . Le commandant de cette place fit de vains effort9 pour empêcher le débarquement du comte Strasoldo. Après une canonnade de sept jours l'assaut allait être livré le huitième , quand la bannière blanche flotta sur les remparts ; six cents hommes sortirent librement de la place , mais trente seulement purent emporter leurs armes et leurs bagages (3). Molino n'eut pas autant de succès dans l'archipel, où le kapudan-pascha Mustafa rançonna deux fois 'fine, et s'échappa au moment où l'amiral vénitien croyait le tenir bien enveloppé près de Chios. Enfin une tempête dispersa la flotte de la république devant Scopulo [2V octobre], et deux grands vaisseaux se brisèrent sur des rochers; là périt le commandant Grimani (V. Dans le but de relever la marine ottomane
(1) La lettre est (out au long dans Localclli, p. 53 et 54.
(S) Localclli , p. 65.
(3) Localelii , Bcxcgani , Contarini , et le rtlan'oni.
fl) Bewgani, Contarini.
dont la décadence était sensible depuis quelque temps . le grand amiral et favori M ustafa avait donné le titre de princes de la mer à plusieurs hommes riches , en leur imposant l'obligation de construire des galères à leurs frais. Comme la plupart n'entendaient rien aux constructions navales et négligèrent de s'acquitter de leur nouveau devoir, on confisqua leurs biens, et le produit de la vente à l'encan fut versé dans la caisse de l'amirauté ; le trésor impérial fournit en outre la somme de 1,M)0 bourses. Ce fut avec la flotte équipée à l'aide de toutes ces ressources que le kapudan-pascha parut cet été dans l'archipel ; ses premiers soins s'appliquèrent à l'élévation d'un château sur l'Ile d'Orak , située dans le voisinage de Phocée, et d'un bastion en face du phare de Chios. Depuis long-temps lesgrandsamiraux en dirigeant la caravane annuelle de l'archipel, n'étaient point descendus plus loin qué le canal de Samos. Mustafa gouverna jusqu'à Rhodes, pour construire un kœschk en face de la tour des Arabes. Puis il escorta à travers le canal de Samos les convois de vaisseaux marchands de Rosette, Damiette et Alexandrie, frétés pour Constantinople, qui, par crainte des garde -côtes vénitiens en station dans les eaux de Samos , se tenaient immobiles dans le port de Kekwe. Derrière Chios, il rencontra l'amiral vénitien Molino, et ordonna aux capitaines de la flotte de lui donner la chasse. Mais deux seulement eurent le courage de se lancer à la poursuite de Molino, Diw-Suleiman-Pascha et Abdulkadir-Pacha, fameux sous le nonrfdc M< lia Mnma. Molino leur échappa , et la flotte jeta l'ancre devant le port de Tcrfil à Chios. Là le kapudan-pascha réunit les princes de la mer en diwan sur le vaisseau amiral , et traitant de lâche Mezza Marna , aussi bien que les autres, d'une masse qu'il tenait à la main, il frappa le vaillant marin, et fit appliquer de cent à cinq cents coups de bâton au reste des capitaines de la flotte (1). Les capitaines rejetèrent toute la faute sur Hasan-Beg, fils de Mariol- Mustafa-Paschasadc; déjà l'amiral avaitordonnéde le pendreaux vergues du vais* seau amiral, quand Mezza Marna se jeta à ses
(1, MouraHjea d'Osson . I. vu, p. 206.
pieds et obtint à force de prières la commutation de la sentence de mort en mille coups de bâton. A défaut d'exploits militaires, ces rudes traitements firent un nom à ce grand amiral , qui acquit parmi le peuple la réputation de restaurateur de la discipline et de l'ordre sur la flotte. Les états barbaresques témoignèrent aussi de leur respect par les présents qu'ils lui offrirent annuellement, ainsi qu'au sultan.
La malheureuse expédition de Vienne avait rapproché le diwan du cabinet français, qui était en guerre soutenue avec l'Autriche. L'ambassadeur français Guilleragues obtint quelques fermans avantageux, sans pourtant parvenir à la satisfaction demandée pour les débats relatifs au sofa. Sur ce sujet, il lui fut répondu que l'on verrait , que l'on examinerait la chose au retour du sultan d'Andrinople. Le 5 octobre 1681 , M. de Guilleragues fit enfin son entrée dans Andrinople , avec huit carrosses et cinquante-deux voitures de bagages, suivi de tous les négociants de sa nation, escorté par le tschausch-baschi et le silihdar , avec soixante tschauschs et un régiment de janîtschares. Vingt maisons furent assignées pour ses logements et ceux de sa suite, composée de plus de deux cents personnes. Le grand vesir le reçut avec beaucoup de courtoisie et de grandes démonstrations de joie ; on lui donna trente chevaux. Pour la première fois l'honneur du sofa fut accordé à un ambassadeur européen , depuis Mohammed-Kœprili ; c'est-à-dire que son siège fut placé de niveau avec les coussins où s'étendait te grand vesir (1). Il demanda qu'à ce renouvellement de la capitulation fut ajoutée une clause qui assurât au roi de France la protection des saints lieux dans la Terre promise ; il reçut les meilleures assurances. L'ambassadeur d'Angleterre , lord Sandwich, qui avait envoyé un interprète a Andrinople , pour obtenir la permission de se rendre en cette ville, n'atteignit pas l'objet de ses désirs. La situation critique de la Porte, qui ne s'était jamais trouvée ainsi engagée dans une lutte avec quatre puissances chrétiennes à la fois , la rendit aussi plus disposée à donner des promesses à l'en-
(I) Flassan, 1. iv. p. 91.
voyé russe , qui demandait maintenant des secours contre la Pologne (1). La politique actuelle de la Russie accrut l'influence et le crédit des Grecs (2). L'on toléra aussi la protection dont le résident hollandais Colier couvrit les deux interprètes impériaux revenus de Vienne , les Grecs Janaki Porphyrita et Georges Cleronome , et son intervention en faveur de la famille du premier interprète impérial , Mamucca délia Torre, incarcérée à Constantinople , que l'empereur lui avait recommandée par une lettre particulière écrite de Linx (3). L'envoyé de Tœkœli, qui apporta le tribut promis en or , reçut sept kaftans brodés en or.
Les préparatifs de guerre auxquels on se livra dans l'hiver pour la campagne prochaine étaient immenses ; rarement on avait vu réunir autant de troupes et disposer de tels approvisionnements. Les janitschares nouvellement inscrits étaient à la vérité de jeunes garçons pour la plupart ; mais l'armée rassemblée à Belgrad s'élevait à quatre-vingt mille hommes. Dans l'espace de deux mois , à partir du premier janvier 1685 , devaient être livrés trois cent mille flèches et soixante mille bois de lances. Il se trouvait dans les places frontières quarante mille quintaux de poudre; les inspecteurs des moulins à poudre de Constantinople , Gallipoli et Temesvar, furent chargés eu outre de fournir une quantité de celte espèce de munitions. Le trésor fit passer au serasker, qui était à Babataghi 920 bourses aux troupes égyptiennes cantonnées en Hongrie , 150 en avance sur la solde à payer pour leur pays , 150 au gouverneur de Diarbekr, 30 à celui d'Adana, Ahmed-Pascha, 30 également au beglerbegdeNeubaeusel, Ilasan-Pascha. Des vivres furent aussi expédiés de Constantinople en Crète, qui en manquait, et à Chios; trois mille janitschares tirés de Bosnie furent envoyés à Ofen pour eu former la garnison ,
(1) Rel. di Costanlinopoli, 12 agoslo 168 A. Codex hisL prof, n* 882, p. 96.
(2) Rel. di Costanlinopoli , agosto 1684. Code* hisL prof. p. 99.
(S) Littera» Leopoldi dd. Lincii, 22 fcbr. 1684, commendatiliae ad Colier pro interpretibus Porphyrita, jïronome, conjuge et liber. Mamucca dclla Torre.