LIVRE LU
soleil ayant eu lieu quelque temps avant l'entrée du grand vesir dons ce palais , les astrologues s'accordèrent tous pour annoncer que le premier personnage de l'empire ne tarderait pas à descendre dans la tombe. L'on aurait pu tout aussi bien rattacher l'éclipsé de soleil aux souillures dont se couvraient alors les ministres de la loi. Les deux grands juges Meraekxade et Imamsade, par leur corruption et leur vénalité, allaient bien au-delà de tous leurs devanciers. Us vendaient les places dont la durée n'était pas encore terminée, prétendant que les possesseurs étaient morts ; si ces titulaires protestaient en se montrant contre la vente de leurs emplois, ils leur promettaient toutes sortes de réparations qui n'arrivaient jamais. Le mekufatdschi Kara-Abdallah, esprit moqueur, dont l'éloignement pour les deux juges d'armée était bien connu, un jour après l'expédition des affaires dans le diwan , leva les mains au ciel dans l'attitude de la prière , et commença un panégyrique d Imamsade, le grand juge d'Anatoli. Le grand vesir demanda en riant quelle était la cause de ces actions de grâces et de ces éloges, a Gracieux seigneur, dit le mauvais plaisant, un esclave que je chéris était atteint de la fièvre intermittente, qui bravait tous les remèdes et tous les talismans: enfin j'ai appelé sur celte fièvre le poids de tous les péchés du grand juge d'Anatoli, et à l'instant elle a quitté le patient. » Tout le diwan se mit à rire. « Hé ! dit le grand vesir, pourquoi ne pas avoir pris plutôt à partie le grand juge de Ru mil i ?» — « Gracieux seigneur , je ne dérange pas celui-ci pour de si petites choses, je le réserve au moins en cas de peste, j» Au milieu de ces manifestations de mépris public, les deux grands juges ne pouvaient conserver leurs places ; ils eurent pour successeurs Ssanisade et Kudsisade [24 septembre 165i]. D'autres juges déposés n'acceptèrent point les revenus qu'on leur attribua comme argent d'orge , et insultèrent autant qu'ils purent le muni. Le { lus effronté dans ces injures fut Esiri-.Mohammed, juge d.'posé d'Andrinoplc ; il écrivit au mufti une lettre dans laquelle il lui reprochait des actes de corruption et d'iniquité de toute espèce. Une douzaine de ces légistes turbulents rédigèreut une requête collec-
tive pour la destitution du mufti, et l'adressèrent au harem. Mais des griefs bien plus graves étaient produits avec beaucoup plus de violence dansune plainte anonyme, glissée entre les mains du sultan , et qui passait en revue toutes les turpitudes du gouvernement dans tous les départements. Le sultan, alarmé, ordonna une réunion générale de tous les ulémas en sa présence; et là devaient se trouver aussi les juges déposés de Rumili et d'Anatoli. Le mufti et le grand juge, par le moyen du bostandschi-baschi et du rapporteur du mufti , disposèrent les choses de telle sorte que , de tous ces juges, ne furent admis à l'audience que quelques vieillards dont la simplicité toute passive n'était point à craindre, mais que l'on retînt les plus ardents, disposés à exposer leurs griefs, en leur disant que leur tour arriverait. On fit lecture de la plainte anonyme , après quoi le mufti tint un long discours pour prémunir sa majesté le sultan contre de telles calomnies sans signature, et justifier la loyauté des ulémas. Après lui , parla le grand vesir dans le môme sens. Les grands juges prirent la parole ensuite pour rendre témoignage des services inappréciables du grand vesir dans l'administration , du mufti dans la justice , et pour annoncer que déjà le chef des émirs, dont le caractère élevé jouissait d'une si grande estime, avait déclaré cet écrit calomnieux. Les vieux juges en retraite firent un signe d'assentiment, en disant : a Telle est notre opinion, d Le mufti prit de nouveau la parole pour exposer que cette dénonciation honteuse était l'oeuvre des grands juges destitués et d'autres magistrats qui, peu satisfaits de leur argent d'orge , l'avaient refusé, et, comme moyen de rétablir la paix, proposa le bannissement des deux meneurs McmeksadeetEsirisade. Deux chatti schénfs furent rédigés dans ce sens, et l'assemblée fut congédiée avec des marques de faveur. Cependant les juges disposés à se plaindre hautement attendaient devant la porte du sérail, dans l'espoir que bientôt leur tour arriverait , et ils préparaient les discours qu'ils voulaient prononcer contre le mufti et les grands juges, lorsque l'on vit sortir à la fois le grand vesir, le mufti , les grands juges et le chef des émirs, en grande pompe, avec tout leur cortège, qui força les curieux à se
retirer, s'ils ne voulaient pas être foulés sous les pieds des chevaux. Le grand vesir et le mufti, chevauchant l'un à côlé de l'autre, s'entretenaient à haute voix de la sagesse et de l'équité que sa majesté avait déployées en ce jour, et le bruit des hommes qui les suivaient à pied couvrait les injures que voulaient faire entendre les juges mystifiés de la sorte. Memeksade et Esirisade ainsi que deux de leurs Ames damnées furent bannis et réduits à la misère : mais le grand vesir, fatigué du long discours qu'il avait tenu, s'étant assis hors de la salle sur du marbre , ressentit une indisposition grave. Le lendemain la fièvre le saisit dans le diwan , et de retour chez lui , une attaque d'apoplexie le paralysa d'un côté. A cette nouvelle le sultan revint du palais de Skutari à Constantinople, et envoya son premier médecin pour s'informer de la santé du grand vesir. La déposition du premier dignitaire de l'empire était indispensable ; mais on l'ajourna pour ne pas perdre les présents accoutumés de la fête du petit fiairam , qui arrivait dans dix jours. Le bruit se répandit aussi dans le sérail que le sultan irait visiter en personne le grand vesir, ce qui mettait celui-ci dans le cas de préparer des offrandes plus riches afin de reconnaître dignement un tel honneur. Mais le souverain ne se présenta pas lui-même chez son ministre; il lui adressa le billet le plus flatteur et le plus affectueux : «Père, écrivait-il, pour l'amour de Dieu, donne-nous une réponse positive. Ta maladie peut-elle se guérir ou serait-elle incurable? Les affaires de la foi et de l'empire ne permettent pas la moindre incertitude. Si tu peux revenir à la santé, tu es grand vesir pour toute ta vie; sinon , fais-le-moi connaître. » Le vieux paralytique répondit : « Très-glorieux et très-gracieux empereur et roi ! je me trouve fort bien , et mon intelligence est saine; seulement je ne puis mouvoir librement mon bras et mon pied. Quelques médecins pensent que c'est un coup de sang; mais de plus habiles sont d'opinion que ce mal peut être vaincu parles remèdes. L'ordre est de mon padischah. » Le premier médecin de la cour, consulté par le sultan et par la Validé, déclara que c'était une attaque d'apoplexie. On délibéra donc pour savoir à qui envoyer le sceau de l'empire. De
quatre grands vesirs déposés et vivant encore, Murad , Melek-Ahmed . Siawusrh , Gurdschi, le dernier était trop vieux puisqu'il avait quatre-vingt-seize ans, les autres avaient chacun son parti et ses adversaires dans le diwan et le sérail ; le defterdar Morali , et le gouverneur d'Alep Ipschir, soupçonné de méditer une révolte , ralliaient aussi des voii . Le mufti était pour Siawusch; mais dans l'entretien du chef de la loi avec le sultan , ce nom ayant été prononcé par un des confidents , la Validé quitte le rideau qui la couvrait, et s'avança en disant : « Siawusch prétend à posséder plus de pouvoir que mon lion , il est trop fier et trop orgueilleux pour servir son maître, » Le kislaraga et les autres eunuques, qui n'aimaient pas Siawusch, se réunirent à cette opinion. L'un d'eux dit : a Siawusch est ennemi si déclaré des agas eunuques que , s'il en voit un en peinture , il ne continue pas son chemin avant que l'image n'ait disparu (1).» Les eunuques, la Validé et le defterdar Morali étaient tous disposés en faveur de Melek-Ahmed ; mais les ennemis de celui-ci combattirent habilement cette candidature; suivant eux, Melek-Ahmed aurait dit o que tant que les complices du meurtre de la Validé seraient en vie et en possession d'emplois, il serait impossible à un grand vesir d'agir dans toute la plénitude de son autorité ; et qu'ainsi il n'accepterait pas le sceau. » Ces propos avaient été rapportés aux eunuques par Meleki , et ils suffirent pour enlever toute chance à Melek- Ahmed de ce côté. Le parti des chambres, qui désirait pour grand vesir un sujet sorti des rangs des pages, inclinait pour Ipschir— Pascha , auquel avait été assurée la main de la sultane Aische, et le premier eunuque de la princesse , l'aga Merdschan , à force de promesses , fit adopter aussi ces sentiments par les eunuques. Le sultan et la Validé n'hésitèrent doue plus qu'entre Murad et Ipschir. Informé de l'état des choses, le grand vesir, afin d'enlever la première dignité de l'état au kapudan-pascha Murad, qu'il détestait , envoya le sceau au sultan en désignant Ipschir pour le recevoir. C'est aiosi que l'esprit de faction et de rivalité, et
(l) Namia, 1. n, p. 473.