LIVRE LVI1I
leurs pas : le grand-trésorier de la couronne les défit quand elles voulurent lui barrer le passage [4 octobre]. Au bout de quinze jours le roi ordonna la retraite. La campagne suivante des Polonais n'offrit pas encore de résultats décisifs , quoique les Russes , unis aux Polonais , se présentassent aussi maintenant comme ennemis de la Porte. Le nureddin en menaçant Kiow contraignit le prince Basile Galizin à couvrir cette ville ; Jacques Sobieski, fils aîné du roi, fat réduit par les Turcs et les Tatares à lever le siège de Caminiec qu'il irait entrepris [ 2 septembre 1687 ].
Déjà il a été question de la guerre éclatée entre la Porte et Venise, de la première campagne par terre en Dalmatie, par mer contre Santa-Maura et Prevesa; nous allons maintenant exposer sans interruption les événements des trois expéditions suivantes, tracer le tableau des conquêtes vénitiennes en Morée, où Morosini sut faire une abondante moisson de lauriers qui lui valurent le surnom de Péloponésien.
La presqu'île du Péloponése , comprenant trois cent cinquante milles géographiques de circonférence, partagée jadis en huit ou neuf états libres(l), fut divisée par les Turcs en deux saridschaks, de Tripolizza au nord , de Misistra au sud, qui réunis ne formaient qn'on seul gouvernement conféré à un seul sandschakbeg ; vingt-trois kadis y rendaient la justice , chacun dans son district (2). Pour les faits qui vont nous occuper il n'est besoin que de connaître la surface générale de la péninsule , les ports et les points les plus Toisins des cotes : déjà nous nous sommes arrêtés à la description de Corintbe et de Pau-as, lorsque ces places furent prises par Marad II ; de Coron et de Modon, quand les Ottomans les soumirent sous Bajesid II ; de Napoli di Romania ( Nauplia ) et de NapoU di Malvasia (Epidaurus Limera), à l'occasion delà conquête qu'en fit Suleiman. Nous n'avons pas oublié non plus les circonstances relatives à Navarin , quand les Véuiliens s'en emparèrent pour la première fois. Au-dessus
(1) Corinthe . Sicyone , Phlius, Acbaic, Arcedie, Elide, Messéme, Laconie, Argos.
(2) Iladschi Cbalfa ; non pas 28, comme il y a par erreur d'impression , dans la traduction de Kuaili et Bosnie, p. 112.
de Navarin, sur la cote septentrionale du
cap , est situé le port d'Arcadia , probablement sur l'ancien emplacement de Kyparissia. Les huit ports de la Morée frappent tout d'abord les regards du conquérant comme les premiers points de débarquement ; puis ce qui attire l'attention , c'est le canton de Maina sur la côte orientale du golfe de Messénie, aujourd'hui de Coron, parce que là surtout les Vénitiens se sont établis fortement en s'unissant aux valeureux fils des Spartiates. Dans la seconde année de la guerre , Morosini voulut opérer d'abord un débarquement dans ces parages ; mais comme il était encore à Sapienxa , il reçut un message des Mainotes qui le détourna de ce plan : car Ismaïl-Pascha , tombant avec dix mille soldats sur les alliés clandestins des Vénitiens, avait brûlé leurs villages, emmené leurs femmes et leurs enfants en otages (1). Il se tourna donc contre Coron [7 août 1683 ] , battit les troupes turques accourues sous les ordres de Chalil, pascha de Lepante, et de Mustafa Pascha, et enleva un grand étendard avec deux queues de cheval (2). Après un mois de siège la place succomba, la grande mosquée fut consacrée à la sainte Vierge , mère des grâces (3). Pendant le siège de Coron , les Mainotes avaient adressé des députés à Morosini pour lui demander des secours, offrant de livrer leurs primats et leurs archimandrites en otages (4); ils suppliaient les Vénitiens de conquérir les quatre forteresses de Zernata, Calamata , Chielafa et Passava , que le grand vesir Ahmed Kœprili avait élevées pour appesantir le joug sur leurs tètes. Morosini débarqua dans le port de Citres : de là il n'y avait que cinq milles pour arriver à Zernata, bâtie sur un rocher de forme ronde , sans fossés et défendue par des tours (5). Aussitôt après l'arrivée d'un corps de Saxons la ville se rendit. Le kapudan-pascha avait pris les équipages de dix-sept galères dans le
(1) Locatelli, p. 146.
(2; Locatelli, p. 148, et mémoires delaMoTéa de Coronelli, p. 7t.
(S) Locatelli, p. 152.
(4) Le même, p. 146.
(b) Garioni, p. m, et la description dans Locatelli.
port de Napoli di Komania pour s'opposer aux Vénitiens : le général comte Degenfeld mena contre lui les troupes chrétiennes. A l'aile droite étaient les Brunswickois, à la gauche les Saxons ; l'avant-garde était soutenue par quinze cents Mainotes(l). Le kapudan-pascha fut battu ; Zernata et Calamata furent rasées ; Chielafa et Passava , qui se rendirent volontairement, virent démolir leurs murailles. Lorenzo Veniero resta comme rettore de Maiua ; Morosini remit à la voile. Gomme il naviguait à la hauteur de Corfu , il gouverna brusquement vers le port de Gomenizza, sur le continent situé en face : le château fut abandonné parles Turcs, on fit sauter les sept tours , et le peu d'artillerie qui s'y trouva fut transporté à Corfu. Au printemps suivant, le kapudan-pascha assiégea Chielafa ; mais Lorenzo Veniero , successeur d'Alessandro Molini en qualité de capitaine extraordinaire de la flotte, jeta des renforts par mer dans la place, et, à l'apparition du capitaine - général , les Turcs levèrent le siège. Après que la sécurité de Maina eut été ainsi garantie , Morosini attendit dans le port de Glimino di Santa-Maura l'arrivée du comte de Kœnigsmark. Dans un conseil de guerre quatre entreprises furent proposées, sur Candie , Chios , Négre- Pont ou la Morée ; lorsque fut adopté le dernier parti , Ton délibéra encore pour savoir s'il fallait se porter d'abord sur Lepante ou Malvasia , Modon ou Navarin : Morosini se prononça pour Navarin.
Devant la vaste rade de Navarin s'élève du sein des Ilots la petite île de Sphakteria, dont les deux extrémités se retirent pour livrer passage à la navigation ; l'entrée du nord n'est praticable que pour les clialoupes; les vaisseaux de guerre peuvent se diriger par celle du midi , mais ils se trouvent alors sous les canons de la forteresse. Du côté du nord est Zoochio ou l'ancien Navarin , qui se rendit de suite au comte de Kœnigsmark ; le nouveau Navarin était défendu par Mustafa- Paschaet Dschaafer-Pascha ; pendant la nuit onze galùres se glissèrent dans le port, et Kœnigsmark commenya le siège [ 2 juin 1687 ]. Bientôt il sortit de ses lignes afin de
\1) Garzoïii, p. 112.
combattre le aerasker Ismaïl-Pascha , qui accourait avec huit ou dix mille hommes pour délivrer la place. A l'avant-garde , commandée par Courbon , étaient les Dalmateset les volontaires de toutes les nations, le régiment maltais , celui de Barnabo Visconti de Milan ; l'arrière-garde , composée de quatre mille Saxons et du régiment de Brunswick , était sous les ordres du prince Maximilien. Le serasker se retira et Navarin capitula ; le feu éclata dans la place par accident, ou peutêtre allumé par Dschaafer-Pascha qui sauta avec la poudrière (1) [ 15 juin ]. Après la chute de Navarin , Kœnigsmark se porta par terre sur Modon , éloigné de dix milles de Navarin. Le commandant ne voulut pas recevoir la sommation que lui adressa Morosini ; malgré les deux forteresses qui la protégeaient à ses deux extrémités , la place se rendit au bout de quinze jours : les remparts étaient garnis de cent pièces d'artillerie , les rues couvertes de cadavres. C'était pour la quatrième fois que Modon se trouvait au pouvoir des Vénitiens : au commencement du douzième siècle, le doge Michel s'en était emparé au retour de la Terre-Sainte ; dans la croisade contre Constantinople , en 1204 , elle fut enlevée aux Grecs, puis conquise par des pirates génois auxquels les Vénitiens surent l'arracher encore ; Bajesid II en chassa les soldats de la république , et maintenant les Ottomans durent la laisser ressaisir par le lion de Saint-Marc. Alors la conquête de Nauplia , l'ancien port d'Argos , fut résolue ; le comte de Kœnigsmark débarqua neuf mille fantassins et neuf cents cavaliers, occupa le mont Palamède qui domine la ville touchant par trois côtés à la mer. Le commandant Mustafa avait auprès de lui quatre de ses frères , tous résolus à une défense désespérée l août lt>8G ]. Le serasker campé à Argos , n'ayant plus que quatre mille cavaliers et trois mille fantassins , jeta trois cents janitschares dans la place ; attaqué dans son mouvement , il fut battu et se vit réduit à évacuer Argos, que les Vénitiens occupèrent aussitôt. Dans une furieuse sortie des assiégés, périrent Barbone Bragadino, Barnabo Visconti et Charles comte de Kœnigsmark,
(\) Ibid. p. 1*9.