‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 116 sur 384 · LIVRE LVIII · texte numérisé non relu

LIVRE LVIII

ne seraient pas en possession de Caminiec. Sobieski passa le Dniester, et se trouva bientôt à Bojan en vue de l'armée ottomane réunissant alors vingt-cinq mille Turcs commandés par le serdar Suleiman. cinquante mille Tatares sous les ordres de Selim-Girai, cban des Tatares , et cinq mille Moldaves conduits par Cantemir. Ce dernier, dévoué aux Polonais dans le fond du cœur» leur donnait de secrets avis. Néanmoins ils l'attaquèrent d'abord à Bojan , soit par malentendu , soit qu'il leur fût suspect ; sa défense vigoureuse contribua puissamment à la défaite des Polonais, dont six mille furent tués dans l'espace d'une heure , tandis que cinq mille Cosaques se rendaient prisonniers (1). La Porte , pressée par les trois puissances de la sainte alliance , l'Autriche, Veutse et la Pologne , et voulant s'assurer au moins un allié et un ami, tourna toute son attention sur la France et sur la Russie. L'ambassadeur français fut traité avec la plus grande distinction; on lui montra beaucoup de condescendance: outre les honneurs du sofa si long-temps contestés , M. de Guilleragues obtint encore plusieurs fermans en faveur de sujets français et du commerce de ses nationaux ; l'une de ces ordonnances défendait aux galères des pirates africains d'attaquer les bâtiments français sous le canon des ports ottomans, et enjoignait aux autorités locales de soutenir les Français dans leurs réclamations d'objets enlevés de la sorte; une seconde assurait la franchise de l'ambassadeur quant aux droits de douane (-2) ; une troisième promettait au roi de France le droit de patronat sur les saints lieux dans la Terre promise (3). Ce qui assura l'exécution du premier ferman à Tripoli , ce fut moins l'exhibition de la signature du sultan que l'apparition de l'amiral d'Estrées, dont les vaisseaux lancèrent des bombes dans ce repaire de pirates (4.). Le représentant du roi de France mourut bien-

(4) Cantemir Mob. IV, $ 120-125 et note 25. Relax, di Costantinopoli , dans le Cod. 884, p. 650 de la bibliothèque impériale.

(2) Flassan. 1. iv, p. 92.

(5) Rel. di Costantinopoli. cod. 88» , p. 278. (a) Voyage de Lamotraye à la Haye, 1727. |. i,

TOM. III

tôt après d'une attaque d'apoplexie ( 1 ) [2 mars 1685]. Le négociant français Fabre traita les affaires de la France jusqu'à l'arrivée du nouvel ambassadeur, le conseiller au parlement Girardin, qui se présenta le 11 janvier 1686. Avant l'entrée du Taisseau de ligne Le Vaillant dans le port de Coustantinople , Girardin, qui était à bord, fit demander au kaimakam si le sérail rendrait le salut du vaisseau coup pour coup ; parce que, dans le cas contraire, il n'offrirait pas cet hommage. Le kaimakam répondit que le sérail était complètement étranger à ces sortes de politesse; et, en effet, jamais le palais impérial n'a rendu le salut. A l'audience , l'ambassadeur siégea sur un tabouret de velours rouge placé au niveau des coussins du grand vesir(2). 11 obtint l'autorisation de faire rebâtir trois églises à Alep , Galata et Milo ; déjà l'on avait permis aux Français de relever les temples de Saint-Georges et de saint Louis à Galata , tandis que toute faveur de ce genre avait été complètement refusée à l'ambassadeur impérial comte Leslie (3). La Russie, à laquelle avait été adressé un tschausch , envoya un ambassadeur qui offrit le renouvellement des capitulations, à la condition d'abandon de territoires dans le canton de Kiow [h) ; il obtint pour ses coreligionnaires la faculté de reconstruire un temple grec (5). Cette année l'orthodoxie musulmane fit deux pertes cruelles dans . la personne du juge impitoyable Bejasisade, et dans celle du prédicateur de la cour Wani [f " octobre 1685]. Bientôt après monrut aussi la mère de Scherban, prince de Valachie, et le frère de celui-ci, Mathieu Cantacuzène.

Deux événements bien plus graves furent l'exécution duserasker en Hongrie, Ibrahim- Scheitan, et la déposition du grand vesir Kara-lbrahim. Oo reprocha au premier l'envoi de son affldé Ahmed-Tschelebi avec des

(1) D'après la rel. le 2 mars, et d'après Flassan, le 5 mars 1684 ; voyez d'Arvieox. 1. vi, p. 468.

(2) Flassan ,1. iv , p. 92.

(3) Cod. 884, p. 571. 1686.

(4) Mai 1686. Cod. 884. p.501.

(5) Cod. 884. 1680, p. 562 el 664- BiMkMbèque de la cour.

propositions pacifiques au duc de Lorraine, et la perte de Neuhsusel. C'étaient là des crimes d'état qui déterminèrent la condamnation capitale , et la sentence fut exécutée par le grand chambellan Abdisade-Mohammed-Aga , à Belgrad , où le serdar avait été appelé après l'achèvement des réparations aux fortifications d'Essck(l). Le grand vesir réservait un sort pareil au serasker contre la Pologne; il l'appela donc à Constantinople, sous prétexte qu'étant malade lui-même il avait besoin de l'employer dans les affaires. Mais Suleiman, esprit pénétrant et subtil , formé depuis long-temps aux intrigues , sut faire agir le kislaraga , son ami, adversaire du grand vesir, et prévint celui-ci. Ibrahim, qui ne pouvait se hasarder à faire couper tout-à-coup la tête au vainqueur de Bojan, le destinait à la dignité de serasker en Hongrie, à la place de celui qui venait d'être immolé, ne doutant pas que la première défaite dans cette contrée ne lui offrit un excellent motif pour le frapper de mort. Suleiman , informé par son ami Jusuf , le kislaraga, du piège qu'on lui tendait, se fit introduire auprès du sultan , reçut avec une attitude profondément soumise et les marques d'une gratitude infinie les éloges du sultan sur son courage, et sa nomination comme serasker en Hongrie ; mais il osa représenter très-humblement que les troupes en Hongrie , accablées par les désastres de Vienne, Parkany, Hamsabeg, Gran et Neuhsusel, avaient besoin pour se relever, sinon de la présence du sultan , au moins de celle du grand vesir. Le sultan, tout indécis, garda le silence; le kislaraga le détermina à une résolution, en faisant observer que Suleiman-Aga était digne de tenir le sceau de l'empire bien plus qu'Ibrahim, qui, n'ayant ni les qualités de l'homme d'état, ni celles du général, dissimulait son incapacité à se charger du commandement suprême en prétextant continuellement son état maladif (2). Au premier jour de diwan, le grand cafetier de la sultane Chaszeki, Hadschi -Mohammed- Aga, vint présenter le chatti-schérif de la déposition , et remit aussitôt le sceau à Suleiman-Pascha (3).

(1) Raschid, 1. 1, fol. 122.

(*) Cantemir Mob. IV, $ ut.

(3) Raachid.l. i, fol. Isa.

Kara-Ibrahim obtint d'abord la permission de se rendre en pèlerinage à la Mecque et de rester un peu à Skutari ; mais bientôt après il fut exilé à Rhodes, et l'on confisqua 3,000 bourses sur sa fortune (1). Toutefois le grand vesir lui donna quinze bourses, et le fit partir pour Rhodes avec douze esclaves des deux sexes. L'exilé ne tarda pas à être accusé d'intelligence avec les rebelles d'Asie, et, que ce crime fût réel ou supposé, il su» bit le supplice du cordon (2) [décemb. 1685]. La nomination de Suleiman à la première dignité de l'empire fut le salut de Tœkœli, qui, sous Ibrahim, voyait la mort suspendue sur sa tête (3). Son argent et ses équipages , mis sous le séquestre, lui furent restitués; et, au milieu des déclamations contre l'ambition criminelle de Kara-Mustafa et l'incapacité de Kara-Ibrahim , le crédit de Suleiman et de son protégé, le roi des Kruczes, s'affermit de plus eu plus (V). Les mesures de Suleiman annoncèrent en effet un grand vesir actif, sage et prudent , propre aux affaires de l'administration et aux fonctions du commandement militaire. 11 recommanda au defterdaY une ponctualité rigoureuse dans le paiement des troupes, dont la solde était arriérée de trois mois (5) ; mais pour lui en procurer les moyens, dans l'état d'épuisement des finances, il ordonna d'altérer les monnaies , et cent onces d'argent reçurent un alliage de quarante onces de cuivre (6) . Il reçut du trésor privé du sultan 2,000 bourses d'argent pour la prochaine campagne. En politique adroit, il donna de belles paroles à tout le monde, et surtout aux Hongrois, dont il avait fortement encouragé la rébellion alors qu'il était kiaja d'Ahmed -Kœprili (7). Il congédia le résident polonais Proski avec la plus grande courtoisie, et lui fil présent d'un beau cheval. L'envoyé russe repartit pour son pays , emmenant avec lui trois cent quarante prisonniers délivrés d'es-

(1) Relal. di Costantinopoli , Cod. 884, p. 489.

(2) Ibidem.

(S) Ibidem, p. 452.

(4) Cantemir Mobam. IV , $ ISS.

(5) Relat. di CosUntinopoli , cod. bitt prof. 884, p. 4«2.

(6) Raschid, I. i, fol. 12*.

(7) Cod. 884 , p. *82.

L1VHK

clavage(t). En même temps des députés cosaques, qui apportèrent des lettres et des présents, furent accueillis et revêtus de kaftans(2). L'ambassadeur français, qui reproduisit la réclamation de son prédécesseur pour faire placer le saint sépulcre sous la protection des catholiques , ne put obtenir ce point, mais on lui fit des concessions pour la reconstruction de l'église de Saint- Benoit à Galata, la réparation de l'église de Milo, et l'autorisation d'inhumation dans la chapelle de Saint-Louis à Pero (3). Suleiman ne craignit point de donner le gouvernement de Damas , avec le titre de vesir, au kiaja de son prédécesseur, appelé aussi Ibrahim. Le favori MustafaPascha étant mort, le capitaine Miszirlisade fut nommé kapudan-pascha. Le revenu de Schahin-Mustafa- Pascha . commandant en Morée , fut augmenté de 30 charges d'aspres prises sur le sandschak de Tirhala. Kœprili-Mustafa-Pascha fut transporté de Chios aux Dardanelles, et eut pour remplaçant dans le commandement de l'ile l'aga des janitschares Sulfikar-Pascha. Tscholak-Hasan devint aga des janitschares, et le grand écuyer Redscheb, en récompense de ses bons services rendus dans la confiscation des biens du précédent grand vesir, fut élevé a la dignité de kaimakam de l'étrier à Andrinople. Quand le sultan se rendit ensuite d' Andrinople à Constantinople [U avril 1684] , chacun s'empressant auprès de Redscheb et laissant dans l'isolement le kaimakam de la capitale, Kara-Hasansade-Mustafn-Pascha, le sultan consola celui-ci en l'appelant auprès de lui et le faisant tenir à cheval à ses côtés. Kara- Hasansade siégea parmi les vesirs de la coupole dans le diwan ; mais le kaimakam Redscheb-Pascha se débarrassa bientôt de sa présence importune en faisant donner à ce rirai le commandement de Napoli di Romania.

Au commencement de mai, Suleiman- Pascha se mit en marche comme serasker pour la Hongrie. Le mufti aurait voulu que l'on exposât la sainte bannière; mais le

(1) Cod. 884. p. 520.

(2) Kascbid, I. i, fol. 123.

(3) lltlat. di Costa ntinopoli , cod. Sfli. p. 50S.

Page 1